Chapitre 45 : 2h48

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 886 mots

Clara était là, dans le hall de la fac, un gobelet à la main, en train de rire avec Michaël dont le bras lui entourait la taille.

— Hugo ! Salut ! dit-elle.

— Salut, Clara, répondis-je, la voix tendue.

— Je te présente Michaël, dit-elle, fière. On sort ensemble.

— On se connaît, dis-je. On est dans le même cours. Ce mec est un vrai con.

Elle me regarda, surprise.

— Quoi ?

— Quand on a parlé d'Achille et de Patrocle, il a cru bon de faire une blague. De dire que les Grecs étaient tous des pédés. Ton copain est un putain d'homophobe bourré de préjugés.

Michaël se raidit. Il se décomposa, comme si je venais de le frapper en plein visage.

— Euh, non, enfin, oui. Mais, c'est que...

Clara le regarda, un peu déçue.

— C'est vrai que c'est un peu con comme blague, tu trouves pas, Michaël ?

Il regardait ses pieds, incapable de soutenir son regard.

— Je suis désolé, murmura-t-il d'une voix faible.

Puis Clara se tourna vers moi. Ses bras se croisèrent et un sourcil se leva.

— Alors, les gens ont des préjugés, Hugo ?

Je la regardai, surpris par sa question.

— Toi, quand tu es arrivé de Paris, avec tes airs de « je devrais pas être ici, tellement je suis bon », t'avais pas de préjugés, peut-être ?

Je baissai les yeux, les doigts crispés sur mon gobelet de café tiède, et une sueur froide me perla la nuque. Un silence pesant s'installa.

— Quand tu regardais les mecs de ta promo de haut, parce que tu les trouvais moins sérieux que toi, là non plus, t'avais pas de préjugés ?

Je serrai les poings, les ongles s'enfonçant dans mes paumes.

— Tu ne t'es pas dit : « Je vais aller vers eux » ? Tu ne t'es pas dit : « Ils sont peut-être sympas, même s'ils ne connaissent pas les imparisyllabiques de la 3e déclinaison » ?

Sa voix se brisa. Je vis ses mains trembler légèrement.

— Tu ne t'es pas dit : « Je voudrais mieux les connaître » ? Non. Parce que toi aussi, tu avais des préjugés. Sur ces provinciaux. Sur ces Montpelliérains qui n'avaient pas fait un bon lycée dans le quartier bourgeois où t'as grandi.

Je sentis une boule se former dans ma gorge, et mes yeux me piquèrent. J'aurais voulu me justifier, mais les mots restaient coincés.

— Alors arrête de la ramener avec tes « Michaël a des préjugés ». Michaël a fait une blague conne. Très conne même. Mais toi aussi, je te signale.

Et soudain, le hall de la fac s'effaça, comme une image qui se brouille. J'étais dans le train pour Perpignan, assis à côté de Julien. Il me parlait, sa voix résonnait comme un écho :

— Nîmes, je connais leur ailier. Rapide. Mais il s'essouffle dans les longs sets.

— Tu les as déjà joués ? demandai-je.

— L'an dernier. En quart de finale d'un tournoi. Et ils tapent fort dans le ballon, ces mecs. Ils jouent comme des vrais. C'est pas des pédés. Enfin bon, on peut plus rien dire maintenant… Mais on est entre nous. Ils sont solides, quoi.

Je sentis mes propres mots sortir de ma bouche, comme si j'étais spectateur de moi-même :

— Pff, t'as raison, on peut plus rien dire. Franchement, c'est devenu n'importe quoi. Moi je dis, qu'ils fassent ce qu'ils veulent dans leur coin, mais qu'ils arrêtent de nous faire chier. Si ça continue, on va plus pouvoir dire qu'un joueur « a des couilles » sans qu'on nous reprenne. Heureusement, qu'on est entre nous.

Je regardai Carla. La honte me traversa comme une décharge électrique.

Le train entra dans un tunnel, le bruit s'estompa, et je me retrouvais dans les couloirs de mon lycée parisien. Mes camarades de seconde attendaient devant la salle de maths, impatients. Le prof n'arrivait pas.

