Pardonner ?

📖 Histoires (pas tout à fait) vraies ✍️ Denthil 📝 877 mots

J'avais vingt-six ans, à peu près. À cet âge, je n'avais encore rien construit, mais j'étais persuadé que tout était encore possible. J'allais de petit boulot en petit boulot, je dormais mal, je mangeais n'importe quoi et je ne possédais pas grand-chose. Par contre, j'avais la tête pleine de projets et je crois que c'est ça, la jeunesse : avoir plus d'avenir devant soi que de passé derrière.

On s’est rencontrés par l’intermédiaire d’un ami commun lors d’une soirée ordinaire. nous nous sommes reconnus avant même de nous connaître. Très vite, on s’est revus. Je me souviens encore des heures passées au café du coin à refaire le monde, à s’apprécier, à laisser parfois le silence s’installer sans chercher à le briser. Les semaines ont filé, et sans avoir vraiment décidé de quoi que ce soit, on s'est retrouvés à faire des projets. Nous avons commencé à regarder les petites annonces pour emménager ensemble, à imaginer une vie qui n'existait pas encore et, un soir, au détour d’une conversation sur l'oreiller, le mot a été lâché : un enfant.

Pourquoi pas nous ? Pourquoi pas bientôt ? L’avenir aurait un visage, et il lui ressemblerait.

Et soudainement, plus rien.

Pas de message le matin. Rien le soir. J'ai d'abord pensé qu'elle était occupée, qu'elle avait perdu son téléphone, qu'elle me ferait une blague en réapparaissant avec une excuse absurde. Mon estomac a commencé à se nouer avec cette intuition poisseuse que quelque chose clochait. J’appelais en boucle, tombant inlassablement sur sa messagerie. J'ai relu nos derniers messages, cherchant un signe, une phrase que j'aurais mal comprise, une bêtise de ma part. Un jour est passé, puis deux.

C'est son frère qui a appelé, au matin du troisième. Je me souviens du numéro inconnu qui s'affichait et de cette hésitation stupide avant de décrocher. Sa voix était cassée, mais posée, calme. Quand il a prononcé les mots, mon cerveau a refusé de les comprendre. Fauchée. Sur le coup. Chauffeur de taxi. Quand il a raccroché, je suis resté à fixer mon téléphone en me disant qu’elle allait m'appeler pour me dire que c'était une affreuse blague de mauvais goût.

Je ne saurais dire combien de temps je suis resté dans cette torpeur. Quand j'en suis sorti, j'avais juste envie de réduire le monde en cendres. Ça m'a valu une fracture du scaphoïde droit lorsque j'ai exprimé ma colère sur un mur qui n'avait rien demandé et qui n'a rien cédé à ma frustration. On l'a inhumée peu de temps avant que la justice ne se mette en marche.

Dix-huit mois.

Dix-huit mois d'une procédure lente, bureaucratique, froide, qui semblait piétiner notre mémoire. Quand le procès est enfin arrivé, j'ai vu l'homme qui l'avait tuée. À la barre, il ne m'a pas semblé honteux. Il avait seulement peur, surtout pour lui-même. Il suppliait le tribunal. Il expliquait qu'il était chauffeur de taxi, que ce qui lui restait de famille dépendait entièrement de lui. Que s'il perdait sa licence, sa liberté, c'était sa pauvre mère dépendante qu'on condamnait à la misère.

Son avocat, robe noire, verbe brillant et acéré, a fait son travail avec une efficacité écœurante. Il a déployé le casier judiciaire de son client : vierge. Une feuille blanche. Un honnête travailleur qui avait fait une « erreur tragique », que son taux d'alcoolémie était à la limite légale. Et puis, le coup de grâce : la défense a commencé à charger la victime. Il a projeté des schémas de la rue, insisté sur le fait qu'elle avait traversé la chaussée quelques mètres en dehors des clous, dans une zone mal éclairée. Il faisait d'elle la responsable de sa propre mort. Un avocat sans scrupule qui argumenterait sur la taille de la jupe pour une autre catégorie de victime.

Et puis le verdict est tombé : cinquante mille euros pour le préjudice moral subi par la famille. Et pour la vie qu'il avait fauchée : trois ans de prison... intégralement assortis du sursis.

L'homme est reparti libre, soulagé, se fendant même d'un sourire malvenu. L'assurance allait payer. Sa vie de taxi allait reprendre, presque normalement, sous réserve d'une suspension temporaire de permis associée à un stage de conduite.

