Chapitre 1 : Sur le perron

📖 Hors-Jeu · Épilogue · Cinq ans après ✍️ qwed2001 📝 1241 mots

Je me tenais là, en costume sombre, avec une chemise blanche éclatante, ornée d’une lavallière, sur le perron de la mairie.

Le soleil de septembre caressait les façades haussmanniennes, et une légère brise agitait les platanes de la place. Mes parents étaient là, à côté de moi. Mon père portait un costume gris clair, sobre et élégant, et ma mère, une robe écru qui flottait autour d’elle. Ils souriaient — ce sourire particulier qu’ils avaient quand ils me voyaient heureux, un sourire qui disait tout sans avoir besoin de mots.

Mon regard s’égara sur la place.

Paris, cette ville qui m’avait refusé cinq ans plus tôt… Cinq ans. Je repensai à cet été où Parcoursup m’avait envoyé ses refus en lettres rouges, à cette lettre de motivation écrite à l’arrache, à ce neuvième choix qui était devenu ma vie. Et maintenant, je me tenais ici, devant cette mairie, à quelques rues du lycée où j’enseignais.

La vie avait une drôle de façon de faire les choses. Elle vous ferme une porte et vous pousse à travers une autre, une porte que vous n’aviez pas vue, une porte qui mène à un endroit que vous n’auriez jamais imaginé. Montpellier avait été cette porte. Et j’y avais trouvé Kai.

Je regardai mes doigts, encore nus. L’alliance était dans ma poche, un petit cercle d’or qui allait bientôt sceller ma vie à la sienne. Je la sentais, son poids contre ma cuisse. Un poids léger, immense… comme une promesse en attente.

— Tu es nerveux ? demanda ma mère.
— Juste impatient, répondis-je.

Elle sourit, posa sa main sur mon bras.
— Il arrive, dit-elle doucement. J’ai vu sa voiture au bout de la rue.

Mon cœur s’emballa. Je levai les yeux vers la place. Le soleil dorait les feuilles des platanes, dont le vent faisait danser les ombres sur le bitume.

Cinq ans. Cinq ans que je l'aimais. 

Il y a cinq ans, je n’aurais jamais imaginé que Paris deviendrait la ville où je poserais mes valises, où je bâtirais ma vie, où je dirais oui à l’homme que j’aimais. C’était drôle, quand j’y pensais. Je n’avais pas voulu quitter cette ville. Puis, je l’avais détestée — mes échecs, mes rêves brisés, mes parents qui m’avaient vu partir, mes mensonges aussi. Et finalement j’étais revenu. Pas par défaite, mais par victoire.

L’année dernière, j’avais passé l’agrégation. Je l’avais obtenue, classé parmi les premiers de la section lettres classiques. Le sujet de l’écrit était tombé sur mon mémoire de Master 1, une coïncidence que j’avais prise comme un signe. Et j’avais été nommé en classes préparatoires, en hypokhâgne. Dans un lycée qui m’avait refusé cinq ans plus tôt. L’ironie de la vie, cette petite perle… je la gardais pour moi, comme une revanche douce et secrète.

Au loin, mes pensées s’envolèrent vers Montpellier. Cette ville que j’avais quittée, et qui pourtant restait en moi comme un battement de cœur. C’était là que tout avait commencé. Dans un gymnase où j'avais vu un garçon s’étirer de dos, puis se retourner. Et là, je l'avais vu. Et ma vie avait basculée. Il y avait eu Perpignan et notre premier baiser, les rives du Lez, et notre histoire qui avait commencée.

Je repensai à la dernière fois que j’étais retourné à Montpellier, quelques mois plus tôt. J’avais retrouvé le Peyrou, l’Arc de Triomphe, la place de la Comédie. La fontaine des Trois Grâces était toujours là, figée dans son éternité. Je m’étais assis sur les marches, et j’avais regardé les gens passer.

J’avais fait le choix de Paris. Pas par dépit, pas par ambition… Parce que Kai était là, d’abord. Une opportunité pour sa grande agence. Et parce que j’avais fini par comprendre que Paris ne m’avait pas refusé — elle m’avait juste attendu. Attendu que je sois prêt.

Il y a quelques mois, une question qui m’avait traversé un matin. Nous étions au petit-déjeuner, dans notre appartement du 5e arrondissement, un appartement qui n’était plus une chambre de bonne, mais un vrai appartement, avec des pièces, des fenêtres qui donnaient sur la rue, des livres partout, de la lumière. Et soudain, je l’avais regardé, et la question était montée en moi comme une marée :

— Et après ?

Paris, c’était la réponse d’aujourd’hui. Mais demain ? Dans dix ans ? Dans vingt ans ? Est-ce que je voulais vieillir ici, entre ces murs ? Ou est-ce que je voulais retourner là où tout avait commencé ? Retrouver le soleil, la mer, cette lumière qui avait baigné notre premier baiser ? Ou ailleurs ? Lui et moi.

Kai me répondit mot pour mot ce qu’il m’avait répondu cinq ans plus tôt, sur les bords du Lez :

— Je ne sais pas. Mais est-ce qu’on est obligé de savoir tout de suite ?

Il avait sans doute raison. Le mariage était là, devant nous. Où nous vivrions dans cinq ans, dans dix ans, dans quinze ans… Peu importait finalement. Tant que nous étions ensemble.

Et puis, les enfants, c’était une autre question — une question qui planait comme une ombre légère au-dessus de nos vies.

Laura, la sœur de Kai, avait eu un bébé l’année précédente. Nous étions allés la voir à Sète ; j’avais tenu le petit dans mes bras, et son poids m’avait traversé comme une onde. Ce bébé, tout petit, tout fragile, avait ouvert une porte en moi. Une porte que je n’avais pas su refermer.

— Est-ce que tu en veux ? avais-je demandé à Kai, plus tard, dans la voiture, en rentrant.

— Des enfants ? Il m’avait regardé, surpris, puis un sourire avait éclairé son visage. Je n’y avais jamais vraiment pensé… Mais avec toi… Peut-être.

— Peut-être ?

Ce n’était pas le moment. Pas encore. Mais un jour, ce le serait… Peut-être. La question restait là, suspendue comme une promesse, comme un secret que nous n’étions pas encore prêts à partager.

Je secouai la tête, chassant ces pensées. Aujourd’hui n’était pas le jour des questions.

Je regardai vers l’entrée de la place, vers la voiture qui s’approchait. Le soleil jouait sur les vitres, et je vis sa silhouette derrière le pare-brise.

Kai arrivait.


💬 Commentaires 1

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
Paul.Koipa • 2 semaines, 4 jours
Tous mes voeux de bonheur aux jeunes mariés !
👍 1