Chapitre 2 - WHATSAPP UNIQUEMENT
Il y avait donc une règle.
WhatsApp uniquement.
À l’époque, cette règle nous paraissait raisonnable.
Même intelligente.
C’est important de se souvenir de ce genre de choses, parce que quelques semaines plus tard on finit par regarder deux adultes parler de royaumes imaginaires, de Lionnes, de prophètes, de péchés, de chocolat suisse et de taux d’ocytocine comme si tout cela était parfaitement normal, et on se demande forcément à quel moment précis le bus a quitté la route.
La réponse est simple.
Il ne l’a jamais quittée brutalement.
Il a commencé par mordre légèrement la ligne blanche.
Puis une roue est passée sur le bas-côté.
Puis deux.
Et pendant ce temps-là, les passagers continuaient à discuter tranquillement du règlement intérieur.
WhatsApp uniquement.
La barrière de sécurité.
Le sas.
Le lieu contrôlé.
Nous avions juste oublié une caractéristique assez fondamentale des barrières : elles sont surtout efficaces lorsqu’on ne construit pas une maison derrière.
Le 2 novembre, Rolanda avait vérifié si j’allais bien parce qu’elle m’avait vu connecté à quatre heures du matin.
Ce détail aurait dû attirer notre attention.
Elle voulait prendre de la distance.
Moi aussi, officiellement.
Mais elle surveillait mes heures de connexion.
Et moi, évidemment, je remarquais les siennes.
Nous étions donc engagés dans une stratégie extrêmement moderne de détachement émotionnel consistant à vérifier discrètement toutes les trente minutes si l’autre existait encore.
La psychologie humaine est une science fascinante.
On peut appeler ça « prendre du recul » tant qu’on ne précise pas dans quelle direction.
Le 3 novembre, je lui écrivis simplement que j’espérais que sa journée s’était bien passée et que j’étais là si elle avait besoin de moi.
Rien d’autre.
« Le reste, c’est juste du bruit. »
Elle répondit treize minutes plus tard.
Sa journée allait bien.
Elle espérait que la mienne aussi.
Et elle appréciait vraiment que je sois là.
Voilà comment on commence.
Pas avec une déclaration.
Pas avec un baiser.
Pas même avec un désir clairement assumé.
Avec une présence.
Un petit voyant vert quelque part dans la journée.
Quelqu’un qui existe à l’autre bout.
Ce n’est rien.
C’est probablement pour ça que ça devient énorme.
Le 4 novembre, à 18 h 04, elle m’écrivit qu’elle ne travaillerait pas le lendemain.
« La vie arrive parfois. »
Cette phrase aussi était très Rolanda.
Chez moi, quand la vie arrivait, généralement elle défonçait la porte avec une pelle et je faisais un rapport de douze pages sur les raisons pour lesquelles l’univers était dirigé par des stagiaires.
Chez Rolanda, la vie arrivait parfois.
Elle prenait acte.
Elle rangeait probablement mentalement le problème dans un dossier intitulé :
À TRAITER.
Avec une sous-catégorie :
ÉMOTIONS — URGENT MAIS PAS MAINTENANT.
Je lui répondis de profiter de son jour de repos.
Elle précisa que malheureusement, le repos et le plaisir faisaient un excellent travail pour l’éviter.
Je ne savais pas exactement qui étaient « ces deux-là », mais je les transformai immédiatement en série télévisée.
« Évitement & Déni SARL. »
Une très belle entreprise.
Activité principale : empêcher les gens de régler ce qu’ils savent parfaitement devoir régler.
Chiffre d’affaires mondial : probablement supérieur à celui d’Apple.
Je lui dis que je n’étais pas dans le casting, juste le type avec le popcorn qui regardait l’épisode en essayant de ne pas rire trop fort.
Puis j’ajoutai :
« Si le monde prend encore feu, tu sais où trouver l’endroit calme. Toujours là pour toi, Miracle. »
Miracle.