— On doit attendre combien de temps avant de pouvoir se barrer ? demanda l'un d'eux.

— Un quart d'heure normalement, répondit un autre.

— C'est le temps qu'il lui faut pour tailler une pipe au prof de physique. Je suis sûr que les deux sont des gros pédés, dit un troisième.

Des rires éclatèrent. Et j'entendis ma voix résonner dans le couloir :

— C'est l'attraction universelle, version bite et bouche.

Un éclat de rire généralisé. J'étais l'un des leurs. J'avais ma place.

Mais Carla était là, devant moi. Son regard s'était adouci, et sa main se posa sur la mienne, comme pour atténuer ses paroles :

— Et peut-être qu'il y avait un mec, dans ce couloir, qui n'était pas à l'aise. Un mec qui serrait les dents pour ne pas pleurer. Peut-être que lui aussi a versé une larme.

Je fermai les yeux, puis je les rouvris. Je regardai chaque personne de ma classe. Les souvenirs me submergèrent : les rires étouffés, les blagues qui cachaient ma propre peur d'être jugé, mon besoin d'être insoupçonable.

— Alors… Michaël ? murmura-t-elle, la voix plus douce.

Je tournai la tête. Plusieurs garçons pleuraient, adossés contre le mur, devant la salle de maths.

— Pardon ! criai-je dans le couloir du lycée. PARDON !

Le bruit de mon hurlement dans la chambre me réveilla.

Je haletais. Mon cœur battait à tout rompre, mes draps étaient trempés de sueur. Je jetai un œil à mon téléphone, les doigts tremblants, l'écran indiquait 2h48.

Je restai allongé, fixant le plafond, les larmes coulant silencieusement sur mes joues. Le rêve s'était envolé, mais la honte, elle, était toujours là.

💬 Commentaires 7

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Passiflore • 16 heures, 33 minutes
Très amusant ce retour sur tous ces préjugés sur les provinciaux, sur la fac, sur ceux qui ne sont pas passionnés de latin ou de grec que tu nous a servi au début pour camper de Hugo. Ils se retournent contre lui. Peut-être que cela va l'inciter à accepter les préjugés des autres pour ce qu'ils sont : de l'ignorance. Et d'oser s'assumer sans craindre leur regard. Après tout Julien n'est pas fâché avec Nathan. Il l'a accepté pour ce qu'il est, tant qu'on ne l'oblige pas à partager son lit avec lui. Peut-être d'ailleurs parce lui même à des attirances qu' il ne veut pas assumer...
Un tournant que ce chapitre?
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Paul.Koipa • 23 heures, 45 minutes
Je comprends mieux maintenant la répétition de la présentation de Michaël par Clara du chapitre précédent !
C'est bien amené !
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lampertcity • 23 heures, 51 minutes modifié
Au début, je n'ai rien compris ! Puis je me suis souvenu du titre du chapitre. Les années passent et je me fais toujours avoir ! Ce qui est certain, c'est que ça surchauffe dans les méninges de notre Hugo :D Et Kai n'est même plus là pour le rassurer au milieu de la nuit.

C'est moi ou tu as légèrement modifié la couverture ?
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qwed2001 Auteur • 11 heures, 9 minutes
Oui, j'ai utilisé le nouvel outil que le site a lancé hier pour refaire la couverture. Elle est mieux que l'ancienne ?
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lampertcity • 42 minutes modifié
Elle n'est pas super différente, mais ça va, même si je ne suis pas super fan des images IA. (Ok, on est auteurs et pas illustrateurs, donc ça se comprend :)
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bcome • 1 jour, 2 heures modifié
Ces lachetées qui permettent de rester invisible et qui coutent sur le noment et, encore plus, après…

Hugo, “via Clara“ se fait une autocritique en regle !
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bcome • 23 heures, 23 minutes
Je me répond à moi meme ; Hugo s'autocritique en mettant dans la bouche de Clara des précisions techniques de littérature classique que Clara ne maitrise surement pas. C'est marrant.
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