Étienne

📖 Jean ✍️ Yves_Bernard 📝 2484 mots

Mes parents n’avaient consenti à ce voyage que du bout des lèvres. « Ça serait pas mieux l’Italie avec tes études ? Et puis, c’est qui ce garçon ? »

Je leur avais pourtant expliqué plusieurs fois que j’avais rencontré Étienne lors de notre voyage d’études de première année, à Dunkerque. Qu’il venait de Toulouse, ce qui valait bien Lyon et qu’il avait été scout, ce qui n’était pas rien.

« Mais vous partez que tous les deux ? Il n’y aura pas de filles ? »

J’avais répondu qu’à Barcelone, il y en aurait. Cela avait convaincu mon père et le voyage fut financé.

Nous débarquâmes à l’aéroport de Barcelone un quatorze juillet avec Étienne. Nous avions vingt et un ans.

Nos parents nous avaient évité l’auberge de jeunesse. Nous posâmes donc nos valises dans une petite chambre avec deux lits jumeaux qu’avait réservée la mère d’Étienne.

Moins d’une demi-heure plus tard, nous cherchions déjà un bar dans la vieille ville. Il faisait chaud et je portai pour la première fois de ma vie un débardeur. J’appliquai les conseils d’Étienne, je me tenais droit, les épaules en arrière, les mains dans les poches. Je jouai la confiance.

Mais je guettai mon reflet dans chaque miroir, dans chaque vitrine.

Nous entrâmes dans le bar le plus bruyant où Étienne nous commanda des bières et des tapas. De notre table haute, nous regardions autour de nous, sans parler (on ne se serait pas entendu de toute manière).

Je scannais la pièce en buvant : les détails des visages et des coupes de cheveux, les corps transpirants, les attitudes souvent relâchées. J’imitai la manière de croiser les jambes d’un garçon que je trouvais beau. J’essayai de mimer le sourire d’un serveur, de le combiner à une manière de regarder que j’avais déjà trouvée.

En regardant le serveur qui déposait nos verres, Étienne me glissa à l’oreille : « On va s’amuser, mec. On va s’amuser. »

Je voulais qu’il ait raison. L’application que je mettais dans mes études d’architecture m’empêchait de beaucoup sortir à Paris et puis jusqu'à cette époque, je passais encore mes vacances avec mes parents et ma sœur.

Étienne commanda deux nouvelles bières. Nous mangions à peine.

Mon pas était léger mais ma démarche mal assurée quand nous retrouvâmes l’air chaud de la rue. J’enviai Étienne : son pas décidé, l’aisance de ses mouvements et sa manière de toujours sourire.

Bien sûr, nous avions flirté dès notre première année, assez ouvertement d’ailleurs. Contrairement à lui, ça avait été pour moi la première fois. Fatalement, nous étions allés plus loin mais nous étions trop jeunes pour notre histoire ; nous prîmes donc le parti de l’amitié. Cela ne se vit pas et on nous crut ensemble longtemps après notre séparation. Si je n’étais resté avec Étienne que quatre mois, cette relation m’avait bâti une réputation parisienne qui ne me quitterait plus jamais.

Inséparables, en amphi, dans les bars, en soirée, ensuite en voyage, nous partagions tout. Parfois même les garçons. Il arrivait encore que nous replongions.

 

Nous prenions tous les flyers de soirée qu’on nous tendait. Nous riions des images de filles, jeunes et probablement jolies, en maillot de bain. Je savais qu’Étienne aurait préféré voir des fesses de garçons et il savait que moi, j’aurais voulu des pectoraux poilus.

La nuit avançait, j’étais épuisé. Je réussis à convaincre Étienne de rentrer à l’hôtel. Je dormis comme une masse.

Le matin suivant, le chantier de la Sagrada Familia nous absorba tout entiers. Nous y passâmes plusieurs heures, touchant les murs, lisant tous les cartels, explorant tous les recoins. Je commentai tout : la texture de la pierre, le grain du béton, les couleurs des premiers vitraux, la hauteur des échafaudages. Je savais que je parlais trop. Étienne prenait des photos.

J’en sortis la tête vidée.

Nous mangeâmes une pizza froide et grasse en terrasse. Sur le chemin de l’hôtel, Étienne s’arrêta devant la vitrine noire d’un tatoueur. Il me regarda en souriant.

