Chapitre 2 : La chaleur de sa main
Kai traversa la place avec une lenteur qui semblait suspendre le temps. Son costume, d’un noir profond, était le prolongement du mien, comme lui-même était le prolongement de ma vie. Un costume sur-mesure, offert par un couturier pour lequel il avait défilé à la Fashion Week deux ans plus tôt. « Mon cadeau de mariage à tous les deux », avait-dit le couturier.
Le costume était magnifique. Mais ce n'était rien à côté de l'homme qui le portait. Kai était divin.
Ses cheveux, toujours un peu en bataille, retombaient sur son front. Ils étaient encore légèrement humides comme s’il sortait de la douche. Sa mâchoire, plus affirmée qu’à vingt ans, avait gagné en maturité.
Il y avait de la lumière dans ses yeux. Cette lumière que j'avais vue pour la première fois dans un gymnase de Montpellier, quand il s'était retourné et que le monde s'était arrêté. Cette lumière qui ne s'était jamais éteinte. Qui s'était peut-être même intensifiée avec les années.
Je le regardai. Vraiment. Je le regardai comme si c'était la première fois. Ses épaules que le costume épousait parfaitement. Et cette façon qu'il avait de se tenir, droit, léger, comme si l'espace autour de lui s'inclinait imperceptiblement.
Cinq ans. Et il était encore plus beau qu'au premier jour.
Il s’arrêta devant moi. Un sourire, à peine, au coin des lèvres.
— Prêt ? murmura-t-il.
— Avec toi, toujours, répondis-je.
Nous entrâmes dans la mairie, nos pas résonnant sur le marbre. La salle des mariages nous attendait, baignée d’une lumière dorée qui filtrait à travers les hautes fenêtres. Tout le monde était déjà là.
En franchissant le seuil, je repensai au chemin parcouru pour en arriver là. Les études, l’agrégation et cette lettre du rectorat. Kai, lui, avait vu sa carrière de mannequin
décoller après les shootings de Barcelone et de Milan — des campagnes
qui l'avaient propulsé sous les projecteurs. Il travaillait désormais
pour la succursale parisienne de sa grande agence. Mais il passait aussi des semaines entières à l’étranger : New York, Londres, Tokyo… Des villes qui le prenaient loin de moi.
C'était dur, quand il partait. L'appartement devenait une coquille vide, les silences s'allongeaient comme des ombres sur les murs. Je me réveillais du côté de son oreiller, je posais ma main sur le drap froid, et je comptais les jours. Je comptais les heures. Les minutes. Les secondes.
Je me surprenais à humer l'air, cherchant son odeur — ce mélange de gel douche citronné et de peau chaude — qui s'évaporait lentement des draps. Je me surprenais à toucher ses affaires, son violoncelle, ses livres, ses vêtements, comme si je pouvais, par ce contact, le faire revenir. Comme si mes doigts pouvaient le ramener.
Parfois, je m'allongeais sur son côté du lit, mon visage enfoui dans son oreiller, et je respirais profondément. Je fermais les yeux, et je jurais sentir sa main sur ma nuque, son souffle contre mon cou, son corps contre le mien. Mais ce n'était qu'une illusion. Une illusion délicieuse et douloureuse.
Mais j’avais appris à vivre ses absences comme on apprend à retenir son souffle au bord de l’abîme. C’était comme lorsque je lui faisais l’amour, lorsque je ralentissais nos étreintes au moment précis où le plaisir menaçait de nous emporter — cette attente où le désir se resserre pour mieux exploser ensuite. Une attente insoutenable, et ses départs étaient comme ça. Mais ses retours étaient l’extase. Il entrait par la porte, posait sa valise, et le monde retrouvait ses couleurs. Dans ses yeux, je lisais tout ce que les kilomètres n’avaient pas effacé. Sa peau contre la mienne était une récompense. Chaque absence n’était qu’un chemin pour revenir à lui. Et chaque retour était une naissance.
Je sortis de ce souvenir comme on émerge d’un rêve, et je regardai autour de moi. La salle était pleine. Pleine de ceux qui nous avaient accompagnés, soutenus, aimés. Pleine de notre histoire écrite à plusieurs voix.
Dix survêtements bleu marine, impeccables, alignés sur deux rangées comme une garde d’honneur. Repassés avec soin, ils faisaient ressortir la vitalité des garçons qui les portaient. Ils étaient tous là. Tous. Même Julien.
Nathan, lui, était en costume, debout près de l’avant de la salle, aux côtés de Laura, la grande sœur de Kai. Nos deux témoins. Il avait les yeux brillants.
Les cousins de Montpellier — enfin, de Lunel — avaient fait le voyage. Tante Sophie et oncle Marc, plus âgés, plus lents, mais souriants. D’autres cousins étaient également présents. Quelques enfants, dont je m’assurerais qu’ils seraient autorisés à aller jouer pendant le repas qui suivrait.
Léo, Sofiane et Emma étaient là. Léo avait retrouvé l’amour, une fille douce et lumineuse qui le regardait comme s’il était le centre du monde. Sofiane, fidèle au poste, avait déjà sorti son téléphone pour immortaliser l’instant.
Emma, rayonnante, avait posé sa main sur le bras de Léo un instant, un geste amical, léger, sans arrière-pensée. Les blessures s’étaient refermées, les amitiés avaient survécu. Même si elle était seule, elle ne cherchait pas, disait-elle, trop absorbée par ses projets de design.
Théo était là, bien sûr, déjà en train d’imaginer comment il adapterait ce moment en film.
Clara aussi, au bras d’un garçon qui avait l’air doux et gentil, et qui la regardait avec une admiration tranquille. Michaël avait été une histoire éphémère ; il y en avait eu d’autres après lui. Dont certains « qui lui faisaient penser à moi », m’avait-elle avoué un soir. Et elle avait finalement trouvé quelqu’un qui l’aimait comme elle le méritait.
Monsieur Martinez était là, assis à côté de notre coach de l’équipe de Montpellier. Ils avaient fait le déplacement, tous les deux, comme un symbole de tout ce qui nous avait portés. Quelques amis de terminale, d’autres de la fac. Deux collègues du lycée où j’enseignais désormais, avec qui j’avais sympathisé. Et puis il y avait Pietr, un collègue de Kai — un modèle de son agence. Je l’avais rencontré à Barcelone, cinq ans plus tôt, et nous l’avions revu plusieurs fois depuis. Il était assis au troisième rang, main dans la main avec son petit ami.
Tous étaient là. Tous ceux qui avaient compté, à un moment ou à un autre, dans notre histoire.
L'adjoint au maire nous invita à nous approcher.
Le silence se fit dans la salle. Je sentis la main de Kai se resserrer autour de la mienne. Et nous avançâmes.
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