Le mot s’était installé.
Elle répondit :
« Merci pour le rire, j’en avais besoin. Et tu n’es pas stupide. On ne peut pas mettre des filtres partout, et j’aime ça. »
On ne peut pas mettre des filtres partout.
Elle ne savait pas encore ce qu’elle venait d’autoriser.
Moi non plus.
Mais rétrospectivement, c’était un peu comme expliquer à un pyromane :
« Tu sais, parfois il faut arrêter de respecter les panneaux. »
Le 5 novembre au matin, je lui écrivis :
« Bonjour, Miracle en mode civil. »
Je l’informai que mon café avait déposé une plainte officielle pour son absence et lui recommandai de maîtriser l’art subtil de ne rien foutre de la journée.
Je devais, de mon côté, passer plusieurs heures à prétendre écouter une réunion.
C’est une compétence professionnelle extrêmement sous-estimée.
Le véritable talent en entreprise n’est pas de comprendre une réunion.
C’est de conserver une expression faciale crédible pendant qu’un être humain partage son écran pour expliquer pendant quarante-sept minutes une information qui aurait tenu dans un SMS.
Je lui rappelai que la hotline du Prophète restait ouverte si elle avait besoin de râler, de se moquer ou simplement d’exorciser sa journée.
Elle répondit à 10 h 29.
Mon café devait savoir qu’elle avait respecté toutes les procédures et signalé correctement son absence.
La plainte était donc rejetée.
Bien sûr.
Même dans une plaisanterie, Rolanda respectait le process.
Vous pouviez déclencher l’Apocalypse, mais il fallait prévenir le service concerné et joindre le formulaire.
À 16 h 20, je lui écrivis simplement :
« Je suis là… même si je ne dis rien. »
Le soir, à 20 h 44, c’est elle qui revint.
Elle voulait savoir comment avait été ma journée.
Est-ce qu’elle avait raté quelque chose ?
À part les plaintes officielles, bien sûr.
Puis elle me parla du coucher de soleil à Kaunas.
Elle l’avait vu.
Ça aussi avait commencé.
Les choses ordinaires devenaient des messages.
Un ciel.
Une chanson.
Un café.
Un pull.
Un regard pendant une réunion.
Nous commencions à disposer des petites balises un peu partout dans le réel.
À 21 h 54, après mon entraînement, je répondis que j’avais passé la journée à essayer de convaincre tout le monde que je travaillais.
J’ajoutai que cette phrase aurait pu s’appliquer à hier, demain et probablement à une partie significative de ma carrière.
Elle n’avait rien raté.
Seulement le bruit habituel.
Les réunions.
Les gens.
Le travail.
Aucun événement suffisamment orgasmique pour justifier son absence.
Par contre, elle m’avait manqué.
Surtout ses petites apparitions du matin en visioconférence.
Je lui annonçai avoir tenté de me consoler en mangeant une tablette entière de Toblerone.
Échec.
Le Toblerone venait d’entrer officiellement dans l’histoire.
Personne n’aurait pu prévoir son importance.
Au départ, c’était juste du chocolat.
Une succession de triangles suisses censés me fournir assez de glucose pour traverser une frustration sentimentale légère.
Dans les jours suivants, le Toblerone allait devenir anxiolytique, symbole, récompense, langage codé, outil diplomatique et probablement l’un des seuls produits alimentaires à avoir participé activement à une relation adultère sans que Nestlé puisse être juridiquement poursuivi.
Je lui avouai aussi que le coucher de soleil posté sur le chat de l’équipe était pour elle.
Je commençais à envoyer des messages subliminaux dans un espace professionnel en espérant qu’elle seule comprendrait.
Très malin.
Nous avions quitté Teams précisément parce que nous ne voulions rien y laisser de compromettant.
Trois jours plus tard, j’utilisais Teams comme panneau publicitaire crypté.
On sentait déjà le sérieux de l’opération.