— Chiche ?

Mon crâne était pris de fourmillements quand nous passâmes la porte. Les murs étaient couverts de modèles de tatouages tribaux, de motifs floraux et de caractères asiatiques. C’est Étienne qui mena la négociation avec la tatoueuse, je restai dans un angle de la boutique, les mains crispées dans les poches de mon short.

En m’asseyant, je remarquai le matériel déposé sur la tablette, l’aiguille, l’encre noire, les gants noirs. J’avais la bouche sèche. Dans ma tête, un bourdonnement, je n’entendais plus rien.

Je n’eus pas mal quand l’aiguille inscrivit la lettre É juste sous mon aisselle gauche. En revanche, je vis Étienne grimacer quand la tatoueuse dessina un J sur son flanc droit.

Nous étions restés moins d’une demi-heure dans la boutique. J’avais mon premier tatouage, Étienne aussi. Il s’était également fait percer l’oreille gauche, « comme toi, mon Jean ! Putain, ma mère va me tuer. » J’avais trouvé tout ça incroyablement punk.

Après une longue sieste, nous prîmes notre temps pour nous préparer : taillage de barbe, épilation de précision, tests de coiffures et essayage croisé de tous nos vêtements (nous faisions la même taille). Je commentais, il rebondissait, je taquinais, il flirtait.

En sortant, la chaleur m’écrasa. C’est donc couvert de sueur que j’entrai dans le bar qu’avait choisi Étienne.

Il n’y avait que des hommes. Beaucoup, debout, un verre à la main, des barbes épaisses, des corps musclés, des sourires francs, des regards qui glissaient, des crânes rasés, des mouvements précis et une odeur de transpiration mêlée de bière qui me prit à la gorge. 

Je ne me tenais plus si droit.

Je suivis Étienne jusqu’au bar, il me parut lui aussi un peu raide, son pas un peu trop lent. Nous bûmes nos pintes, debout, en silence, dans un angle du bar. J’observai les hommes, leurs corps, leurs vêtements, leurs allures ; j’étais fasciné. Je m’attardai sur le tracé d’une barbe, les poils d’une épaule, la courbe d’un mollet et surtout, leurs mains. Je les imaginai sur moi, sur ma peau encore fine, trop blanche. J’avais des fourmis dans les membres. J’avalai ma bière, trop vite.

Je payai les deux suivantes. Je ne sus pas réagir au sourire que m’adressa le serveur, je m’en voulus.

Je tendis son verre à Étienne.

— Les deux mecs dans le coin là-bas nous matent depuis tout à l’heure.

— Lesquels ?

Il me désigna deux garçons appuyés sur un mur de briques. Effectivement. Je détournai la tête.

— Arrête de les fixer comme ça, on va faire quoi s’ils viennent ?

— On leur parlera, Jean. On n’est pas des sauvages.

Je voulais répondre que je ne parlais pas espagnol mais la vue de l’un d’eux, même furtive, avait accentué le trouble qui ne m’avait pas quitté depuis que nous avions franchi la porte. Il était grand, barbu, portait une chemise rouge et un short en jean. Et il avait les bras poilus.

Je descendis ma bière.

La musique était plus forte, le bar s’était rempli, j’observais toujours. Mon débardeur collait sur ma peau moite, des gouttes de sueur glissaient dans mon dos et sur mon front. Je n’avais rien pour m’éponger.

À travers les silhouettes, il me sembla que les deux garçons nous regardaient toujours.

Étienne ramenait ma troisième bière. Je fixai le verre froid que je faisais tourner entre mes mains, la mousse qui disparaissait, les bulles qui éclataient.

En relevant les yeux, je vis que les deux garçons s’approchaient. Étienne me donna un coup de coude. Je replongeai mon attention sur mon verre.

Ils nous saluèrent. Je dus lever les yeux. Je repensai au serveur de la veille, j’imitai son sourire et, doucement, je redressai mes épaules. Étienne nous présenta : « Él es Juan, Yo Étienne, somos franceses ». Ils se présentèrent en retour, Diego et Pablo. Pablo et sa chemise rouge, sa barbe noire, ses épais sourcils et ses grandes mains qui tenaient un verre de bière presque vide.

