Chapitre 1 : Dix-huit bougies et une confirmation

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 1946 mots

La sonnette retentit à dix-neuf heures.

Je courus ouvrir, les chaussettes glissant sur le carrelage froid. La porte s’ouvrit avant même que je n'aie attrapé la poignée.

— Joyeux anniversaire !

Léo déboula avec une bouteille sous le bras et un paquet cadeau mal emballé qui déchirait déjà sur un coin. Derrière lui, Sofiane tenait un sachet de chips grand format qu'il agita comme un trophée.

— T'as pris lesquelles ? demandai-je en regardant les chips.

— Les vertes, évidemment. Je suis pas un sauvage.

Emma arriva deux minutes plus tard, essoufflée, ses écouteurs blancs encore autour du cou. Elle embrassa Léo. Un baiser léger, presque distrait, sur la bouche. Ils étaient ensemble depuis quelques mois, le baiser ne surprenait plus personne.

Elle avait de la chance. Léo, il était plutôt mignon. Bien foutu, même, si on était honnête. Les filles le regardaient dans la rue, et lui, il s'en rendait même pas compte. Ou peut-être que si. Je ne savais pas.

Bien sûr, personne ne savait que moi aussi, je le regardais. Personne. Surtout pas Emma. Surtout pas Léo lui-même.

Emma posa un saladier en plastique sur la table de la cuisine et l'ouvrit d'un geste théâtral : nounours, fraises Tagada, Dragibus et Schtroumpfs acides s'y entassaient par couches désordonnées.

— J'ai tout jeté dedans, dit-elle. C'est la stratégie du chaos.

— Elle aura du succès, dis-je en attrapant déjà un Schtroumpf.

Maman passa la tête par l'ouverture de la cuisine.

— Vous mangez ça après le dîner, les jeunes. J'ai fait des mini-quiches.

— C'est mon anniversaire, protestai-je. Je devrais pouvoir manger du sucre avant les légumes.

— Il n'y a pas de légumes dans les mini-quiches, coupa Léo.

— Tais-toi.

Maman sourit, haussa les épaules et disparut vers le four. Je l'entendis ouvrir la porte en métal et sortir la plaque en prononçant un petit « aïe » de doigt brûlé.

Mes parents avaient décoré le salon comme ils le faisaient depuis que j'avais six ans : une guirlande « Happy Birthday » au-dessus de la fenêtre, ballons à l’hélium (deux déjà à moitié dégonflés), et sur la table basse, un gâteau au chocolat avec dix-huit bougies plantées en cercle irrégulier.

— T’es presque vieux, souffla Sofiane en s’affalant sur le canapé.

— T’as un an de plus que moi, hein.

— Ah oui. Bienvenue dans club des séniors.

Léo nous laissa à nos bêtises et alla fureter dans la bibliothèque. Il tomba sur mon vieux bouquin de version grecque, posé au-dessus un livre de Joël Schmidt.

— T'as vraiment l'intention de faire khâgne, toi ? demanda-t-il, avec cette petite moue dubitative qu'il prenait dès que je parlais de grec ou de latin.

— C'est le projet, répondis-je.

— T'es bizarre.

— Merci.

Emma mit sa playlist — un truc entre le rap français et la pop nulle qu'elle assumait sans complexe — et on but à ma santé avec des verres en plastique à motifs caméléon qui dataient d'un ancien anniversaire, ceux dont on n'avait jamais fini le stock. Je versai de la limonade. Léo glissa un fond de jus d'orange dans le sien, en cachette de personne.

Maman apporta les mini-quiches sur un plateau. Paprika, lardons, fromage. Sofiane en prit quatre d'un coup. Emma lui lança un regard noir... avant de se taire en réalisant qu’elle en avait pris trois.

Puis les bougies. Papa entra discrètement, sortant de son atelier, les mains encore tachées de peinture. Il alluma les dix-huit bougies une par une avec son briquet argenté, comme chaque année. Les flammes vacillèrent dans le courant d’air.

— Souhaite un truc, dit Emma.

Je fermai les yeux.

D’abord, je pensai au bac. Dans quelques semaines, rien n’était joué.