Puis je lui expliquai que j’avais lu un article sur la signification de son prénom et que j’avais besoin de son signe astrologique.
Parce que j’étais en train de constituer une sorte de mini-thèse à ranger dans mon dossier Rolanda.
Oui.
Un dossier Rolanda.
Le type qui avait promis de ne rien forcer avait déjà lancé un programme de recherche.
NASA, phase 1.
Elle répondit qu’elle ne commenterait pas l’article.
Il ne fallait pas donner trop d’informations sur « Rolande ».
Elle préférait me laisser travailler.
Puis elle me donna malgré tout son signe.
Vierge.
Je crois que j’eus une réaction légèrement excessive.
Mes deux parents étaient Vierges.
À partir de là, mon cerveau fit immédiatement ce qu’il fait de mieux : transformer trois informations sans rapport en théorie cosmologique.
Selon ma brillante analyse neuroscientifique du moment, Rolanda n’était ni Ève ni Vénus.
Elle était Lilith.
J’avais donc probablement découvert la femme dominante parfaite.
La conclusion était scientifiquement irréprochable.
Elle était née entre le 23 août et le 22 septembre.
Que pouvait-on demander de plus comme preuve ?
Rolanda répondit :
« La meilleure ? Tu plaisantes ? Les Vierges ne sont vraiment pas les gens les plus gentils. Sans vouloir offenser personne. Je parle de ceux que je connais. Et moi comprise. »
J’adorais quand elle faisait ça.
Je lui envoyais une statue.
Elle vérifiait immédiatement s’il n’y avait pas un défaut dans le socle.
Je lui répondis que les Vierges n’étaient pas gentilles.
Elles étaient chirurgicales.
Elles ne prenaient pas dans les bras.
Elles disséquaient.
Mais au moins, quand elles coupaient, c’était propre.
Elle concéda que j’avais probablement raison.
Puis :
« C’est quand même foutu. Bienvenue dans le spectacle, je ne sais pas quoi dire d’autre. »
Bienvenue dans le spectacle.
J’étais déjà assis au premier rang.
Je poursuivis, parce qu’évidemment une personne raisonnable aurait dû s’arrêter là, et je n’ai jamais prétendu appartenir à cette catégorie.
Je lui expliquai qu’une Vierge était un paradoxe sur talons : soit une sainte avec un tableur Excel, soit un ouragan catégorie 5 portant du parfum.
Et puisque je tenais manifestement à mourir, j’ajoutai que depuis qu’elle avait arrêté de s’attacher les cheveux pendant les réunions, ma facture de chauffage avait probablement triplé.
Elle répondit qu’elle était officiellement obligée de me prévenir : elle ne voulait pas provoquer chez moi de mauvaises émotions à l’avenir, mais elle-même ne savait pas ce qui allait arriver parce qu’elle n’était sûre de rien.
Puis, avec la magnifique cohérence qui la caractérisait :
« Je vais recommencer à attacher mes cheveux. Impossible d’éviter ça. Au moins je t’aiderai avec la facture. »
Je regardai l’écran.
Elle savait.
Je savais qu’elle savait.
Elle savait que je savais qu’elle savait.
C’était parti.
Les relations humaines deviennent très simples une fois qu’on possède suffisamment de niveaux de conscience pour nécessiter un organigramme.
Je lui demandai si elle cherchait toujours l’extincteur.
Je lui annonçai l’avoir caché.
Elle répondit :
« J’ai entendu un défi ? »
Voilà.
La femme qui, quatre jours auparavant, demandait quelques pas en arrière venait d’accepter un défi impliquant symboliquement un incendie.
Ce n’était pas de l’incohérence.
C’était Rolanda.
Son cerveau criait « attention ».
Sa curiosité répondait « oui, mais juste pour voir ».
Et son corps, lui, n’avait apparemment pas reçu la note de service.
À 23 h 20, elle revint à quelque chose de plus sérieux.
Peut-être que les choses devaient être comme ça.