Je laissai Étienne mener la conversation dont je ne compris presque rien. Je me contentai d’opiner et de sourire en regardant Pablo, ses avant-bras épais couverts de poils noirs, son nez fin, le lobe de son oreille. Il me parut qu’il m’ignorait.

Ils proposèrent une autre bière, Étienne accepta. En prenant ce quatrième verre, les doigts de Pablo frôlèrent les miens, je retins mon souffle.

Je n’écoutais plus, ma vue se troublait, la musique se mélangeait à leurs voix. Je regardai mes pieds. Alors, la main de Pablo se posa sur mon épaule, je distinguai chacun de ses doigts sur ma peau mouillée. Il me fit un clin d’œil que je ne rendis pas.

Un autre verre me fut donné. La main de Pablo avait glissé sur mon cou, puis, lentement, le long de mon dos. Elle était maintenant sur le haut de mes fesses. Je ne buvais plus.

Je sentis le souffle d’Étienne dans mon oreille.

— Ils proposent qu’on aille chez eux, ils sont en couple, j’ai dit que nous aussi. Tu viens ?

La pression de la main de Pablo s’accentua. Je sentais chacun de ses doigts sur le tissu de mon short. Je me tournai vers Étienne.

— Ils ont quel âge ? Ils habitent où ?

— On s’en fout, viens.

Je les suivis. L’air de la rue me fit d’abord du bien. Pablo à côté de moi, nous suivions Étienne et Diego. Le tissu de sa chemise caressait mon bras, les lumières de la rue étaient floues, je me sentis dériver.

Même agrippé au bras de Pablo, je n’allai pas droit.

Quelques minutes plus tard, nous étions tous les quatre dans un étroit ascenseur. Diego embrassait Étienne. La main de Pablo était sur ma nuque. La cabine tournait, j’avais la nausée.

Pendant qu’ils ouvraient la porte de l’appartement, Étienne se tourna vers moi : « Putain, Jean, putain. Ils sont canons ». Ma main était appuyée sur le mur, je ne voyais que le carrelage marron du sol, je transpirais, je me concentrais sur mes jambes et sur ma respiration.

Nous entrâmes. Je faillis tomber en me déchaussant. Étienne me regarda un instant, il resserra sa main sur mon poignet.

— Ça va, Jean ? Tu veux qu’on rentre ?

Je bafouillai juste que je voulais aller aux toilettes.

J’eus à peine le temps de fermer la porte derrière moi que tout mon corps se contracta. Je tombai. Mes genoux frappèrent le carrelage froid, ma main serra le bord de la faïence, je convulsai au-dessus de la cuvette. Plusieurs fois, j’eus du mal à respirer, ma peau était glacée.

Je m’effondrai contre le bidet.

Enfin, ma vue commença à s’éclaircir. Je m’appuyai sur la cuvette pour me relever. Je tirai la chasse d’eau, deux fois, puis me rinçai la bouche, au moins dix fois.

La pièce ne tournait plus.

Quand je le pus, je me redressai face au miroir. J’étais gris. Je mis de l’eau sur mon visage, me lavai les mains et m’essuyai avec une serviette que je trouvai près du lavabo. Je la gardai contre moi quelques instants, elle sentait le frais.

Quand je sortis sans bruit de la salle de bain, je fus tout de suite saisi par une forte odeur de tabac froid. Il y avait de la lumière sur ma gauche. J’avançai doucement en laissant glisser ma main sur le mur. J’évitai les vêtements qui jonchaient le sol : des shorts, des chaussettes et, sur le t-shirt noir d’Étienne, une chemise rouge froissée.

Je les trouvai tous les trois sur le canapé, nus. Leurs soupirs se superposaient, Étienne était à quatre pattes, Pablo avait une main sur sa tête et Diego ondulait derrière lui. Je restai dans l’ombre, je retombai presque. Autour, tout était sale, des cendriers pleins sur les tables, une bouteille de vodka, ouverte et à moitié vide, une dizaine de verres vides, des paquets de chips éventrés. Par terre, des préservatifs usagés, certains tachés.

— ¿Hey Juanito, estas bien? ¿Mejor?

