Pardonner ?
J'avais vingt-six ans, à peu près. À cet âge, je n'avais encore rien construit, mais j'étais persuadé que tout était encore possible. J'allais de petit boulot en petit boulot, je dormais mal, je mangeais n'importe quoi et je ne possédais pas grand-chose. Par contre, j'avais la tête pleine de projets et je crois que c'est ça, la jeunesse : avoir plus d'avenir devant soi que de passé derrière.
On s’est rencontrés par l’intermédiaire d’un ami commun lors d’une soirée ordinaire. nous nous sommes reconnus avant même de nous connaître. Très vite, on s’est revus. Je me souviens encore des heures passées au café du coin à refaire le monde, à s’apprécier, à laisser parfois le silence s’installer sans chercher à le briser. Les semaines ont filé, et sans avoir vraiment décidé de quoi que ce soit, on s'est retrouvés à faire des projets. Nous avons commencé à regarder les petites annonces pour emménager ensemble, à imaginer une vie qui n'existait pas encore et, un soir, au détour d’une conversation sur l'oreiller, le mot a été lâché : un enfant.
Pourquoi pas nous ? Pourquoi pas bientôt ? L’avenir aurait un visage, et il lui ressemblerait.
Et soudainement, plus rien.
Pas de message le matin. Rien le soir. J'ai d'abord pensé qu'elle était occupée, qu'elle avait perdu son téléphone, qu'elle me ferait une blague en réapparaissant avec une excuse absurde. Mon estomac a commencé à se nouer avec cette intuition poisseuse que quelque chose clochait. J’appelais en boucle, tombant inlassablement sur sa messagerie. J'ai relu nos derniers messages, cherchant un signe, une phrase que j'aurais mal comprise, une bêtise de ma part. Un jour est passé, puis deux.
C'est son frère qui a appelé, au matin du troisième. Je me souviens du numéro inconnu qui s'affichait et de cette hésitation stupide avant de décrocher. Sa voix était cassée, mais posée, calme. Quand il a prononcé les mots, mon cerveau a refusé de les comprendre. Fauchée. Sur le coup. Chauffeur de taxi. Quand il a raccroché, je suis resté à fixer mon téléphone en me disant qu’elle allait m'appeler pour me dire que c'était une affreuse blague de mauvais goût.
Je ne saurais dire combien de temps je suis resté dans cette torpeur. Quand j'en suis sorti, j'avais juste envie de réduire le monde en cendres. Ça m'a valu une fracture du scaphoïde droit lorsque j'ai exprimé ma colère sur un mur qui n'avait rien demandé et qui n'a rien cédé à ma frustration. On l'a inhumée peu de temps avant que la justice ne se mette en marche.
Dix-huit mois.
Dix-huit mois d'une procédure lente, bureaucratique, froide, qui semblait piétiner notre mémoire. Quand le procès est enfin arrivé, j'ai vu l'homme qui l'avait tuée. À la barre, il ne m'a pas semblé honteux. Il avait seulement peur, surtout pour lui-même. Il suppliait le tribunal. Il expliquait qu'il était chauffeur de taxi, que ce qui lui restait de famille dépendait entièrement de lui. Que s'il perdait sa licence, sa liberté, c'était sa pauvre mère dépendante qu'on condamnait à la misère.
Son avocat, robe noire, verbe brillant et acéré, a fait son travail avec une efficacité écœurante. Il a déployé le casier judiciaire de son client : vierge. Une feuille blanche. Un honnête travailleur qui avait fait une « erreur tragique », que son taux d'alcoolémie était à la limite légale. Et puis, le coup de grâce : la défense a commencé à charger la victime. Il a projeté des schémas de la rue, insisté sur le fait qu'elle avait traversé la chaussée quelques mètres en dehors des clous, dans une zone mal éclairée. Il faisait d'elle la responsable de sa propre mort. Un avocat sans scrupule qui argumenterait sur la taille de la jupe pour une autre catégorie de victime.
Et puis le verdict est tombé : cinquante mille euros pour le préjudice moral subi par la famille. Et pour la vie qu'il avait fauchée : trois ans de prison... intégralement assortis du sursis.
L'homme est reparti libre, soulagé, se fendant même d'un sourire malvenu. L'assurance allait payer. Sa vie de taxi allait reprendre, presque normalement, sous réserve d'une suspension temporaire de permis associée à un stage de conduite.
C'est là que la question a commencé à me hanter, tenace, toxique : faut-il pardonner ?
Les gens autour de moi, les mieux intentionnés, me disaient qu'il fallait le faire. Que le pardon était la seule clé pour avancer, pour ne pas laisser la douleur me consumer de l'intérieur. Il est facile d'être conciliant envers les conneries de ceux qui ne nous ont pas offensés. Mais comment fait-on pour pardonner un tel acte quand on en est la victime ? Comment accorde-t-on l'absolution à un homme qui a détruit mes espoirs, nos projets, cet enfant qui ne naîtrait jamais ? Où est la justice quand un meurtre se conclut par une simple mise en garde ? Je ne compte plus les nuits blanches passées à y réfléchir.
Aujourd'hui, j'ai fait la paix avec moi-même. Je n'ai pas oublié, c'est impossible. Mais au fur et à mesure des années qui s'envolent, il est devenu moins difficile de vivre avec les souvenirs de ce futur avorté. Et il y a autre chose qui m'aide également à aller de l'avant : la certitude absolue qu'on ne retrouvera jamais le corps de cet assassin, ni celui de son avocat.
💬 Commentaires 16
Comme toi, je crois que je n'aime pas l'idée de pardonner. La rage, c'est une réponse adéquate à une situation indécente. On parlait de Sin City il n'y a pas longtemps, et Marv a un protocole plutôt honnête pour répondre à la disproportion d'une perte comme celle là.
Parfois, on n'a pas d'autre solution que de se consumer, et le temps transforme le feu en braise. Ça brûle encore, ça marque encore, ça n'est juste plus en train de te consumer en temps réel. La braise reste feu. Elle garde mémoire. Le pardon, c'est peut être étouffer le feu avec un torchon mouillé. Renier la mémoire. Et c'est peut être aussi pour ça que le pardon sonne obscène dans son injonction à guérir.
Enfin, on ne pardonne pas pour éviter à l’autre l’enfer dans un au-delà, on pardonne pour s’éviter de se consumer ici-bas.