Chapitre 2 : La valise et le sud

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 1629 mots

Je n’avais pas vraiment réalisé, avant le dernier jour d’août, ce que voulait dire « partir ».

Ma valise était ouverte à côté de mon lit depuis trois semaines, comme un symbole de mon indécision. Je l’avais remplie de vêtements que je ne mettais jamais, vidée en me disant que Montpellier serait une erreur, puis reremplie avec des affaires choisies au hasard, comme si le contenu pouvait changer le cours de ma vie. Maman était montée quatre fois me demander si j’avais pensé aux draps, aux serviettes, à un parapluie — « Il pleut à Montpellier aussi, Hugo » — et aux photos de famille que je ne prendrais jamais. À chaque fois, j’avais menti. « Oui, oui, c’est bon. » Mais la vérité, c’était que je n’avais même pas vérifié la météo.

Le matin du départ, Papa chargea la valise dans le coffre sans un mot. Il n’était pas bavard quand il s’agissait de dire au revoir. Il préférait porter les bagages, serrer les vis, vérifier les pneus. C’était sa façon à lui de dire « je t’aime », je suppose. Ça, et les bougies d’anniversaire qu’il allumait chaque année avec son briquet argenté, comme un rituel sacré.

— T’as bien ton dossier Parcoursup ? demanda-t-il en claquant le coffre.

— Oui.

— Ton attestation de fac ?

— Oui.

— Ton ordinateur ?

— Oui, Papa.

Il hocha la tête, satisfait, et monta dans la voiture. Maman, elle, me serra contre elle comme si j’allais traverser l’Atlantique. « Tu vas me manquer » murmura-t-elle dans mon cou. Je sentis ses larmes chaudes à travers mon t-shirt. Je fis semblant de ne pas voir. Parce que si je voyais, je ne partirais pas.

Le trajet en train dura trois heures et demie. Trois heures et demie à fixer la vitre, à regarder les paysages défiler. Trois heures et demie à me demander comment j’avais pu en arriver là.

Le bac, je l’avais eu. Mention Bien, même. De quoi faire joli sur un CV, de quoi faire plaisir à mes parents. Mais les résultats de Parcoursup, eux, étaient tombés comme un couperet.

Refusé en hypokhâgne à Henri-IV.

Refusé à Montaigne.

Refusé à Fénelon.

Refusé à Condorcet.

Et les refus avaient continué, alignés comme des soldats sur l’écran de mon téléphone. Des cases rouges, définitives. « Pas assez bon. » C’était ce que la plateforme me disait, en gros. Pas assez bon pour Paris. Pas assez bon pour les prépas. Pas assez bon pour le rêve que je caressais depuis deux ans.

Il ne restait que Montpellier. Le neuvième choix. Celui que j’avais ajouté entre deux révisions de philo... Au cas où.

Et le au cas où était devenu ma réalité.

Emma avait eu son école de design. Léo, une école d’ingé privée à prépa intégrée. Sofiane, lui, avait été pris dans son BTS, pas son premier choix, mais une formation qu'il voulait. Et moi... Me voilà, coincé dans un train en direction du Sud, avec une valise trop lourde et un cœur trop léger.

Et puis, il y avait le logement.

Je n'avais pas eu de CROUS. Ma demande, faite à la dernière minute — comme ma lettre pour Sorbonne — était passée après des centaines d'autres dossiers. Sur Parcoursup, à l'onglet « Aides et logements », on m'avait conseillé de m'inscrire avant le 31 mai. Mais j'avais tardé. En même temps, je ne devais pas y aller à Montpellier. Je devais rester à Paris. Il y avait huit voeux avant le neuvième !

Résultat : pas de logement CROUS pour moi à Montpellier.

Ce que j'avais trouvé, c'était une résidence étudiante privée.

