Jérémie

📖 Jean ✍️ Yves_Bernard 📝 2773 mots

À vingt-quatre ans, je n’en finissais pas de fêter mon diplôme.

On me disait beau, je commençais à le croire. J’en jouais. Avec Étienne, nous sortions presque tous les soirs. Dans les bars, en boîtes, nous enchaînions les verres et les garçons, ensemble ou chacun de son côté, insensibles à la fatigue et à la lassitude.

Un été tourbillon de fêtes et d’alcool, mes premières orgies, le sport toujours et un CDD d’un an décroché pour septembre dans une agence où j’avais fait un stage l’été précédent.

 

Un vendredi soir à la fin du mois d’août, lors d’un bal des célibataires, je surpris un garçon qui me regardait à travers la fumée et les corps transpirants. Il respirait la confiance.

Je l’ai trouvé beau. Les tubes, les lumières, je me rapprochai. Il me souriait autant avec les yeux qu’avec les lèvres. Une fois face à lui, je posai une main sur son épaule, il mit la sienne sur le bas de mon dos et me tira vers lui. Fermement. Son front se colla au mien, nos nez se frôlèrent. Il sentait l’alcool et le tabac.

J’avais fait ça tellement de fois.

Quand il y eut moins de monde, il me glissa à l’oreille « On rentre ensemble ? ». J’acceptai. J’acceptais toujours.

Étienne était occupé de son côté ; il me rendit mon clin d’œil. Je sortis du club avec le garçon. Il me proposa une cigarette que je refusai. Sa voix était douce.

— Je m’appelle Jérémie et toi ? Ça te dérange pas si j’en allume une ?

— Non, non. Moi, c’est Jean, enchanté.

— On va chez moi ? Je suis pas loin.

Je le suivis sur les trottoirs étroits du Marais. Il me parut mince, un peu courbé, pas très sportif probablement. Blond, sans doute un peu plus âgé que moi. Il accéléra, il me sembla pressé.

Nous montâmes rapidement cinq étages à pied dans la petite cage d’escalier d’un vieil immeuble. Il m’embrassa à peine la porte refermée ; en moins d’une minute, nous étions nus.

Le soleil se levait quand nous reprîmes notre souffle. Il s’allongea sur le dos à côté de moi, reprit une cigarette et tourna la tête vers moi.

— Alors Jean, tu fais quoi dans la vie ?

— Je suis architecte, je viens d’être diplômé… C’est le grand bain ! Et toi ?

— Je suis chirurgien à l’hôpital de Versailles depuis une quinzaine de jours. Je viens de finir mon internat… C’est le grand bain pour moi aussi.

Nous rîmes. Il m’embrassa, je m’endormis contre lui.

 

Je revis Jérémie le lendemain soir pour un rendez-vous en bonne et due forme. Il choisit un restaurant branché du Marais, je choisis ma plus belle chemise. Le repas fut moyen, le vin plutôt bon et la conversation excellente. Je racontai un peu ma vie, il me conta un peu la sienne. Jérémie avait trois ans de plus que moi, il était Toulonnais et avait fait ses études de médecine à Marseille. Il en conclut que nous étions « deux provinciaux échoués dans le marasme de la capitale. Il y a des coïncidences qu’on n’invente pas. »

Je ne sus pas de quelle coïncidence il parlait. Contrairement à lui, je naviguais dans ce « marasme » depuis cinq ans et pas trop mal. Je n’en dis rien évidemment.

Je dormis une nouvelle fois chez lui.

 

Nous nous revîmes plusieurs fois au cours des semaines suivantes. Toujours chez lui. Étienne en fut le premier surpris « Le petit blond du Tango ? Tu le revois ? Sérieusement ? » Je ne me formalisai pas de son demi-sourire car c’était vrai, Jérémie n’était objectivement pas très beau et pourtant il m’attirait. Sa manière d’avoir réponse à tout, la passion qui transpirait de lui quand il parlait de ses gardes, sa façon de parcourir mon corps avec sa langue et ses yeux bleus presque transparents.

Un mardi matin, en servant le café après une nuit d’amour, il se tourna vers moi, l’air sérieux.

— Jean, on est d’accord qu’on est ensemble ?

Je me figeai un instant cherchant la meilleure réponse à une question qu’on ne m’avait jamais posée.

— Oui, il semblerait.

— Cool. Par contre, on est exclusif, hein. J’aime pas les mecs qui baisent tout ce qui bouge. Faudra qu’on aille se faire tester aussi.

Il m’embrassa et fila dans la salle de bain. Je caressai ma tasse de café et me laissai aller dans le dossier du canapé.

J’avais donc un copain.

 

— Attends quoi ? T’es en couple exclusif ? Toi ? T’es sûr de toi, Jean ?