C'est là que la question a commencé à me hanter, tenace, toxique : faut-il pardonner ?

Les gens autour de moi, les mieux intentionnés, me disaient qu'il fallait le faire. Que le pardon était la seule clé pour avancer, pour ne pas laisser la douleur me consumer de l'intérieur. Il est facile d'être conciliant envers les conneries de ceux qui ne nous ont pas offensés. Mais comment fait-on pour pardonner un tel acte quand on en est la victime ? Comment accorde-t-on l'absolution à un homme qui a détruit mes espoirs, nos projets, cet enfant qui ne naîtrait jamais ? Où est la justice quand un meurtre se conclut par une simple mise en garde ? Je ne compte plus les nuits blanches passées à y réfléchir.

Aujourd'hui, j'ai fait la paix avec moi-même. Je n'ai pas oublié, c'est impossible. Mais au fur et à mesure des années qui s'envolent, il est devenu moins difficile de vivre avec les souvenirs de ce futur avorté. Et il y a autre chose qui m'aide également à aller de l'avant : la certitude absolue qu'on ne retrouvera jamais le corps de cet assassin, ni celui de son avocat.

💬 Commentaires 16

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LéonieDubreuil • 1 mois, 2 semaines
Aîe ! La chute était inattendue ! Super histoire. Bravo !
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Denthil Auteur • 1 mois, 2 semaines
Merci beaucoup :)
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LéonieDubreuil • 1 mois, 2 semaines
De rien, c'est mérité !
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Alma_Mater • 1 mois, 2 semaines
Aïe. Il fait mal, celui-là.

Comme toi, je crois que je n'aime pas l'idée de pardonner. La rage, c'est une réponse adéquate à une situation indécente. On parlait de Sin City il n'y a pas longtemps, et Marv a un protocole plutôt honnête pour répondre à la disproportion d'une perte comme celle là.
Parfois, on n'a pas d'autre solution que de se consumer, et le temps transforme le feu en braise. Ça brûle encore, ça marque encore, ça n'est juste plus en train de te consumer en temps réel. La braise reste feu. Elle garde mémoire. Le pardon, c'est peut être étouffer le feu avec un torchon mouillé. Renier la mémoire. Et c'est peut être aussi pour ça que le pardon sonne obscène dans son injonction à guérir.
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Denthil Auteur • 1 mois, 2 semaines
J'aime bien cette métaphore avec le feu et la braise. :)
Si tu éteins le feu avec un torchon mouillé, il ne te reste qu'un morceau de charbon noir, froid, un bloc inerte qui restera là pour toujours.
Si tu laisses bruler, il va se consumer jusqu'à ce qu'il ne reste que de légères cendres. Pas le plus propre mais bien plus léger à garder.

On peut également creuser la question plus loin : quelle est notre seuil de tolérance face aux actes et au pardon ?
Quels actes sont impardonnables ? Petit mensonge, gros mensonges, infidélité, trahison ?

Vivement l'ouverture de la section débats ^^
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Alma_Mater • 1 mois, 2 semaines
Effectivement, je n'avais pas poussé la métaphore jusque là mais je trouve que c'est assez juste. Ce n'est pas le feu qu'il faut préserver, mais attendre sa combustion complète. On ne l'éteint pas de l'extérieur, on attend son épuisement naturel.

Il est super ton espace commentaire pour les débats !
Alors je m'installe et je continue, parce que le seuil me paraît intime et propre à chacun. La question ne serait-elle pas ce que l'acte de pardonner fait à celui qui pardonne ? Le pardon, forme de capitulation sociale déguisée en vertu ? (oui je provoque un peu avec cette dernière, mais elle est sincère)
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Denthil Auteur • 1 mois, 2 semaines
Installe-toi à ton aise :)

Je trouve toujours ce genre d'échange stimulant. Confronter ses réflexions à celles des autres pour les consolider ou les remettre en question, voir les choses sous un nouvel angle ou trouver une chambre d'écho, j'adore. Et tout le monde peut participer. ^^

Pour en revenir à ton dernier message, je pense effectivement que la capacité de pardonner, et les seuils de tolérance qui accompagnent ce geste, sont propre à chacun.

