Juste un téléphone

📖 Jeux de rôle ✍️ YaelH 📝 1526 mots

Le lendemain, lors de la tournée médicale, le chirurgien est accompagné, comme à son habitude, par deux infirmières. Il passe d’une chambre à l’autre sans sourciller jusqu’à arriver au bout du couloir. Il entre chez Simiane et, au moment où les gardes s’apprêtent à lui emboîter le pas, il les renvoie poliment à leur poste.

Une fois la porte close, Matéo s’adresse à Simiane :

— Alors, ma petite Simone, comment te sens-tu ?

La petite ne répond pas. L’une des deux infirmières et elle ne font plus qu’une. Tête contre tête, sœur contre sœur, le monde s’est évaporé. Yohann enroule les cheveux de sa benjamine autour de son doigt. Simiane caresse doucement la chaînette autour du cou de sa sœur. Yohann fait mine de vouloir la lui rendre.

— Non, chuchote Simiane, garde-la tant que tout n’est pas fini.

Yohann acquiesce d’un hochement de tête. Simiane cherche ce qu’elle pourrait lui confier, puis lui enfile sa bague, bien trop large. C’est un bijou de famille ayant appartenu à sa mère défunte. Suivant la volonté d’Alan, Camille la lui avait transmise à sa majorité. Simiane l’avait surnommée « la bague de la mer » à cause de sa pierre bleue ornée de petites vagues. Tous avaient adopté ce nom, amusés par le jeu de mots innocent de la gamine.

Édith observe les retrouvailles des deux sœurs, émue aux larmes. Elle disparaît un instant et revient avec le ruban d’une boîte de chocolats. Yohann enfile la bague sur le ruban et en confectionne un collier qu’elle passe autour du cou de Simiane.

Olivia reste en retrait pour laisser ce silence se prolonger le plus possible. Matéo demande à Édith de s’occuper du pansement. Pendant ce temps, il s’adresse rapidement à Olivia :

— Nous ne pourrons pas vous garder indéfiniment. Mon collègue réintégrera son poste demain et je crains qu’il ne récupère le dossier. Pouvez-vous nous localiser le lieu de séquestration des autres ?

— Un petit château style rococo en Toscane, à une quarantaine de kilomètres au nord de Florence. Pour être plus précise : dans la direction 1 h 30 par rapport à la ville, au sud d’un barrage. Il se situe à cent cinquante mètres du bord de l’eau. Il y a une grande piscine face au lac. Je crois que nous sommes dans les meubles de du Bois d’Hoche.

— Vous êtes très précise ! s’exclame Matéo, admiratif. Vous êtes sûre que c’est Florence ?

— Aucun doute possible. Ils ont oublié de me bander les yeux entre le château et ici, explique-t-elle posément.

Matéo la scrute avec un brin d’étonnement. Peu de personnes penseraient, en pleine tourmente, à situer si précisément leur lieu de séquestration. Elle a dû jeter un œil distrait par la fenêtre et reconnaître Florence, si caractéristique. Il élargira ses recherches tout autour de la ville, dans un rayon de quatre-vingts kilomètres. Le lac doit être une piste, mais c’est sans doute au sud pour qu’elle l’ait aperçu.

— Demain mon collègue prendra la relève. J’espère vous donner un portable avec une puce GPS. Je crains qu'il vous offre votre billet de sortie avec célérité.

— Un téléphone suffira. Le plus vite possible, même cet après-midi ! exige Olivia. Vous pouvez vous fier à ce que je viens de vous préciser. Il n’y a pas tellement de châteaux autour de ce barrage !

Olivia le fixe, légèrement exaspérée par le doute que Matéo émet sur ses compétences. On aurait dû lui souffler qui elle était ; il doit se souvenir de ses antécédents militaires, c’est un ami de son père ! « Peut-être pas, finalement », déduit-elle. James ne doit pas connaître son passé.

— Je suis la fille du colonel Papigni! murmure-t-elle.

Matéo sourit en hochant imperceptiblement la tête. Il se tourne vers le lit et ajoute :

— Parfait ! C’est parfait, Simone ! Tu te rétablis très bien. Édith, Françoise, terminez le pansement, s'il vous plaît, ajoute-t-il en ouvrant la porte.



***


— Alors, tu voudrais que Matéo t’emmène aux Caraïbes ? demande le docteur à Édith en entrant dans la chambre.

— Oui, j’aimerais que tu me donnes l’adresse de votre hôtel et surtout que tu le motives un peu ! Tu sais comment il est : l’hôpital par-ci, l’hôpital par-là... J’en ai ras le bol ! J’ai besoin d’une pause au soleil, regarde, je suis obligée de faire le tour des salles ! J’ai croisé Viviane à la grande surface hier, je t’avoue que je suis jalouse de votre teint !

— Demande-lui l’adresse, c’est elle qui s’occupe de tout, répond-il en se penchant sur le ventre de Simiane.

Il examine la plaie, tandis qu’Édith l’interroge encore sur leurs vacances. Olivia reste impassible, adossée au mur. Le docteur promet un retour à la maison dans les vingt-quatre heures.

— C’était un très bel hôtel, parfait pour une semaine sans souci !

Le médecin commence le pansement quand Édith l’arrête d’une main désinvolte :

— Laisse ! Les sparadraps, c’est pour moi ! Continue la tournée, je termine ici ! répond-elle, conciliante.

Édith glisse le portable tant attendu sous l’oreiller. L’infirmière quitte la chambre sans autre commentaire. Olivia est restée adossée contre le mur, en ligne de mire de ses geôliers. Dès qu’Édith est partie, Olivia propose à son « équipière » de chanter le temps de quelques communications dans les toilettes. En cas de visite dans la chambre, Simiane optera pour une comptine sur les poissons.


***




La matinée suivante, Olivia et Simiane se racontent une histoire. La porte est restée entrouverte ; la Charrue a mis sa chaise dans l’axe d’Olivia. Elle lui avait proposé de l’appeler Lola. Et de « Lola », il est sous le charme : Lola, une fille de la campagne qui a besoin d’air pur, lui qui rêve d’un retour dans la Drôme. Il se barrerait bien avec elle. Il emporterait aussi la gamine si Lola le souhaite. Il les protégerait, se planquerait dans une belle région, referait sa vie avec Lola et serait un excellent père pour cette môme.

Lola, pour qui il est allé chercher des chocolats parce qu’elle avait besoin de tendresse.

Il fabule, élabore un plan B. Il attend le moment opportun pour la prévenir. Ça ne devrait pas être trop dur ; ce corniaud derrière lui est abhorré par tout le service, et elles sont condamnées à disparaître : elle n’aura pas vraiment le choix !

After-shave a disposé sa chaise dans le dos de son collègue, face au couloir. Il a la rage. Il fixe alternativement son coéquipier et Olivia. Il a compris le jeu de cette nana, quelle pute ! Et d’une pute, il sait ce qu’on fait. Trop bien roulée pour qu’il ne se la tape pas ! Juste pour prouver au cabot devant lui qu’il n’a pas besoin de tirer la langue pour se payer un coup. Ouais, il apprendra à ce donneur de leçons comment on bourre une meuf.

Olivia n’a pas refermé la porte ; elle se sait observée, mais ça fait partie du topo. Tant qu’ils regardent le gâteau, ils ne perçoivent rien de ce qui se profile dans leur dos. Elle est un peu nerveuse. C’est aujourd’hui que ça passe ou que ça casse.

En entendant un avion atterrir, suivi directement d’un hélicoptère, elle change son histoire en consignes. Simiane fait la conversion sans l’ombre d’une hésitation ; elle fixe Olivia gravement et enregistre les instructions sans sourciller, les lèvres pincées. Dès qu’elle perçoit les pas du médecin dans le couloir, Olivia retire les trois couvertures dont elle l’avait couverte après un bain bouillant.

Le chirurgien entre dans la chambre d’un pas décidé et soulève le drap :

— Alors, ce ventre ? interroge-t-il sans attendre de réponse. Il retire le pansement précipitamment.

— J’ai mal, geint Simiane, et j’ai très froid. Je veux Maman.

Le médecin tâte le front brûlant de l’enfant. Grâce à la pommade dissimulée dans le plat de pâtes, la plaie semble suinter suffisamment pour craindre une complication.

— Diantre ! s’exclame-t-il avant d’attraper son portable.

« C’est moi. Impossible de te la rendre aujourd’hui, elle nous contracte une petite infection. On doit pouvoir l’éradiquer en vingt-quatre heures. Je te l’envoie dès que possible… Écoute, tu as sa mère devant toi ? Hé bien, passe-la-moi, que je lui explique ! Non ? Bon. En tous les cas, ne te fais pas de soucis pour cette gamine, elle pourra rapidement rejoindre les siens. (…) Juste 24 heures, dis à sa maman que ce n’est que par prudence ! (…) Bon, tu la récupères dès que la fièvre est tombée… »

Simiane prend une mine de chien battu, lance un regard papillon baigné de larmes et demande, alors qu’il est encore en ligne :

— S’il vous plaît, monsieur le docteur, je peux avoir Maman au téléphone ?

L’homme regarde la petite, son air si démuni, et fait la requête à du Bois d’Hoche, qui n’ose refuser vu les prétextes avancés.

— Je te la passe, ma petite, mais juste quelques phrases, surtout sans l’inquiéter, d’accord ?

— Promis, Monsieur, merci beaucoup !

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