Elle n’allait pas chercher le feu.
Mais savoir où il se trouvait était important pour nous deux.
Je répondis qu’elle avait raison.
Savoir où nous étions suffisait.
Pas besoin de courir.
Pas besoin de forcer.
La conscience avait sa propre force.
Très beau.
Très sage.
Je venais littéralement de lui dire six minutes auparavant que j’avais caché l’extincteur.
L’être humain a cette faculté exceptionnelle de passer du philosophe bouddhiste au chimpanzé sous caféine sans même changer de conversation.
À 23 h 25, elle annonça qu’elle devait dormir.
Le lendemain n’était plus une journée civile.
Elle me conseilla de faire pareil.
Je répondis que j’essaierais, mais que depuis qu’elle avait emménagé dans ma tête, le sommeil semblait avoir changé d’adresse.
Puis :
« Bonne nuit, troublemaker. Essaie au moins de bien te comporter dans mes rêves. »
Le lendemain matin, je m’excusai.
La dernière phrase m’avait échappé.
Mon filtre avait probablement pris une pause café.
Elle répondit :
« C’est exactement ce que je pensais. »
Elle commençait à me connaître.
Mauvais signe.
Le 6 novembre, en fin d’après-midi, je lui souhaitai une soirée moins stupide que sa journée.
Et je lui dis que si le monde lui marchait encore dessus, elle devait se souvenir qu’il existait quelque part un type qui avait eu l’idée absolument catastrophique de synchroniser son rythme cardiaque avec le sien.
Il ne trouvait plus le bouton arrêt.
Elle me répondit plus tard que sa journée avait été correcte.
Elle savait toujours que j’étais là.
Et surtout, elle écrivit quelque chose qui me marqua :
« Je pense que ce type a juste besoin d’un peu de temps. Les tempêtes finiront par passer plus facilement. Moi aussi. Et quand la paix intérieure arrivera, ce sera beau et paisible pour tout le monde. »
Moi aussi.
Deux mots.
Elle ne parlait plus seulement de moi.
Elle s’incluait dans la tempête.
Ce n’était plus :
Olivier ressent quelque chose et je dois gérer ça.
C’était :
nous sommes deux à être pris là-dedans.
Elle me remercia également pour les photos de paysages que je lui envoyais.
Elle trouvait beau de savoir qu’elles avaient été prises ou envoyées en pensant à elle.
C’est là que WhatsApp commença vraiment à changer de fonction.
Au départ, nous avions choisi l’application pour contenir notre relation.
Elle devenait l’endroit où je pouvais lui montrer le monde à travers mes yeux.
Un coucher de soleil disait :
je pense à toi.
Une photo disait :
tu étais là quand j’ai regardé ça.
Une chanson disait :
je n’arrive pas à formuler ce que je ressens, alors un type avec une guitare va s’en charger.
Nous n’avions pas encore de gestes.
Alors nous inventions leurs équivalents numériques.
Ce qui est assez touchant.
Et assez pathétique aussi.
L’amour moderne est quand même une étrange affaire : on peut être incapable de toucher la main de quelqu’un situé à deux mètres au bureau, puis lui envoyer à vingt-trois heures une photographie d’un nuage pour lui expliquer que son existence a modifié la structure du cosmos.
Le 7 novembre, à 12 h 10, je fis une proposition.
J’allais être à Vilnius le lundi suivant.
Je précisai :
« Sans pression. »
Chaque fois que j’ai écrit « sans pression » dans cette histoire, quelqu’un aurait dû immédiatement appeler les secours.
Je proposai quinze minutes.
Un café.
Pas de piège.
Pas de scénario.
Simplement parler.
Respirer.
Et peut-être laisser son parfum se glisser dans mes affaires.
Voilà.
Une invitation parfaitement neutre.
Jusque-là, tout allait presque bien.
Puis mon cerveau intervint.
Je précisai que si elle refusait, aucun problème.