Je suis tout à fait aligné sur cette vision où, celui qui pardonne, abandonne son envie de vengeance, et parfois même de justice, pour une posture qu'il estime plus noble, valorisée et valorisante. C'est l'acceptation volontaire d'une punition imméritée, sans attendre ni contrepartie ni réparation. "Capitulation sociale" est une définition qui me parait juste.

Et là, se posent d'autres questions. Qu'est-ce qui motive un individu à pardonner ? Est-ce une éducation citoyenne, religieuse, peut-être la pression sociétale ? Cela pourrait-il être une excuse fortuite, une sortie élégante à emprunter lorsque l'on manque de moyens ou de courage pour obtenir réparation ?
Combien se sont pliés à une résignation contrainte dissimulée derrière une absolution de façade ?

La réponse est sans doute en chacun d'entre nous, en fonction des individus et des cas. Mais j'aimerais bien en décomposer le mécanisme pour comprendre.
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Alma_Mater • 1 mois, 2 semaines
Pour décomposer le mécanisme, je me demande si l'angle n'est pas moins psychologique qu'économique. Garder sa rage c'est couteux, ça prend de l'énergie, ça dérange, ça isole parfois. Le pardon solde la dette, mais c'est toi qui paies. C'est peut-être là que se cachent les pardons contraints que tu décris, pas dans un manque de courage, mais dans un calcul d'épuisement. Continuer à porter cette colère coûte tellement cher, tellement de ressources, qu'on préfère encore la ravaler plutôt que de la porter.

Et finalement tous les mécanismes convergent : économiser son énergie, son temps, sa santé mentale, ceux des autres (des proches). Pardonner en pesant le pour et le contre, plus tant par vertu. À partir de là, l'injonction disparaît dans les deux sens. Il n'y a ni obligation de pardonner, ni obligation d'entretenir le feu, les deux peuvent être des choix légitimes. Même s'il est clair que l'injonction au pardon est culturellement plus présente, et ça je n'aime pas trop !

Ce qui reste, c'est la question de comment faire ce choix pour soi, dépouillée de morale, de religion, de pression sociale, de désir de paraître. À quoi ressemble un choix authentiquement libre, dans sa forme la plus pure ?
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Denthil Auteur • 1 mois, 2 semaines modifié
Je pense te rejoindre sur l'aspect psychologique et l'économie de ressources induits par la voie du pardon, mais je reste persuadé que les moyens matériels entrent aussi en ligne de compte dans la décision finale.
Le fait de posséder assez d'argent, d'influence ou de compétence pour pourrir la vie de ceux qui t'ont offensé influe certainement sur le choix vengeance/pardon. Je pense, par exemple, aux délits où des élus sont victimes. En général, ça se règle plus vite avec des sanctions plus lourdes comparé au reste de la population.

Reste la question du choix authentiquement libre.

Il faudrait peut-être définir un peu plus le concept, mais je le vois comme un conflit émotion vs raison, calibré à l'aune du préjudice subi. Et si on sort du cadre du pardon, ce genre de choix est également lié à la notion de moyens, de situation.
Par exemple, faire le choix de changer de vie est plus facile en tant que célibataire comparé à un chargé de famille. On aura moins de responsabilité en cas d'échec.
Partir dans un pays étranger demande des moyens logistiques et, éventuellement, une préparation pour apprendre une langue, trouver un logement, etc.
Ce genre de choix est clairement conditionné.

Quand l'émotion prend le dessus, on parle de choix irréfléchi, irrationnel.
C'est peut-être lui qui se rapproche le plus d'un choix pur. Il se fait sans contrainte, dépouillé de la peur du jugement ou de ses conséquences, mais reste motivé par l'instinct, l'émotion, l'éducation, l'expérience, tout ce qui construit notre personnalité.

Au final, le choix authentiquement libre est-il seulement possible ? Si derrière toutes nos décisions se cachent les ombres de notre passé mélangées à la capacité d'agir ou de ne pas agir, autant s'en remettre au hasard pour se libérer réellement de toute influence.
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Alma_Mater • 1 mois, 2 semaines
Ouais, je suis assez d'accord sur l'économie matérielle en plus de l'économie psychologique.