— Oui, Étienne. Je peux pas continuer à enchaîner les mecs comme ça ad vitam aeternam… Sois content pour moi s’il te plait.

— Si tu es bien, je suis content. Laisse-moi juste digérer la nouvelle.

— Digérer quoi ? Que je serai plus ton faire-valoir en soirée ? Ou que je serai plus à ta dispo quand tu seras chaud ?

— Tu sais bien que c’est pas ce que je veux dire, Jean. Je veux juste que tu sois bien.

— Je le suis.

 

Fin septembre, Jérémie me fit une surprise : il avait pris deux billets pour Lisbonne. Nous partîmes tous les deux pour le weekend de la Toussaint. Je gardai ma tête sur son épaule tout le temps du vol et lui ne lâcha pas ma main.

À peine arrivés, nous écumâmes les bars du Bairro Alto, je fus rapidement ivre, Jérémie aussi. Une soirée joyeuse, de la musique, des rires.

Je passai ma soirée à ne pas regarder les garçons.

Au petit-déjeuner, Jérémie, bien plus frais que moi, commanda deux brunchs et planta ses yeux dans les miens.

— Ils sont pas mal les Portugais hein ?

La question me prit au dépourvu. Mon mal de crâne m’empêcha de réfléchir.

— Euh, oui, enfin non, je sais pas.

— Tu préfères les bruns poilus ? Les Méditerranéens sportifs ?

Je le regardai sans comprendre où il voulait en venir. Aucune réponse n’aurait convenu. Je restai silencieux. Il but une gorgée de café.

— Parce que tu vois, Jean, on a fait un pacte. Et accessoirement, c’est moi qui paie tout ici. Donc range tes yeux.

J’avalai mon jus d’orange sans répondre. Nous n’entendîmes que le tintement des couverts pendant de longues minutes, je n’avais plus faim, je me forçais.

— On vadrouille dans l’Alfama aujourd’hui ? Tu me parleras d’architecture ?

 

Je n’ai que des souvenirs embrumés de l’Alfama, une légère nausée et une migraine qui ne m’empêchèrent pas de ressasser le petit-déjeuner. Nous suivîmes le parcours du guide que Jérémie avait apporté, il lisait à haute voix, je parlais peu. Il m’embrassa plusieurs fois dans la rue, je le laissai faire. Il posa souvent sa main sur mon épaule ou sur mes fesses d’une manière que je trouvais trop ostentatoire. J’en fus gêné.

Le soir, il avait réservé dans un restaurant gastronomique ; nous prîmes de la morue car « nous sommes à Lisbonne ! Il n’y a que ça de bon ici. » Assis en face de lui, je le détaillai : sa barbe incomplète, ses paupières tombantes, la fluidité de ses mots et ses mains si belles. Il mangea de bon cœur. Au dessert, une chanteuse de Fado circula entre les tables ; Jérémie pleura en l’écoutant. Je ne ressentis rien.

De retour à l’hôtel, je le laissai faire, je participai juste ce qu’il fallait. Après tout, il payait pour tout, mon cul était inclus.

Essoufflé sur l’oreiller, il caressa ma barbe. Je fixai le plafond.

— T’es vraiment beau, Jean, on est bien ensemble. Tu verras, on aura une chouette vie !

Je tournai la tête vers lui. Il souriait, sa main toujours sur ma joue.

— En rentrant à Paris, je regarderai les appartements. Avec nos deux salaires, on pourra avoir un truc pas mal, je pense. Le quinzième, ça serait bien, c’est pratique pour moi pour aller à Versailles.

J’hésitai à parler. Mais rien ne sortit.

Il s’endormit sur mon torse. Je ne dormis pas de la nuit.

 

— Tu sais Jérémie, je suis encore en CDD, ça m’embête de lâcher mon appartement maintenant et puis… J’y suis bien.

— Prends une sous-location. Je peux voir avec des internes à l’hôpital. Ils sont souvent en galère.

Je n’insistai pas.

À midi, nous rendîmes la chambre. Après un dernier plat de poulet grillé en terrasse (j’avais dû insister pour ne pas prendre de morue), l’aéroport. Sa main resta sur ma cuisse tout le temps du vol ; je fis semblant de dormir.

Nous nous séparâmes en descendant du bus place Denfert-Rochereau.

— Tu viens chez moi demain soir ?

— Oui OK. Encore merci pour le weekend, c’était génial.

Il déposa un baiser sur ma joue et me fit un clin d’œil. Je lui souris en rajustant mes lunettes.

Une demi-heure plus tard, je poussai la porte d’un bar gay libertin du centre de Paris que je connaissais trop bien. Je m’y oubliai et oubliai Jérémie dans les bras d’inconnus. J’en sortis avec la nausée.