Je prendrais un Toblerone pour me venger et j’irais noyer mon chagrin dans une station-service entre Vilnius et Kaunas, accompagné de deux expressos tièdes.
« Tu décides. Oui, c’est bien. Non, c’est bien aussi. Je comprendrai. »
Signature :
Le type qui a caché l’extincteur.
À 14 h 59, Rolanda répondit qu’elle serait elle aussi au bureau lundi.
Puis elle cita ma phrase :
« Noyer mon chagrin dans une station-service… »
Et demanda :
« Tu appelles ça sans pression ? »
Touché.
J’avais inventé le chantage affectif au Toblerone en prétendant pratiquer le détachement zen.
Elle continua.
Elle connaissait sa situation.
Elle savait comment elle se dévorait intérieurement en ce moment.
Aller boire ce café serait franchir une nouvelle ligne.
Une ligne encore plus importante.
Par respect.
Et à cause de ce qu’elle ressentait.
Elle ne pouvait pas.
Mais elle serait heureuse de me voir.
Cette réponse résume assez bien Rolanda.
Non.
Mais je veux te voir.
Je pose une limite.
Mais je ne ferme pas la porte.
Je ne peux pas faire ce pas.
Mais ne pars surtout pas.
Une personne moins attentive aurait pu devenir folle.
J’avais déjà quelques dispositions naturelles, donc ça n’aurait pas changé grand-chose.
Je lui répondis qu’elle tenait la ligne.
Et que maintenant je savais qu’elle serait une alliée précieuse pour le futur.
Un jour, il faudrait vraiment analyser mon obsession militaire à cette époque.
Tout était guerre.
Lignes.
Alliances.
Batailles.
Ponts.
Je crois que mon cerveau avait compris qu’il était amoureux mais refusait encore d’utiliser le département « Romance », alors il avait transféré le dossier au ministère de la Défense.
Je lui dis que la voir lundi était l’essentiel.
Le temps ferait le reste.
Puis je lui écrivis ce que j’aimais justement chez elle : cette façon de rester forte sans se fermer.
Sa résistance.
Sa maîtrise.
Sa capacité à tenir sous pression.
Je lui expliquai que cette solidité était rare et que c’était exactement ce dont j’avais besoin.
Peu importait le temps.
Il faudrait juste que j’achète un stock industriel de Toblerone en attendant.
À 15 h 57, je lui souhaitai un bon week-end.
Je lui annonçai que j’allais rester silencieux.
« Comme une application oubliée ouverte en arrière-plan. »
Puis j’établis trois nouvelles règles pour le week-end :
Inspirer.
Expirer.
Ne pas ouvrir si le chaos frappe à la porte.
Je la remerciai pour la semaine.
Je lui dis qu’elle était intelligente, honnête, belle, forte, joueuse.
Que sa sagesse me fascinait autant qu’elle me calmait.
Puis je lui souhaitai du repos.
Elle répondit simplement :
« Bon week-end à toi aussi :) »
Et voilà.
Silence.
Trois jours.
Enfin, silence WhatsApp.
Parce qu’à l’intérieur, c’était Woodstock.
Le lundi 10 novembre, nous devions nous voir à Vilnius.
Et jusque-là, j’avais développé une théorie intéressante.
Derrière un écran, j’étais parfaitement fonctionnel.
Je pouvais écrire.
Plaisanter.
Réfléchir.
Improviser.
Faire le malin.
Une sorte de mélange bâtard entre écrivain maudit, adolescent hormonal et consultant McKinsey spécialisé en catastrophes affectives.
En présence physique de Rolanda, en revanche, tout le système s’effondrait.
Le lundi, j’en eus la confirmation.
À 12 h 57, je lui écrivis :
« Désolé, aujourd’hui rien que de te regarder, ça me stresse. »
Il faut apprécier la puissance séductrice de cette phrase.
Casanova peut aller se rhabiller.
Elle répondit plus tard.