Le hasard, je le vois plutôt comme une forme d'abdication, pas de liberté :(
La liberté authentique n'est peut-être pas tant l'absence de conditionnement (impossible), mais la conscience de ses conditionnements au moment du choix. Pas se libérer de son passé, mais le voir.
Pour moi, le choix authentiquement libre ne serait ni le choix spontané ni le choix raisonné, mais le choix lucide. Celui qui se fait en voyant ses propres conditionnements en face, sans les nier ni s'y soumettre aveuglément. Pas transparent à lui-même, mais honnête avec lui-même.
Ce qui ramènerait d'ailleurs au pardon : un pardon authentiquement libre, ce serait celui qui se sait construit, qui reconnaît la pression sociale, la fatigue, la peur, et qui choisit quand même. Pas malgré les conditions, mais en les assumant.
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Denthil Auteur • 1 mois, 2 semaines
J'allais conclure sur une remarque similaire concernant le hasard :)
Il te libère de ton choix mais te contraint à implémenter.

Je comprends ton raisonnement sur l'authenticité. Était-il déjà abouti au moment ou tu as posé la question hier ?

Sinon, il me faudrait juste une désambiguation sur cette notion de choix lucide dans le cadre du pardon/vengeance.

Quelques exemple grossiers :

Option 1 - l'émotion
- Son histoire m'a ému, je comprends et je pardonne
- J'ai la haine, je vais lui démonter sa race.

Option 2 - le choix raisonné / argumenté
- La justice a fait son travail même si le châtiment ne me semble pas à la hauteur, je ne peux qu'accepter et peut-être pardonner.
- Cette condamnation est objectivement ridicule. Justice n'a pas été rendue. Je vais m'en occuper moi même.

Option 3 - le choix lucide
- Je suis conscient d'avoir souffert mais que recourir à une justice sauvage n'arrangera pas les choses. En toute connaissance de cause, je pardonne.
- Je suis conscient que je ne devrais pas, au regard de la société, des valeurs morales et de la justice, mais je vais quand même aller lui mettre la misère parce que j'estime qu'il n'a pas pris assez cher.

J'ai bon ?
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Alma_Mater • 1 mois, 2 semaines
Oui, j'aime bien ta façon de poser les choses. En tout cas c'est comme ça que je les vois aussi ! Le choix émotion peut se défausser sur l'impulsion, le choix raisonné peut se défausser sur la norme ou la logique. Le choix lucide, c'est celui qui engage la responsabilité, c'est plus lourd à porter, mais c'est le seul qui soit vraiment nôtre.

Disons que la question de la responsabilité me travaille depuis un moment, mais la réflexion construite découle de cet échange. Avant je le résumais plutôt comme : il n'y a pas de bons ou de mauvais choix, juste ceux qu'on assume. Et maintenant, j'ai l'impression de comprendre que la lucidité, voir ses biais en face, joue un rôle dans le fait de pouvoir assumer authentiquement, pas juste "j'assume" comme un mantra posé là et vide de sens. Posture VS acte
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Denthil Auteur • 1 mois, 2 semaines
Ta conclusion me plait :)

Elle aide à conceptualiser les racines d'un choix responsable, non pas dépouillé d'émotion et de logique mais pleinement assumé en dehors de ces deux paradigmes tout en prenant conscience de nos propres biais.

Effectivement, le pardon contraint est une posture
Le pardon sincère est un acte.
Et seul celui qui pardonne connait la véritable nature de ce pardon.

Par ailleurs, je pense que la même logique d'acte ou de posture peut s'appliquer au repentir.

Merci, c'était cool :)
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Sad_Nessy • 1 mois, 2 semaines
J’y ai cru !
Enfin, on ne pardonne pas pour éviter à l’autre l’enfer dans un au-delà, on pardonne pour s’éviter de se consumer ici-bas.
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Denthil Auteur • 1 mois, 2 semaines
Le pardon est un acte difficile, demandant parfois le sacrifice d'une partie de soi-même. C'est accepter le fait que celui qui nous a blessé ne subisse jamais un préjudice égale à celui qu'il nous a infligé.

Un acte de faiblesse pour les uns de grandeur pour les autres.

Si la justice est équitable, le pardon n'est plus nécessaire car la peine est à la hauteur de l'acte. Cependant ni pardon, ni justice ne ramèneront un disparu. On ne peut qu'apprendre à vivre avec.

Je n'exprime que mon avis ici pas une vérité absolue :)
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Denthil Auteur • 1 mois, 2 semaines
Un poil dure à sortir celle là. Mais ça reste une Histoire (pas tout à fait) vraie.
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