Mais surtout, je pensai à Parcoursup. Aux khâgnes. À Henri-IV, à Montaigne… à ces noms qui me faisaient rêver depuis deux ans.

Je soufflai. La moitié des bougies s’éteignirent.

Mauvais signe.

Je dus m'y reprendre à deux fois. Mes copains applaudirent en rigolant, parce qu'à dix-huit ans, on applaudit quand un mec souffle des bougies, c'est con mais c'est comme ça.

Je coupai la première part de gâteau. Chocolat noir, ganache maison. Je la tendis à Emma, puis à Léo, à Sofiane, à Papa, à Maman. La dernière, celle qui traînait sur le plat comme le morceau cabossé qu’on laisse à la fin, je la gardai pour moi.

On s'installa.

Bruits de mastication. Emma renversa une miette sur son pull blanc et pesta tout bas. Sofiane lui tendit une serviette. Léo lécha le dos de sa cuillère avec une application presque médicale.

Tout allait bien. Rien n'avait encore basculé.

— Dring.

Pas mon téléphone. Celui de Léo, posé sur son genou comme une extension de sa main.

Il y jeta un œil, distrait. On parlait de la prof de philo, un sujet passionnant, vraiment. Puis son visage changea. Mâchoire serrée. Sourcils haussés. La petite ride entre ses yeux apparut d’un coup.

— Les gars…

Sa voix n’avait plus rien de celle de l’apéro. Elle cassait, comme s’il s’éclaircissait la gorge avant une nouvelle.

— Sorbonne Université. C'est tombé.

Le silence frappa la pièce. On entendit soudain les oiseaux dehors — je jure, on les avait pas entendus de toute la soirée — et le bruit du frigo qui se remettait en route.

— Regardez.

Léo tendit son écran. Sur WhatsApp, une notification.

« Yannis : Parcoursup LC Sorb’ !!! 🎉💀 JSUIS PRIS PUTAIN !!! »

— Il a eu sa réponse ? demanda Emma, la bouche pleine.

— Il est pris, confirma Léo d'une voix étrangement plate.

Sofiane reposa sa fourchette. Il me regarda. Je ne dis rien.

— Vérifie toi aussi, dit Léo en se tournant vers moi. Tu l'avais classé non ?

Je ne répondis pas tout de suite. Mes mains étaient posées autour de mon assiette vide. Une miette de gâteau brillait sur le bord de la porcelaine.

Les licences, c’étaient les vœux de secours. Ceux qu’on met au cas où. Ceux qu’on oublie dès qu’on a fermé l’application.

J’en avais mis deux : Sorbonne et Montpellier.

La première, je l’avais à peine regardée. La lettre de motivation ? Écrite en quelques minutes, un soir de mars, en regardant une série. « Votre établissement m’intéresse beaucoup » — des phrases toutes faites, du copier-coller, du vite fait.

Montpellier, pareil. Un neuvième choix. Posé là sans conviction.

— Les licences, je les avais mises presque en dernier, répondis-je. Huitième. Neuvième. Je sais plus.

— Mais tu les as mises, insista Sofiane.

— Oui. Je les ai mises.

Mon téléphone était posé sur l'accoudoir du canapé, écran noir, muet comme une tombe.

— Vas-y, dit Léo. Regarde.

J'ouvris l'application.

Photo d'identité. Mot de passe. La page chargea.

La connexion était lente. Bien sûr qu’elle était lente. Ce soir-là, le réseau avait choisi de me faire languir. Les petites barres grises défilèrent sous le logo de Parcoursup, comme un compte à rebours.

Formation : Licence Lettres classiques – Sorbonne Université.

Le mot clignota.

… Refusé.

— Quoi ? soufflai-je.

Je relus. Refusé. Pas « en attente ». Pas « oui si ». Refusé. La case était rouge. Définitive.

— Tu rigoles, dis-je à voix haute.

Mes potes se rapprochèrent. Sofiane regarda par-dessus mon épaule.

— Sérieux ? T'as été refusé à la Sorbonne ?

— Mais j'ai pas des mauvaises notes, bordel.

En vérité, je savais pourquoi. La lettre de motivation. Cette lettre écrite à l'arrache, en pilant sur le clavier. Du n'importe quoi. Et ça s'était vu.