Je lui écrivis :
« Tu me paralyses aujourd’hui. Je pensais que ce serait plus facile. Non. C’est pire que prévu. »
Elle se sentit immédiatement coupable.
« Oh non… maintenant je me sens mal. Je ne veux vraiment pas que tu te sentes comme ça. »
Évidemment.
Moi, je vivais un effondrement neurologique parce qu’une femme était assise dans la même pièce.
Et elle, au lieu de se dire « pauvre garçon », lançait immédiatement une expertise en responsabilité civile :
SUIS-JE EN TRAIN DE NUIRE À OLIVIER ?
Probabilité : élevée.
Mesures correctrices : à déterminer.
Je lui expliquai qu’elle était vraiment très belle.
Je le savais déjà, mais cette fois elle m’avait complètement capturé.
Deuxième round.
K.-O.
Elle ne savait pas quoi répondre.
Je crois qu’elle me remercia pour le compliment faute d’avoir accès à un protocole plus adapté.
Puis je lui avouai que le week-end avait été difficile.
Elle m’avait manqué.
Notre règle était l’honnêteté.
Alors j’allais être honnête.
J’étais probablement trop émotionnel ce jour-là.
Je m’en excusais.
Et en même temps je voulais lui laisser de l’espace, parce que je savais qu’elle en avait besoin.
À 17 h 50, elle posa la question que je savais devoir arriver tôt ou tard.
« Je suis un peu inquiète pour toi. Est-ce qu’on devrait arrêter ? Je ne veux pas que tu te sentes comme ça. Ça ne devrait pas te torturer ou être aussi difficile. »
Arrêter.
Le mot était là.
Et avec lui, le silence intérieur brutal que produisent certains mots lorsqu’on les lit.
Elle ajouta ensuite de me reposer et de répondre quand je serais prêt.
Je réfléchis.
Puis à 18 h 32 :
« Ne t’inquiète pas. Je suis un grand garçon. Ce que je ressens n’est pas de la torture. C’est la vie. Intense, parfois bordélique, mais réelle. »
Je lui dis qu’elle n’avait pas à me protéger de mes propres émotions.
Qu’elle prenne son temps.
J’étais là.
Je respirais parfaitement bien.
Et j’allais simplement augmenter ma dose quotidienne de Toblerone.
Elle insista.
Prends soin de toi.
Si quelque chose ne va pas, dis-le-moi.
Je ne veux pas que tu te sentes mal à cause de moi.
Je répondis :
« Tu ne m’as pas cassé. Tu m’as simplement rappelé ce que ça fait de ressentir quelque chose. »
Cette phrase était vraie.
Derrière toutes les conneries, les incendies, les signes astrologiques et le chocolat, c’était probablement ça.
Elle ne m’avait pas créé.
Elle avait réveillé quelque chose.
Et ça, évidemment, l’inquiéta encore davantage.
À 18 h 46 :
« Tu crois vraiment que c’est normal ? Avec notre situation, le fait qu’on ne prévoit rien… ça m’inquiète un peu. Ça ne devait pas devenir aussi intense, non ? »
Question parfaitement logique.
À laquelle je répondis avec la précision intellectuelle d’un Nobel :
« Ça va, Miracle. »
Puis :
« Prends un morceau de Toblerone. »
La médecine française.
Toujours sous-financée, mais inventive.
Le soir, quelque chose changea encore.
Je lui avais fait parvenir du Toblerone discrètement.
Elle me dit que je l’avais surprise.
Je répondis :
« Mode furtif activé. Livraison Ninja Toblerone réussie. »
Elle avait ri.
Et ça suffisait.
Je lui expliquai que lorsqu’elle parlait, elle laissait toujours de petits indices.
Je les retenais.
Je construisais mes plans autour.
Et ma récompense préférée était de savoir qu’elle aurait ce petit sourire qu’elle essaierait ensuite de cacher aux autres.