Pas par choix. Parce que les autres options avaient fondu les unes après les autres comme la neige au soleil montpelliérain. J'avais passé des heures sur Leboncoin. Des colocations entières disparaissaient en vingt-quatre heures. Des studios dont les photos dataient visiblement des années 90 s'arrachaient comme des petits pains. Un type m'avait répondu « trop tard, mon pote » à peine deux heures après l'annonce.

Ma mère m'avait soufflé la solution entre deux lessives :

— Regarde les résidences étudiantes. C'est plus cher, mais c'est sûr.

Je tapai « logement étudiant Montpellier Paul-Valéry » sur Google. La première page m'offrit une liste longue comme le bras. Des noms américains, des logos modernes, des promesses de « coliving » et de « salles de sport à disposition ».

Je choisis au hasard, presque. Située à cinq cents mètres de la fac. Ça me semblait raisonnable. Pas la peine de traverser la ville entière pour un cours de grec ancien à huit heures du matin.

Le site était propre. Des photos de chambres trop rangées, trop lumineuses, avec des lits jamais défaits et des murs sans affiches. Je fis ma pré-inscription en ligne, sans trop y croire. Contrat numérique. Dépôt de garantie par carte bleue. La signature électronique glissa sous mes doigts comme un formulaire administratif de plus.

— C'est combien ? avait demandé Papa en voyant le virement.

J'avançai le chiffre sans lever les yeux.

— C'est plus cher qu'un CROUS, c'est sûr, répondit-il. Mais moins cher qu'un studio en centre-ville. Tant que t'es dedans...

Tant que t'es dedans.

C'était la phrase de l'été, celle que toute ma famille avait répétée sur tous les tons, comme un mantra. Tant que t'es dedans, ça voulait dire « on verra après, on s'adaptera, on fera avec ».

Je n'avais pas vraiment eu le temps de visiter. Une vidéo, une visite virtuelle en 3D, le clic d'une souris. La chambre meublée avec un lit, un bureau, une petite kitchenette. Salle de bains privée. Internet inclus. Lave-linge en bas. Rien de fou. Rien de triste non plus. Juste un cube blanc où poser mes affaires et mes insomnies.

Le TGV ralentit.

Les panneaux « Gare de Montpellier Saint-Roch » défilaient à travers la fenêtre, de moins en moins vite, jusqu'à ce qu'un panneau s'arrête devant ma fenêtre. Définitif.

Je descendis.

Le roulement des valises sur le quai me réveilla de ma somnolence. La voix de la SNCF annonça quelque chose en français, puis en anglais, puis en occitan peut-être. Des étudiants descendaient derrière moi, les yeux grands ouverts, téléphones à la main, plans Google Maps déployés comme des parachutes.

Je sortis de la gare, valise à droite, sac à dos à gauche. La chaleur me frappa au visage — non, pas la chaleur. Le four. On était fin août, on était à Montpellier, et l'air avait le goût du béton qui avait chauffé toute la journée.

Trois garçons, torse nu, traversaient la place sans se presser, un pied devant l'autre, comme si courir était une idée absurde. Leurs corps transpirés luisaient sous le soleil. Je les regardai une seconde de trop.

Tramway. Ligne 1. Direction « Mosson ».

Je montai, posai ma valise contre la porte, dépliai mon téléphone. Sur l'écran, l'itinéraire que j'avais préparé la veille, le soir, dans ma chambre parisienne, en grignotant du chocolat noir pour me donner du courage. Arrêt « Universités des Sciences et Lettres ». Ou « Saint-Éloi ». Je ne savais plus.

Un garçon à côté de moi, guitare dans le dos, baskets sales, casque vissé sur les oreilles, suivait la même direction. Comme moi, pensai-je. Un parmi des milliers. Un étudiant, un matricule, un dossier Parcoursup ambulant.

Le tramway glissa le long du boulevard. Des platanes, des immeubles haussmanniens ratatinés par le soleil, des terrasses de café pleines de monde en t-shirt. Une fille lisait un bouquin à l'envers — non, elle lisait juste un livre dont la couverture était pliée.

