Chapitre 44 : Les mots qui dansent
Le vendredi matin, je me réveillai contre Kai, comme tous les matins de cette semaine. Je me préparai pour la fac, le corps encore imprégné de la chaleur de ses bras.
Ce soir, je rentrerais chez moi. Je ne pouvais pas passer toutes mes nuits chez lui. Pas encore.
Même si m’endormir à ses côtés était devenu une évidence douce. Une habitude qui s’installait, sans que nous ayons besoin de la nommer. Trop tôt pour vivre ensemble, trop tôt pour précipiter les choses.
Je partis en cours, emportant avec moi l’odeur de son corps et cette sensation étrange d’avoir trouvé un nouvel équilibre.
La matinée passa rapidement. À la pause de dix heures, je me dirigeai vers la machine à café. La queue était longue, comme toujours. Je patientai, le regard perdu sur les affiches et les annonces collées à côté de la machine. Une soirée du BDE. Un cours de soutien. Une recherche de colocataire pour un studio à Boutonnet. Rien d’important. Rien qui retienne vraiment mon attention.
Puis je vis Clara.
Elle était là, un gobelet à la main, en train de rire avec un garçon. Le bras de celui-ci entourait sa taille. Je le reconnus immédiatement — l'un des deux qui s'étaient moqués d'Achille. Pas celui que j'avais croisé au snack. L'autre. Le plus bruyant.
Elle me vit et sourit.
— Hugo ! Salut !
— Salut, Clara.
— Je te présente Michaël, dit-elle, fière.
— On se connaît, dis-je. On est dans le même cours.
— Ah, mais bien sûr ! Vous êtes tous les deux en lettres classiques.
Elle avait l'air heureuse. Tant mieux, elle le méritait. Mais pourquoi avoir choisi cet idiot ? Une partie de moi se sentit coupable.
— On fait un truc tous les quatre quand Emma passe à Montpellier ?
Je marquai un temps. Mes doigts tournèrent le gobelet vide entre mes mains.
— Oui... Oui, bonne idée.
Clara jeta un coup d'œil à sa montre. Elle devait filer en cours d'histoire. Michaël et moi retournâmes à notre cours, en silence, avant qu'il ne me rattrape d'une phrase :
— Je ne savais pas que tu connaissais Clara.
— Oui, je l'ai rencontrée à la soirée du BDE le premier soir.
Il acquiesça d'un hochement de tête, sans insister. Un silence s'installa entre nous. Ce n'était pas un silence de complicité. Juste un silence.
Je m'assis en fond de salle. Mon téléphone vibra, posé sur la table. Un message de Kai. Un cœur. Un simple cœur. Je baissai les yeux sur l'écran, et un sourire me monta au lèvres, comme une bulle que je n'avais pas vue venir. Tout s’éloigna d’un coup, le temps de lire ce petit signe rouge.
* * *
Le contrôle continu de l’après-midi portait sur un discours de Caton l’Ancien, un sénateur romain du IIe siècle avant notre ère dont nous avions déjà rencontré une phrase lors du test de positionnement, au début de l’année :
Carthago delenda est. Carthage doit être détruite.
Même lorsqu’il était question d’autre chose, Caton revenait toujours à cette conviction. Carthage était devenue son obsession, et cette phrase, répétée avec une obstination presque rituelle, avait fini par se confondre avec lui. Elle était devenue sa devise, sa signature, presque son nom.
Je me demandais quelle serait la mienne.
Quelle phrase pourrais-je un jour placer au début de mon mémoire de M2, de ma thèse si je poursuivais jusque-là, ou même, pourquoi pas, d’un livre ? Une phrase qui me survivrait. Quelques mots seulement, mais suffisamment forts pour m’accompagner comme une ombre fidèle jusqu’à l’épitaphe finale.
Pas forcément une définition. Je n’avais jamais aimé les définitions. Plutôt une étincelle. Quelque chose d’assez petit pour tenir dans une phrase, mais qui contiendrait le feu d’une existence. Un écho de ce que je porterais en moi jusqu’au bout : quelque chose de tenace, d’obstiné, d’indomptable.
Je finis par réaliser que mon esprit s’égarait et revins à la tâche qui m’attendait : traduire le passage du discours de Caton. Et je savais déjà quelle serait la phrase finale… puisque le discours était de Caton.
Je posai le sujet sur la table et le regardai quelques instants. Je lus le texte dans son ensemble, comme on contemple un paysage avant de s’attarder sur chaque détail.
Cela pouvait sembler étrange à certains, mais le latin avait toujours eu sur moi un effet particulier. Dès les premiers mots, je ressentais une forme d’apaisement, comme si je retrouvais un lieu familier. Je respirai profondément, heureux de pouvoir une nouvelle fois me perdre dans ses sonorités, dans son rythme, dans cette beauté ancienne qui semblait avoir traversé les siècles sans perdre de sa force.
Les verbes surgissaient, vifs et précis. Les nominatifs et les accusatifs s’alignaient comme autant de torches éclairant les nefs silencieuses d’un temple antique. Les mots semblaient danser. Ils se répondaient, se poursuivaient, s’enlaçaient dans une chorégraphie d’une grâce presque irréelle.
C'était ça, le latin : une mélodie. Belle, pure, grave et presque sacrée.
Chaque terminaison en -um était une note, chaque déclinaison un mouvement, chaque syllabe une vibration. La phrase ne se lisait pas : elle se faisait entendre. Elle résonnait comme un accord parfait, avec ce pouvoir étrange de toucher directement l'âme. Car le latin, on le comprend avec l'esprit, certes, mais on le ressent ailleurs. Il vibre en vous. Et c'est bien cela qui rendait cette langue magnifique.
Le latin, une langue que les Romains ne méritaient peut–être pas. Ils l’avaient parlée, ils l’avaient écrite, ils l’avaient gravée dans la pierre. Mais cette langue était peut-être trop belle pour eux. Sans aucun doute trop belle pour Caton. Trop belle pour ce qu’il disait avec.
Une chose était sûre : si un jour je devais avoir une phrase, elle serait en latin.
Je pris le stylo et commençai à faire glisser ma plume sur la feuille, traduisant le discours de Caton, laissant la musique du texte résonner en moi, ressentant l’étrange puissance de cette langue, tandis que les mots, un à un, se déposaient sur le papier.
Le contrôle terminé, je rendis ma copie et sortis de l'amphi, le cœur léger. La soirée m'attendait.
* * *
Le soir, je retrouvai Kai. Je ne l'avais pas vu depuis le matin. Passer plus de dix heures sans le voir, sans lui parler, sans sentir sa main dans la mienne — c'était dur. Trop dur.
J'anticipais avec appréhension la semaine prochaine. Il partirait pour Barcelone dimanche. Il reviendrait le dimanche suivant. Une semaine entière. Sept jours, cent soixante-huit heures sans lui.
On s'appellera tous les soirs. En visio. J'embrasserai le téléphone, je le poserai à côté de moi sur l'oreiller, et je fermerai les yeux en imaginant qu'il était là. Mais putain, ce sera dur.
Je le regardai, assis en face de moi, un sourire au coin des lèvres.
— Tu vas me manquer, dis-je simplement.
Il posa sa main sur la mienne.
Je sentis une boule se former dans ma gorge. La semaine prochaine semblait soudain immense. Mais sa main sur la mienne était chaude, réelle, et je me dis que, pour l'instant, il était encore là. C'était tout ce qui comptait.
Puis nous rentrâmes chacun dans notre appartement. Le lendemain matin, nous nous retrouverions à l'entraînement et, devant les autres, nous redeviendrions ce que nous étions censés être : deux coéquipiers parmi les autres.
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