Elle répondit :
« Tu n’as pas besoin d’en faire autant avec moi. Je n’ai pas besoin de tout ça. Sois juste toi. »
Puis :
« Parfois c’est simple. Ce ne sont pas toujours les indices qu’il faut chercher. Je crois que tu le vois, non ? »
Voilà encore une différence fondamentale entre nous.
Moi, j’étais capable de monter une opération clandestine digne du Mossad pour acheter une barre chocolatée.
Elle disait :
Sois juste toi.
J’étais Sherlock Holmes.
Elle voulait juste Watson dans le canapé.
Je lui répondis que nous avions désormais un ennemi commun.
Excel.
Elle valida immédiatement.
Enfin un sujet sur lequel aucune analyse morale n’était nécessaire.
Excel était une saloperie.
Consensus absolu.
Je lui dis ensuite qu’avec elle j’étais vraiment moi-même.
Comme rarement auparavant.
Et que j’avais compris grâce à elle ce que signifiait le mot :
vrai.
À 21 h 29, elle freina.
Pas pour reculer.
Pour vérifier.
Encore.
« Est-ce que tu peux être honnête avec moi ? On se l’était promis au début. Je suis heureuse de tout ça mais, en même temps, j’ai l’impression de te devoir quelque chose. Parce que je laisse tout cela se produire. Et ça me stresse. Est-ce qu’on est toujours des partenaires de crime ou qu’est-ce qui se passe vraiment ? Là, je ne veux pas d’indices. »
Puis :
« Désolée d’être aussi directe. »
C’était très elle.
Elle pouvait passer trois heures à tourner autour d’une émotion.
Puis, quand elle avait terminé de l’autopsier :
BAM.
Question directe.
Corps sur la table.
Cause du décès ?
Dis-moi la vérité.
Je répondis que l’honnêteté était la seule chose qui avait du sens entre nous.
Elle ne me devait rien.
Je n’attendais rien.
Ce qui se passait était réel, oui.
Mais ce n’était pas une dette.
C’était une connexion.
Et nous étions toujours partners in crime.
« Juste peut-être le genre de partenaires de crime qui commencent à tenir un peu trop l’un à l’autre. »
C’était probablement la formulation la plus honnête disponible à cet instant précis.
Elle avait utilisé l’expression « laisser arriver ».
Je lui dis que ça m’avait fait sourire.
Elle ne devait pas « laisser » quelque chose arriver.
Elle devait aimer ce qui arrivait.
Parce qu’une chose aussi réelle ne devrait pas ressembler à une permission qu’on accorde.
À 21 h 56, elle répondit :
« Je le laisse arriver à moi-même, c’est ça que je voulais dire. Je voulais juste être sûre qu’on était en sécurité. C’est tout. »
En sécurité.
Encore.
Safe.
Notre mot.
Elle ne cherchait pas à savoir si elle ressentait quelque chose.
Elle le savait déjà suffisamment.
Elle voulait savoir si elle pouvait le ressentir sans perdre le contrôle de son identité.
Sans devoir devenir quelqu’un d’autre.
Sans être manipulée.
Sans avoir de dette.
Sans que je transforme mon amour naissant en facture à trente jours fin de mois.
Ça tombe bien.
Nous travaillions tous les deux dans la finance.
Nous savions parfaitement qu’une dette mal classée finit toujours par revenir.
Je lui souhaitai de beaux rêves.
Sans formule Excel, si possible.
Elle répondit qu’elle garderait le Toblerone pour plus longtemps.
Puis bonne nuit.
J’écrivis :
« Mon Dieu… Vierge… »
À 22 h 08, elle revint :
« Tout va bien ? »
Oui.
Toujours.
L’univers lançait simplement un peu de chaos dans ma direction.
Ça gardait éveillé.
Elle me rappela justement qu’il serait peut-être temps de dormir.
Et c’est là que, naturellement, au moment précis où une personne normale aurait dit bonne nuit, j’ajoutai :
« Oh, avant que tu partes… »
On devrait interdire cette phrase dans les relations sentimentales.