— Prochain arrêt : Boutonnet.

La résidence était là, entre deux immeubles plus vieux.

Un bâtiment propre, blanchâtre, des balcons alignés comme des cases sur une grille de mots croisés. Des stores baissés, des fenêtres ouvertes, une plante verte sur un rebord. Devant l'entrée, deux garçons fumaient des cigarettes électroniques en parlant d'une soirée.

Je franchis la porte vitrée. L'accueil sentait le neuf — ces néons trop blancs, ces canapés en similicuir, ces odeurs de lessive industrielle qui flottent dans les halls des résidences étudiantes. Une fille derrière le bureau, probablement stagiaire, me tendit une enveloppe kraft avec mon nom écrit au marqueur noir.

— Hugo Pommier ? Les clés. Le contrat. Le règlement intérieur. Vous êtes au troisième, porte 307.

— Merci.

L'ascenseur sentait le désinfectant. Je montai, valise cabossée contre la paroi en miroir. Le couloir était long, éclairé par des détecteurs de présence qui s'allumaient un à un devant moi. Des portes identiques, des paillassons neutres, des lettres de l'alphabet collées au scotch pour décorer. Un G, un cœur, un smiley. Des bouts de vie privée étalés sur du bois pas cher.

La porte 307.

J'insérai la clé. La serrure cliqueta. Je poussai.

La chambre.

Treize mètres carrés peut-être. Un lit, un bureau, une chaise, un placard. Une kitchenette avec deux plaques, un micro-ondes, un mini-réfrigérateur. La salle de bains derrière une porte coulissante en verre dépoli. Une fenêtre qui donnait sur... une cour intérieure. Un arbre. Et d'autres fenêtres en face.

Je posai ma valise sur le lit. Je sortis mon ordinateur et le branchai aussitôt — réflexe de survie. Le wifi s'alluma tout seul.

Je regardai les murs blancs, le bureau vide, la chaise trop droite. Je pensai à ma chambre à Paris, aux posters décollés, aux livres empilés en colonnes précaires, à l'odeur du café que mon père préparait le matin.

Pourquoi j'avais mis Montpellier en neuvième choix, déjà ?

Et maintenant j'étais là. Dans un cube blanc. À quelques centaines de mètres d'une fac que je n'avais jamais vraiment voulu intégrer. Dans une région où le soleil tapait trop fort et où les gens parlaient avec des voyelles si longues qu’on aurait cru qu’ils chantaient une berceuse. Au milieu d'une ville que je ne connaissais pas, où je ne connaissais personne ; ah si quelques cousins que j'avais vu trois fois dans ma vie et qui m'invitaient le dimanche suivant pour manger.

Je n'avais même pas encore vu l'université. Je n'avais même pas encore rencontré mes futurs camarades.

Je m'assis sur le bord du lit. Le matelas grinça.

Dix-huit ans et un été qui se finissait sans moi.

💬 Commentaires 5

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
Paul.Koipa • 3 semaines, 4 jours
Franchement,il aurait pu plus mal tomber que Montpellier !
Je suis sur qu’il s’en rendra vite compte.
Bravo pour ce chapitre
👍 1
qwed2001 Auteur • 3 semaines, 4 jours
Oui, il y a pire... 😃
👍 0
Alex.s_18 • 4 semaines
Les résidences étudiantes privées ne sont pas si mal, pour y avoir vécu. Bien que la mienne semblait bin plus accueillante que la sienne.
Le rouleau compresseur Parcoursup fait des ravages, c'est horrible. Mais une nouvelle vie commence !
👍 1
lampertcity • 1 mois, 2 semaines
Franchement, la description de " l'atterrissage" est incroyable ! Allez, d'ici quelques semaines, tout sera moins triste.
👍 1
Lana • 1 mois, 2 semaines
Le premier départ loin des parents, les conseils avisés de papa, le voyage, le soleil trop chaud ; tout est bien décrit en développement long. Bravo !
J'adore 💖
👍 1