— Tu t'en fous, de toute façon, dit Emma. Tu voulais pas y aller.

— Oui, mais… refusé, ça fait mal quand même.

Je fis défiler l'écran plus bas.

Formation : Licence Humanités, parcours Lettres classiques – Université Paul-Valéry Montpellier 3.

Le mot clignota.

… Admis.

— Merde, dis-je.

— Quoi ? s'écria Emma.

Elle se leva d'un bond, renversa presque son verre. Maman le rattrapa de justesse.

— Je suis pris à Montpellier, annonçai-je.

— Ben félicitations, quoi ! Pourquoi t'as pas l'air content ?

Je ne répondis pas. Je fis défiler encore plus bas. Mes vrais vœux. Ceux pour lesquels j'avais vraiment travaillé.

Formation : CPGE Hypokhâgne A/L – Lycée Henri-IV (Paris).

Statut : En attente.

Formation : CPGE Hypokhâgne A/L – Lycée Montaigne (Paris).

Statut : En attente.

Formation : CPGE Hypokhâgne A/L – Lycée Fénelon (Paris).

Statut : En attente.

Formation : CPGE Hypokhâgne A/L – Lycée Condorcet (Paris).

Statut : En attente.

Je savais qu'Henri-IV, c'était surhumain, inaccessible. Mais il fallait bien un rêve.

— Et les prépas ? demanda Léo en lisant par-dessus mon épaule.

— En attente, répondis-je. Toutes.

— Bah voilà, dit Sofiane. T'as pas encore les résultats. Tu stresses pour rien.

Pour rien. C'était facile à dire.

Emma se mit à taper des mains. Sofiane me frappa dans le dos, fort, comme un coéquipier après un match.

— Montpellier, c'est cool, dit Léo. La fac est réputée. Et puis t'as la mer.

— Je sais.

Maman avait compris, à mon regard, que quelque chose n'allait pas.

— T'es pris à Montpellier, mon chéri ?

— Oui.

— On a des cousins là-bas, dit-elle avec une douceur qui me fit presque mal.

— Je sais.

N'importe quoi. La question n'était pas de savoir si on avait des cousins là-bas. On s'en fout des cousins qu'on avait vu trois fois en dix-huit ans.

Je reposai mon téléphone sur le canapé, l'écran encore allumé. Les deux mots brillants — « Admis » en vert, « En attente » en orange — dansaient dans la lumière du salon.

Un neuvième choix. Celui que j'avais ajouté un soir de novembre sans y croire, pour faire joli. Et c'était le seul qui avait dit oui pour l'instant. Le seul qui me tendait les bras pendant que les prépas me faisaient languir.

Je regardai la tablette de chocolat noir, encore intacte sur la table basse — celle que personne n'avait ouverte parce qu'on avait préféré le gâteau. Je la brisai d'un coup sec.

Le bruit fit écho dans l'appartement.

J’ouvris les cadeaux.

Le premier était de Léo : L’Odyssée, édition de poche usée, avec un post-it sur la première page : « Pour tes futures aventures. – L. »

Je souris malgré moi.

Le deuxième venait d’Emma : une boîte de thés aux noms exotiques, avec un mot : « Pour les nuits blanches de révision (ou de désespoir) ».

Je ris en imaginant son sourire en coin en l’achetant.

Celui de Sofiane était plus simple, mais tout aussi lui : un sachet de bonbons acidulés. « Pour te rappeler que la vie est quand même douce (même quand elle pique un peu). »

Le dernier était de mes parents : une enveloppe. À l’intérieur, un chèque et un mot de Maman : « Pour ton avenir, quel qu’il soit. On est fiers de toi. »

Une notification retentit. Pas sur mon téléphone. Sur celui d’Emma, posé à côté de son saladier de bonbons. Elle y jeta un coup d’œil. Son visage se ferma.

— Ah, mince, murmura-t-elle. Mon frère… Il est refusé en STAPS.

Un silence pesant s’installa.

— C'est quand même un signe, dis-je. Tout le monde reçoit ses réponses aujourd'hui.

— Ne crois pas ça, dit Sofiane en haussant les épaules. Mon frère l'année dernière, ils l'ont fait mijoter jusqu'à fin août. Il en pouvait plus.