 

Deux semaines passèrent. Je voyais Jérémie tous les deux jours, toujours chez lui. Juste avant, je couchais avec un inconnu. Systématiquement. Il me parlait appartement, de son travail, des internes qu’il encadrait, de ses patients. Je l’écoutais distraitement en repensant au garçon barbu que je venais de sucer à la salle de sport. Aucune culpabilité.

— Jérémie, ça te va si on sort avec Étienne samedi soir ? On pourrait aller au resto et ensuite aller danser ?

— Bof. Je suis d’astreinte cette semaine et je risque d’être crevé ce weekend… Et j’ai pas forcément envie de sortir en boîte avec lui…

— Pourquoi ? C’est mon meilleur ami.

— Pas ta meilleure influence, Jean. On pourrait aller passer le weekend en Normandie ?

Je refusai la Normandie. Il ne sembla pas m’en tenir rigueur. Étienne, lui, fut déçu « Tu me manques Jean… Ça aurait été sympa de se voir tous les trois ! »

Finalement, Jérémie organisa un diner le samedi soir avec Katell, sa meilleure amie. Il n’était pas si fatigué de sa semaine. Il ne fut pas question de convier Étienne.

Après ce repas terne qui me parut interminable, Jérémie voulut me raccompagner. Je dus feindre la fatigue pour réussir à monter seul dans un taxi. Mais au lieu de filer chez moi, je rejoignis Étienne dans la file d’attente du Bataclan. Nous dansâmes comme des fous jusqu’à la fermeture.

 

Un certain rythme s’installa. Je voyais Jérémie et ses amis souvent : dîners, expositions, théâtres… Il me présentait toujours comme « son copain » en me tenant le bras. Je rencontrai même ses parents qui passaient par Paris en rentrant de voyage. Il fut tactile, sa mère me trouva charmant ; on se promit de se voir rapidement, à Toulon.

À côté, je le trompais avec constance. Je profitais de mes nuits pour sortir, danser, baiser, voir Étienne qui me manquait. J’étais épuisé.

 

Je maintenais tant bien que mal le vernis.

— Jean, je veux pas insister, mais tu es sûr que tu es bien avec lui ? Je veux dire… T’as l’air fatigué, tu fais n’importe quoi à côté…

— Oui Étienne, ça va. C’est ça le couple, des compromis non ? Tu sais, ce qu’on a pas su faire tous les deux… On s’en reparle quand t’auras un mec.

— C’est bien quand les deux font des compromis. Il fait quels compromis Jérémie ?

 

Trois semaines plus tard, je retrouvai Jérémie devant un immeuble de la rue Lecourbe, tout près de la mairie du quinzième. Il avait calé le rendez-vous la veille. « J’ai trouvé l’appartement parfait ! Rendez-vous demain à onze heures, angle rues Lecourbe et Cambronne. Bisous ». Je venais de passer la nuit avec Étienne au Gibus. Combien avais-je embrassé de garçons ?

— Oula ! T’as l’air crevé ! Ça va, Jean ?

— Oui, oui. T’inquiète pas, j’ai pas bien dormi, c’est tout.

Un homme élégant d’une cinquantaine d’années nous conduisit jusqu’au cinquième étage d’un bel immeuble haussmannien. Nous entrâmes dans un vaste appartement : trois grandes pièces, plafonds hauts, parquet, moulures et cheminées fonctionnelles. Dans le double séjour, de larges portes-fenêtres ouvraient sur un balcon filant. Tout avait été repeint et la cuisine entièrement rééquipée.

Objectivement, l’appartement était magnifique. Jérémie me sembla tout petit au milieu du grand salon inondé de soleil.

— C’est canon hein ! On va être bien ici.

— Oui, l’appartement est magnifique. Mais…

— Par contre, j’ai photoshopé tes fiches de paie pour que tu apparaisses en CDI. Dis rien !

Il me fit un clin d’œil. J’entendais ses pas sur le parquet, le grincement des portes. Je restai sans bouger dans le salon, les yeux accrochés aux modénatures de la cheminée en marbre blanc.

— Il y a même un emplacement pour un lave-vaisselle !

— Jérémie… Ça va pas être possible désolé.

— Comment ça ? Ça va, y’a la douze pas loin, t’auras qu’un changement pour aller bosser. Et puis avec ton dossier bancal, franchement, on a du bol là.

— Jérémie, ça va pas être possible. Je veux pas qu’on habite ensemble.

Son visage se durcit, comme recouvert d’un masque de pierre. Il quitta la pièce sans répondre. J’étais soulagé. Au loin, je l’entendis discuter avec l’agent immobilier « On le prend. Vous avez tous les papiers normalement. On peut signer le bail la semaine prochaine ? »

 

— Pourquoi t’as dit qu’on prenait l’appartement ? Je t’ai dit que je voulais pas.