Rien de raisonnable n’est jamais arrivé après :
« Avant que tu partes… »
Je lui dis que j’avais découvert son âge.
Je lui demandai de ne pas me demander comment.
Évidemment, elle demanda comment.
Rolanda pouvait respecter toutes les frontières du monde, sauf celles précédées de :
« Ne demande pas. »
Je vérifiai.
Vingt-huit ans ?
Elle confirma.
Puis demanda ce que j’avais imaginé.
Je lui répondis que j’avais hésité à demander directement parce qu’on ne demande jamais son âge à une femme.
Ma mère m’avait bien élevé.
Elle répondit :
« Oh allez. Nous, on est à un autre niveau, tu te souviens ? Garde ça pour les autres, pas pour moi. »
Un autre niveau.
Je répondis :
« Ah oui, c’est vrai. Nous, on a brûlé l’église. »
L’église.
Encore un motif qui commençait à apparaître dans nos plaisanteries.
Comme si notre relation nécessitait déjà un vocabulaire hérétique.
Elle voulut savoir pourquoi je parlais de son âge.
J’allais donc devoir répondre.
Franchement.
Nous avions dix-huit ans d’écart.
Je voulais simplement savoir si elle avait intégré ce paramètre dans sa base de données cérébrale.
Elle demanda immédiatement :
« Est-ce que ça te dérange maintenant ? Parce que moi, ça va. Je ne m’en suis jamais souciée avec toi. »
Simple.
Encore.
Elle avait cette faculté agaçante de parfois résoudre en une phrase un problème sur lequel j’étais prêt à produire un documentaire Arte en trois épisodes.
Je lui avouai qu’elle était la plus jeune femme à laquelle j’avais dit « sweet dreams ».
La suivante étant ma fille.
C’était évidemment la manière la plus élégante possible de gérer une différence d’âge.
Elle comprit pourquoi j’avais bloqué dessus et me rassura.
Je repensai au matin.
À la machine à café.
Mon :
« Salut, toi. »
Son :
« Hello. »
Deux adolescents.
Quarante-six ans.
Vingt-huit ans.
Un niveau intellectuel théoriquement acceptable.
Et deux êtres humains incapables d’aligner trois mots correctement devant une machine Nespresso.
Je conclus donc que nous avions le même âge mental.
Problème résolu.
Elle demanda encore :
« Donc ça va ? Tu ne te sens pas bizarre avec moi ? »
Je répondis non.
Avec elle, je respirais.
Je me sentais vivant.
Et surtout, elle m’avait aidé à faire quelque chose que j’essayais de faire depuis onze ans.
Faire la paix avec mon passé.
Elle ne répondit pas par une analyse.
Pas cette fois.
Simplement :
« Alors… fais de beaux rêves. »
Je répondis :
« Fais de beaux rêves, Miracle. »
Le lendemain matin, pour la première fois depuis un moment, j’avais bien dormi.
Je lui écrivis :
« Bonjour toi… merci. Grâce à toi, j’ai enfin bien dormi. »
À 7 h 32, elle répondit :
« Bonjour :) J’allais justement te dire quelque chose de similaire. Enfin !! Je suis contente. »
Nous avions choisi WhatsApp comme un outil pour ne pas entrer dans nos vies privées.
Moins de deux semaines plus tard, nous savions déjà quand l’autre dormait mal.
Quand il travaillait.
Quand il mangeait du chocolat.
Quand il avait besoin de silence.
Quand une journée était mauvaise.
Quand une phrase avait fait sourire.
Quand l’autre hésitait.
Quand il fallait parler.
Quand il fallait se taire.
Teams était resté au bureau.
Parfait.
La règle était respectée.
WhatsApp uniquement.
Nous n’étions pas entrés dans nos vies personnelles.
Non.
Nous avions simplement commencé à y vivre.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !