Chapite 1 - PARTNERS IN CRIME

📖 JE PRENDS SOIN DE TON CŒUR ✍️ Splinter 📝 1678 mots


Le premier message que WhatsApp m’afficha fut une information presque rassurante : les messages et les appels étaient chiffrés de bout en bout.

Seules les personnes participant à la conversation pouvaient les lire, les écouter ou les partager.

En savoir plus.

J’aurais dû cliquer.

Peut-être qu’au fond des conditions générales, entre deux paragraphes sur la protection des données et le droit applicable en Californie, il était écrit quelque chose comme :

Attention.

Cette application peut provoquer des troubles du sommeil, une dépendance émotionnelle, une consommation excessive de chocolat suisse et une remise en question progressive de certaines certitudes.

Meta aurait évité quelques procès.

À 14 h 08, Rolanda entra dans mes contacts.

Puis dans ma vie.

L’ordre a son importance.

Son premier message était simple.

Enfin, en apparence.

Mais à ce moment-là, chaque mot pesait comme une brique.

« Salut :) Je suppose que tu sais qui écrit. »

J’avais souri.

Elle avait déjà ce truc.

Glisser un smiley dans une phrase sérieuse comme on poserait une grenade sur une table recouverte d’un napperon.

Très Rolanda.

Elle expliqua ensuite qu’elle avait réfléchi à Teams.

Elle n’était pas à l’aise.

Certaines choses ne devaient pas rester là.

Ni être lues par des collègues.

C’était logique.

Jusque-là, nous étions donc deux adultes capables de comprendre qu’une messagerie professionnelle n’était pas l’endroit idéal pour une vie émotionnelle parallèle.

L’humanité n’était pas totalement perdue.

Puis elle écrivit :

« Comme c’est notre histoire de partenaires de crime… »

Partners in crime.

Le nom venait d’apparaître.

Comme si de rien n’était.

Je ne savais pas encore qu’il survivrait à tout le reste.

Elle continua.

Elle voulait me faire confiance.

Mais elle ne pouvait pas prévoir l’avenir.

Peut-être de la paranoïa, disait-elle.

Non.

Avec le recul, j’appellerais ça une lucidité un peu trop bien développée.

Elle avait compris immédiatement le problème.

Passer de Teams à WhatsApp, ce n’était pas changer d’application.

C’était changer de monde.

Teams appartenait au travail.

Aux réunions.

Aux comptes rendus.

Aux « Bonjour l’équipe ».

Aux gens qui écrivent « petit rappel amical » quand ils pensent en réalité « réponds-moi immédiatement ».

WhatsApp appartenait aux vies privées.

Aux familles.

Aux amis.

Aux nuits.

Aux choses qu’on ne dit pas devant son manager.

Entrer dans WhatsApp, c’était franchir une frontière.

Elle l’écrivait clairement :

« Cela signifie amener notre communication dans la vie personnelle. Vraiment personnelle. »

Vraiment personnelle.

Elle découpait les mots comme avec un scalpel.

Personnel.

Non.

Vraiment personnel.

Là, on ne joue plus.

Elle évoqua aussi les gens autour de nous.

Elle ne voulait pas faire comme si rien n’existait.

Elle se sentait mal.

Puis elle écrivit la phrase qui résumait déjà tout :

« Tu rends vraiment mes journées plus lumineuses et je n’ai pas envie d’arrêter tout ça, mais je suis perdue sur ce qui est en train de se passer. »

Magnifique contradiction.

Tu rends mes journées meilleures.

Je ne veux pas que ça s’arrête.

Mais je ne comprends pas ce que c’est.

L’être humain adore ce genre de situations.

Celles où toutes les options font un peu mal.

Elle aimait « partners in crime ».

Ça lui convenait.

Elle ne savait juste pas si elle avait le droit.

« Et toi ? »

Puis vint le quatrième point.

Les règles.

Peut-être qu’on pouvait en établir.

Elle ne savait pas encore lesquelles.

Mais elle ne voulait pas que quelque chose dérape et que tout s’effondre.

Tout.

Elle ajouta :

« Je veux vraiment être honnête avec toi, je veux juste que les choses soient claires. J’espère que tu comprends. »

Puis :

« Voilà mes inquiétudes, Je me sens mieux maintenant. »

Un smiley.

Évidemment.

Rolanda venait de déposer une analyse complète du risque émotionnel, moral et personnel de notre situation, puis avait conclu comme si elle venait de ranger sa cuisine.

Ça allait mieux.

J’avais relu.

Une fois.

Deux fois.

Peut-être plus.

Les débuts sont toujours difficiles à dater, parce qu’on ne sait jamais qu’on est en train de vivre un début.