Je sursautai. Pablo s’avança vers moi en souriant, la main tendue. Un frisson froid parcourut tout mon dos, je reculai. Dans la pénombre, son corps me parut flasque, ses pectoraux tombants, il n’avait aucun poil hors de ses bras, son sexe mouillé, dressé, était étonnamment tordu. Je distinguai alors le visage d’Étienne, blême, à peine conscient. Il s’effondra sur le ventre, Diego s’allongea sur lui et continua. J’entendais le claquement régulier de leurs peaux.

J’étais pétrifié contre le mur, Pablo plaqua tout son corps contre moi. Il avait les ongles rongés et sentait le tabac et la sueur rance. Je dus réprimer un haut-le-cœur. Je détournai la tête quand il essaya de m’embrasser. Il mordit mon cou.

¿Que pasa maricon? ¿No quieres follar? Yo quiero follarte.

Je le repoussai. Mes oreilles bourdonnaient, la nausée revenait.

¿Y qué? Me miraste en el bar, me pusiste cachondo, ¿y ahora ya no quieres? Zorrita.

Je ne voulus pas comprendre.

En rouvrant les yeux, la vue du J tatoué fut comme un électrochoc. J’écartai Pablo brusquement et me précipitai vers le canapé. Je me baissai à la hauteur d’Étienne. Son regard était vide, ses lèvres moussaient. Diego maintenait sa cadence. Il gémissait en rythme.

— Étienne ? Étienne, ça va ?

Il ne répondit pas. Je me tournai vers Diego.

— Leave him, he’s unconscious.

Diego mima un baiser vers moi et plaqua une main sur la nuque d’Étienne. Il amplifia les mouvements de son bassin.

— I am coming. Let me finish.

Une décharge descendit mon dos. Mon mal de ventre, mon mal de tête, tout disparut subitement. Je repoussai Diego qui roula sur le carrelage. J’eus juste le temps d’apercevoir un préservatif qui se remplissait. Je saisis Étienne par les épaules et le soulevai. Il était lourd.

Il appuya sa tête sur mon épaule et commença à marcher maladroitement. Je le tirai à travers l’appartement. Les Espagnols ne m’aidèrent pas. J’entendis Pablo rire derrière moi. Je serrai les dents, de la salive coulait sur mon menton, j’avais mal partout. Je réussis à ouvrir la porte d’entrée sans lâcher Étienne. Je l’assis contre un mur du palier. Je n’eus pas le temps de me retourner dans l’appartement, la porte avait claqué.

Je m’assis à côté de lui, sa tête tomba sur mon épaule. Il commença à ronfler. Je le tirai, encore nu, dans l’ascenseur. Il bavait. Dans le hall, je lui enfilai mon short.

J’avançai au hasard des rues en soutenant Étienne ; je voulais nous éloigner le plus possible de cet appartement. En route, je le serrai dans mes bras pendant qu’il vomissait entre deux voitures. Plus loin, je le soutins quand il trébucha, pieds nus, sur le bord d’un trottoir. Je le rassurai quand il marmonna. Enfin, il s’endormit sur mes genoux, allongé sur le banc d’un square où nous restâmes jusqu’au lever du jour.

En se réveillant, il tremblait. Je caressai ses cheveux.

— Viens, Étienne, on rentre.

— Il avait mis une capote ?

💬 Commentaires 4

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
Ladaline • 1 mois, 3 semaines
Le chapitre est super prenant. On est bien dans l'ambiance de la drague et de la fête, puis on bascule lentement avec Jean dans le coté sordide. J'aime bien la manière dont tu décris les petits détails de l'appartement, tout à coup, on a envie de fuir
👍 1
Yves_Bernard Auteur • 1 mois, 3 semaines
Je confirme qu’on avait envie de fuir !
Merci de ta lecture.
👍 1
François-Etienne • 1 mois, 4 semaines modifié
Le 👏 consentement 👏 est 👏 primordial ! 👏 Comment ça s'est fini, si cette nouvelle est vraie ?
👍 1
Yves_Bernard Auteur • 1 mois, 4 semaines modifié
C’est un peu romancé mais globalement vrai.
Ça ne s’est pas mal fini, plus de peur que de mal…
Les voyages forment la jeunesse (et les amitiés)
👍 1