Nous venions de saluer l’agent immobilier en bas de l’immeuble. Jérémie marchait devant moi, je peinais à le suivre.

— Parce que, Jean, j’ai tout négocié pour qu’on l’ait cet appart. J’ai trafiqué nos fiches de paie, j’ai palabré avec le mec pour la visite et là-haut pour qu’il soit à nous. Donc, tu vois, Jean, il est hors de question qu’on ne déménage pas ici tous les deux.

— Jérémie, je viendrai pas. Je lâcherai pas mon appart, je signerai pas de bail avec toi. Je…

— T’es vraiment une pute, Jean. Tu crois que je sais pas que tout Paris te passe dessus ? T’es pas James Bond mec. Va falloir que t’arrête ça.

Il savait.

Je m’arrêtai de marcher en le regardant s’éloigner. Il mit plusieurs secondes à remarquer que je ne le suivais plus. Il se retourna.

— Je comprends que t’aies besoin d’un peu de temps pour t’adapter à la vie à deux, mais là c’est bon. J’ai pas envie de choper le sida à cause de toi ou de ton pote Étienne la poubelle…

— Ta gueule Jérémie. Vraiment. Ta gueule.

— Tu me parles pas comme ça.

Il se planta devant moi, à quelques centimètres à peine, il sentait le tabac. Même en se gonflant, il était plus petit que moi et si maigre. Flasque. Sa voix s’était cassée sur les derniers mots, je le vis bloquer sa respiration. Puis ses yeux brillèrent.

— Quand je pense à ce que j’ai dépensé pour nous deux… Et tu vas me planter ? Tu sais la vie qu’on pourrait avoir ? Un chirurgien et un architecte ? On rayonnerait putain, Jean ! On régnerait. Et dans cet appart…

Je résolus de ne pas répondre.

— Tout ça parce que tu veux continuer à collectionner les bites et les MST ? Katell avait raison, t’es pas un mec bien, Jean. Beau dehors, pourri à l’intérieur.

Je me vis étonnamment détendu sur ce trottoir, relâché même. Je le regardai en attendant qu’il se taise. Je pensai qu’après, j’irai à la salle de sport. Ensuite, je verrais avec Étienne s’il est disponible pour un apéro. Une première rupture, ça se fête.

— Tu réponds rien en plus ? Allez, va te faire sauter, t’es bon qu’à ça.

 

Le mardi matin, je reçus un SMS de l’agent immobilier « Monsieur B., nous vous attendons à l’agence avec monsieur L. pour la signature du bail. Rappelez-moi si vous préférez qu’on reporte. »

 

Le jeudi soir, je reçus un mail de Jérémie « Salut, je sors du labo, j’ai fait une prise de sang. Si jamais un des résultats est positif, je porte plainte contre toi. Et aussi, tu me dois deux mille cent vingt-deux euros. C’est pour le voyage à Lisbonne, les restos à Paris que j’ai payés et la moitié de la dédite de l’appartement que j’ai dû payer à cause de toi. » Son RIB était en pièce jointe.

Je ne répondis jamais.


💬 Commentaires 5

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
Enattendantlapluie • 3 semaines, 3 jours
Whaaa ! La violence du type !
Jean se laisse séduire par le mirage de... l’amour, le conformisme... avant de saboter puis de fuir cette relation dangereuse.
Tu as densifié toutes les étapes, avec le RIB sur le gâteau.
👍 1
Yves_Bernard Auteur • 3 semaines, 3 jours
Et c’est ce genre d’expérience qui explique son comportement plus tard…
👍 1
Enattendantlapluie • 3 semaines, 3 jours
Je me demande si ça ne mériterait pas un petit développement. D'un côté, tu as bien montré les différentes étapes, d'un autre ce genre de relation s'étale plus dans le temps. Avoir cette sensation de durée rendrait peut-être plus tangible que Jean soit échaudé.
Cela m'a fait bizarre - personnellement et littérairement - de lire ce moment de "on est bien en couple ? On est fidèles ?" Cette sensation d'être à la fois acculée et de faire un choix nécessaire. Un choix d'adulte.
👍 1
Yves_Bernard Auteur • 3 semaines, 3 jours modifié
Dans la vraie vie, cette histoire a duré environ un an. J’ai condensé pour la nouvelle en respectant les étapes de la relation.
Et le moment « on est ensemble et fidèles » au café le matin est bien réel.
J’étais jeune (naïf et amoureux), j’ai dit oui. On ne m’y a pas repris !
👍 0
Aurelian3310 • 3 semaines, 3 jours
Alerte au connard toxique. Ce genre de type, tu dis oui, t'as plus de vie, plus d'amis. Bon débarras.
👍 1