Sur le moment, c’est juste un jeudi.

Un message.

Un café.

Une femme qu’on commence à connaître.

Personne n’écrit :

ATTENTION, CETTE CONVERSATION VA CHANGER TA VIE.

Dommage.

Ce serait pratique.

À 14 h 28, je répondis.

Vingt minutes.

Pour moi, c’était long.

Je réponds généralement avant même d’avoir fini de réfléchir.

Une qualité discutable.

J’écrivis :

« Salut :) »

Je lui dis que je comprenais.

Que je ressentais la même chose.

Une forme de peur calme.

Calm fear.

L’expression s’imposait naturellement.

Ce n’était pas de la panique.

C’était ce moment juste avant la vague.

Tout est encore stable.

Puis on sait que ça ne va pas durer.

Je lui dis qu’elle ne m’avait pas prévu.

Et moi non plus.

Pas de plan.

Pas de stratégie.

Juste quelque chose de réel.

Je lui dis que je ne voulais rien forcer.

Que je ne demandais rien.

Que je respectais ce qu’elle donnait.

C’était vrai.

À cet instant.

Les vérités ont parfois une durée de vie courte.

Je savais seulement une chose.

Quand elle était là, tout semblait plus léger.

Comme si l’air circulait mieux.

Je ne savais pas pourquoi.

Mais c’était là.

Je lui dis qu’elle avait raison.

Nous avions chacun nos vies.

Et qu’il fallait les respecter.

Alors restons honnêtes.

La seule règle importante.

Le reste, on le construirait doucement.

Sans pression.

Sans feu.

Juste la vérité.

Puis j’ajoutai :

Dis-moi les règles que tu veux.

Je les respecterai.

Tu n’as pas besoin de les justifier.

Dis-les simplement.

Je les respecterai.

Parce que c’est toi.

C’était moi.

Elle réfléchissait aux règles.

Moi, je les acceptais avant même de les comprendre.

Pas par soumission.

Mais parce que, dans ce cas précis, ça me semblait évident.

À 15 h 50, elle répondit.

Elle était soulagée.

Elle avait besoin de cette conversation.

Elle voulait que tout soit clair.

Et surtout, qu’on se respecte.

Toujours.

Puis elle proposa un accord.

WhatsApp serait notre seul espace de communication.

Est-ce que ça m’allait ?

Oui.

Ça m’allait.

Je lui dis que le respect rendait tout possible.

Et que je le considérais comme essentiel.

Le mot était peut-être un peu grand.

Mais j’ai tendance à mettre des mots trop grands sur des choses trop fragiles.

Je lui dis que WhatsApp me semblait plus naturel.

Plus sûr.

Safe.

Ce mot reviendrait souvent.

Se sentir en sécurité.

Ne pas abîmer.

Ne pas forcer.

Laisser respirer.

Je lui écrivis :

« On n’a pas besoin de forcer quoi que ce soit, on laisse juste respirer, comme ça a toujours été. »

Puis :

« Je n’ai besoin de rien de toi, juste que tu restes toi-même. C’est largement suffisant. »

Elle répondit :

« Ça a l’air incroyable. Merci :) »

16 h 11.

Notre cadre était posé.

Article 1 : respect.

Article 2 : WhatsApp uniquement.

Article 3 : honnêteté.

Article 4 : ne rien brusquer.

Article 5 : éviter de tout faire exploser.

Non écrit, mais évident.

Nous étions raisonnables.

Matures.

Prudents.

Le 31 octobre au matin, je lui écrivis :

« Bonjour. »

Elle répondit :

« Bonjour. »

Deux soleils.

Rien de grave.

À 9 h 39, elle demanda :

« Comment tu vas aujourd’hui ? :) »

Je lui répondis que j’allais bien.

Que je restais calme.

Calm.

Il fallait le répéter.

Plus on insiste sur le calme, plus il devient suspect.

À 14 h 53, elle fit une remarque sur quelque chose que j’avais dit la veille.

Je répondis :

« Peut-être que certaines choses méritent d’être entendues deux fois. La première par hasard, la seconde par destin. »

Le destin.

Déjà.

Quelle absurdité.

À peine deux jours après avoir décidé d’être prudents, j’invoquais déjà le destin.

Elle me dit qu’un message que j’avais envoyé dans le chat du travail l’avait marquée.

Heureusement, personne n’avait vu sa réaction.

« C’était une bombe pour ma journée calme. »

Une bombe.

Journée calme.

Je répondis qu’une journée calme avait parfois besoin d’un choc pour rappeler qu’on est vivant.

Elle écrivit :

« Ça m’a vraiment rappelé qu’on l’est. »

Je relus la phrase.

Simple.

Mais elle resta.