Nous nous regardâmes tous, comme si la soirée venait de prendre un sens qu'elle n'avait pas eu une heure plus tôt.

— On va fêter les dix-huit ans de Hugo quand même ? proposa Sofiane, une chips à la main.

Il n'avait pas tort. Mon anniversaire n'allait pas se transformer en conseil de classe sous prétexte que Parcoursup avait choisi cette date.

— Oui, dis-je. On va fêter ça.

Je plantai un Schtroumpf acide dans ma bouche. La mâchoire me piqua tout de suite.

Emma dit un truc drôle. Léo rit à côté de moi. Sa tête renversée en arrière. Il passa sa main dans ses cheveux. Il ne savait pas à quel point il était mignon.

Je venais d’avoir dix-huit ans. Une famille super. Des copains supers. Mais pas de vie amoureuse. Et une place à Montpellier — un neuvième choix devenu refuge.

Et l’attente.

Cette fichue attente des prépas qui commençait déjà à me bouffer. Putain.

Refusé à la Sorbonne, quand même. Est-ce que j’avais visé trop haut ? Est-ce que j’étais juste pas assez bon ? Je ne voulais pas me poser la question. Je me la posai quand même.

Je mangeai un carré de chocolat noir.

Il était amer.

💬 Commentaires 10

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Paul.Koipa • 3 semaines, 4 jours
Et bien le voila ce nouveau roman, je ne l'avais pas vu venir.
Il semble que l'on change carrément d'ambiance.
Ce premier chapitre est sympathique, mais fête-t-on réellement ses 18 ans ainsi de nos jours ???
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qwed2001 Auteur • 3 semaines, 4 jours
On change un peu d'ambiance par rapport à la Rome antique... 😊

Oui, il y a un décalage (peut-être même une dissonance) entre cette fête d'anniversaire d'Hugo et le « standard » des soirées lorsqu'on a 18 ans : normalement c'est plutôt vodka-orange que limonade et dragibus, et certainement pas avec les parents qui servent les mini-quiches. Hugo semble être un grand enfant qui risque d'avoir du mal lorsqu'on le forcera à quitter le cocon familial. Il donne l'impression d'un jeune garçon studieux, un peu anxieux, attaché à son monde doux et prévisible. Pas super fêtard. Pas forcément très à l'aise avec lui-même. En tout cas, c'est ce que laisse penser cette fête d'anniversaire... 😊
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Paul.Koipa • 3 semaines, 4 jours
C’est clair qu’il va y avoir un décalage avec ses condisciples, d’autant que Montpellier est une vraie ville étudiante
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Alex.s_18 • 4 semaines
Je n'ai jamais compris la hype autour des écoles parisiennes. Enfin, si je la comprends, leur réputation et tout ça mais la vie à Paris, le stress et la concurrence rude y compris dans des "vulgaires" facs... Très peu pour moi. N'empêche que je partage la déception d'Hugo. Pour être passé par tous les types de sélections possibles, se voir opposer un refus fait toujours mal.
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qwed2001 Auteur • 4 semaines
Espérons que Hugo ait de belles surprises à Montpellier… 😊
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LaKlandestine • 1 mois, 1 semaine
Deux intrigues dès le premier chapitre : ça commence fort ! On y est, dans cette soirée avec les jeunes.
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lampertcity • 1 mois, 2 semaines
Oh, ce récit est plus actuel que le précédent, même si Hugo est fan de latin/grec. Je me rappelle comme si c'était hier des résultats d'admission (APB à l'époque !) ; j'avais eu une parisienne direct, honnêtement, ça fout la boule au ventre...
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qwed2001 Auteur • 1 mois, 2 semaines
Oui, un saut de 19 siècles :)
Bravo pour les parisiennes !
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Lana • 1 mois, 2 semaines
J'aime bien ton entrée en matière. 💖
Je me souviens aussi de ses soirées entre copines autour d'une pizza pour attendre les résultats de nos examens. Tu as bien retranscrit tout cela.
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qwed2001 Auteur • 1 mois, 2 semaines
Merci pour ton commentaire.
Content que tu aimes bien.
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