Elle avait ce talent.

Moi, pour dire une émotion, j’ai parfois besoin de convoquer trois disciplines universitaires et un volcan.

Elle, elle écrivait une phrase.

Et elle laissait le reste vivre.

Le lendemain matin, à 6 h 58, je déposai une plainte imaginaire.

Chef d’accusation :

perturbation émotionnelle.

intrusion dans mon calme.

vol de sommeil.

utilisation abusive d’un sourire.

Peine encourue :

pensées persistantes.

désordre intérieur.

incapacité à faire semblant.

Je signai :

The Prophet.

Department of Beautiful Disasters.

Le Prophète venait de naître.

Quarante-huit heures.

À 8 h 47, elle répondit.

Elle avait reçu la plainte.

« Une chose à la fois belle et dérangeante. »

Belle et dérangeante.

C’était déjà tout.

À 10 h 17, le ton changea.

Sans prévenir.

Elle écrivit que c’était difficile.

Qu’elle ne se sentait pas en paix.

Qu’elle avait l’impression que ce qu’on vivait n’était pas juste.

Qu’elle ne voulait blesser personne.

Je lus.

Et j’arrêtai de plaisanter.

Parce que là, ce n’était plus un jeu.

Je lui répondis que je comprenais.

Que ce n’était pas « mal ».

Que c’était réel.

Et que le réel dérange toujours ce qui est confortable.

Je lui dis de ne pas décider dans la précipitation.

De respirer.

Puis j’ajoutai :

Si t’éloigner te rend plus sereine, je l’accepterai.

Je ne veux pas te perdre, mais je veux que tu sois en paix.

Je ne te demanderai rien.

Je porterai ce que je ressens.

En silence.

Je lui souhaitai un bon week-end.

Puis je me tus.

Enfin, j’essayai.

Quelques heures plus tard, elle répondit.

Longuement.

Elle me remercia.

Mais elle voulait être honnête.

Et elle posa le vrai problème.

Pas le visible.

Le lien.

« Le lien qu’on a, la façon dont ça continue d’aller plus loin, c’est pire que n’importe quoi de physique dans notre situation. »

Elle avait raison.

Le physique s’arrête.

Un lien, non.

Il reste.

Partout.

Elle disait que ça lui faisait peur.

Qu’elle n’arrivait pas à s’arrêter.

Qu’elle ne pouvait plus faire semblant.

Qu’elle se sentait coupée en deux.

Elle ne voulait pas partir.

Mais elle ne pouvait pas continuer comme ça.

Elle proposa de reculer.

Un peu.

Tout allait trop vite.

Trop fort.

Elle ne voulait pas me perdre.

Mais elle n’était pas prête.

Puis elle écrivit la vraie question :

« Est-ce qu’on peut reculer sans que tout disparaisse ? »

Elle termina :

« Désolée, je suis un désastre. »

Je relus.

Et pour la première fois, je n’eus aucune réponse brillante.

Parce que je comprenais.

Pas avec la tête.

Avec quelque chose de plus simple.

Elle avait peur.

Moi aussi.

Elle ne voulait pas me perdre.

Moi non plus.

Alors on cherchait une direction impossible.

Avancer en reculant.

Nous étions comptables.

Pas magiciens.

Je lui répondis :

Je ne veux pas que tu aies peur.

Rien de ce que tu ressens ne me fait fuir.

Je lui dis qu’elle n’était pas un problème.

Qu’elle était une présence.

Qu’elle avait changé quelque chose en moi.

Même à distance.

Je lui dis que je ne voulais rien forcer.

Juste comprendre ce qu’on était.

Et si un jour elle voulait continuer, j’étais là.

Sinon, je respecterais.

Parce que je ne voulais pas qu’elle souffre à cause de moi.

Je la laissais respirer.

Comme la mer se retire.

Ce n’était pas une fin.

Juste un espace.

À 21 h 21, elle répondit :

« Je garde tout avec moi. En sécurité. Parfois je reviens en arrière. »

Elle me remerciait.

Elle avait besoin de cet espace.

Puis :

« Je serai là, dans notre espace. »

Notre espace.

Le mot venait d’apparaître.

À 22 h 07, j’écrivis :

« Je ne prends pas ce qui ne m’appartient pas. »

Ce qui doit venir viendra.

Bonne nuit, Rolanda.

Je serai là.

Et le lendemain matin, à 7 h 07, elle vérifia si j’allais bien parce qu’elle m’avait vu connecté à quatre heures du matin.

Et moi, évidemment, je lui répondis.

Parce que nous étions deux adultes responsables.

Avec des règles.

Partners in crime.

Et que, bien sûr, tout était parfaitement sous contrôle.

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