de Marrakech à Madrid de Madrid à Turin et de Turin à
Arrivés à Madrid, ils prennent un café. Grégoire observe les voyageurs, puis annonce à mi-voix :
— Deux personnes on l'air de trier les voyageurs, on va jouer la sécurité : Camille, achète des lunettes noires et un pull pour chacun, il fera froid. Tu iras en taxi à cette adresse, tandis que je loue une voiture.
Il lui tend une enveloppe pliée.
— Dépose cette lettre à la boîte aux lettres, attends-nous. N’oublie pas le chocolat ! Vamos niños, regresamos a casa !
Nathan et Simiane le suivent. Camille, seule, paie et va au magasin. Quand une voiture rouge les emporte, Camille panique. C’est la première fois qu’elle est séparée d’eux depuis deux ans. Et si tout ceci n’était qu’une mascarade ?
Elle achète des lunettes, paie et part en taxi. Arrivée dans une rue de banlieue, elle glisse l’enveloppe dans une boîte bleue. Cinq minutes plus tard, une voiture s’arrête, mouchoir vert au pare-brise. Grégoire lui ouvre la portière, les enfants rient. Il scrute son adrénaline.
— Cool, tout va bien. Qu’as-tu craint ?
— Rien, lâche-t-elle, crispée.
— Tu as mon chocolat ?
— Pas de chocolat belge.
— Et les pulls ?
— Trop chers.
— Montre tes lunettes.
Elle sort des montures rose bonbon.
— Pas très discret ! rit Grégoire.
Camille rit enfin.
— Dur, dur, la leçon de confiance ?
— Épouvantable ! avoue-t-elle, les larmes aux yeux. Excuse-moi.
— Les tripes n’ont jamais besoin de s’excuser. Tiens, enfile ce pull. Simiane l’a choisi.
Simiane contemple sa mère dans le chandail rose pâle et les lunettes.
— Trop cool ! Je peux les avoir, maman ?
— Elles sont assorties à mon gilet !
— Au mien aussi !
Camille rit, repensant à sa méfiance depuis l’enfance. Elle tourne la tête vers Grégoire, désespérée.
— On y arrivera !
Elle voudrait y croire.
***
« 14h37 Turin. » ce texto arrive enfin après cinq heures d'attente.
À Turin, la famille marche vers les quais. Simiane talonne. Une femme lui attrape la main c'est Olivia.
— Tienes que hacer pipi, mi cariño ?
Olivia l’entraîne vers les toilettes. Camille observe, glacée.
— Oh non… émet-elle en se retournant. Grégoire lui met la main sur l''épaule, et lui souffle :
— Cool, on les reverra d'ici trois heure trente.
— Trois heures ? C’est long !
— Tu as remarqué le chouchou ? Trois heures trente, leçon de confiance numéro quatre.
Il l'entraine vers la station de taxi. une demi heure plus tard, celui-ci s’arrête devant une galerie.
— Emplettes pour le ski. on a deux heures devant nous.
— Le ski ?
— Cadeau de tonton Bruno !
Nathan et Camille, sciés, suivent Grégoire. Ce dernier demande à Camille de choisir trois changes complets. Elle revient avec un panier. Grégoire a trois paniers pleins, il fronce les sourcils en examinant celui de Camille :
— C’est tout ? Dix jours de sport d’hiver !
— On n’est pas dans la boutique la moins chère !
— Non, on n’a pas le temps ! Trois changes minimum, et des sous-vêtements !
— Tu ne comprends pas ou tu ne veux pas comprendre ? se renfrogne Camille. Je ne sais pas ce qu’il me reste sur mon compte et même si ce compte existe encore. Je n’ai aucun accès à ce que j’ai gagné aux Plateaux et en plus, je te dois au moins dix jours de cantine. D’autre part, je ne sais pas de quoi demain sera fait. Ne tire pas sur la corde que j’ai déjà au cou, s’il te plaît !
Grégoire réalise son embarras.
— Camille, tu ne me dois rien. Vous étiez mes invités. Ici, je paie. Ça me fait plaisir. On n’a pas d’autres possibilités. Si tu allais acheter mon chocolat, je finirai avec Nathan.
Camille hésite.
— Allez, hop ! Laisse-nous entre hommes ! Tu me rembourseras.
— OK, dès que je reviens, on s’en va.
— Du belge, rien d’autre…
En entrant dans la galerie, Camille a vu une chocolaterie Léodanis spécialisée dans les chocolats fourrés belges. Il n’y a que Camille pour aviser ce style de chaîne plutôt que celle des vêtements ! Et Léodanis, elle connaît ! Il y en a un à Douarnenez, elle devait être la cliente plus fidèle. Elle adore le chocolat, c’est sa drogue. Son moyen de tenir en cas de coup dur. Dieu sait combien elle en a mangé depuis deux ans ! Camille court chez Léonidas. Elle revient avec un sachet. Grégoire, à la caisse, examine le ballot :
— On avait parié du chocolat, pas des bouchées !
— T’avais dit « qu’importe pourvu qu’il soit belge » !
— OK, c’est le jeu ! Tiens ces paquets, je prends les autres.
Suffoquée, Camille voit les sacs :
— vous avez fait Hold-up ou quoi ?
— Tu aimes trop le chocolat ! rit Nathan.
Camille fusille du regard, tour à tour, ses deux compagnons. Elle empoigne deux sacs et lance, furieuse :
— Bon, on va où, maintenant ?
Leur taxi tournicote le long des lacets gravés dans la montagne. Toujours bouillonnante, Camille fixe le paysage. Au bout d’un quart d’heure, Grégoire n’en peut plus. Il lui prend délicatement le menton et la force à le regarder.
— Ne sois pas mauvaise perdante, Camille. Tiens, mange un chocolat !
Boudeuse, Camille se dégage en refusant de la tête.
— Camille, gronde doucement Grégoire en reprenant son menton, je n’ai acheté que le strict minimum.
— Tu plaisantes ? grince-t-elle.
— Non, cinq vestes, ça fait cinq paquets. Cinq fois trois pantalons, ça fait trois paquets, cinq fois trois chandails, ça fait…
— Ça va, j’ai compris ! coupe-t-elle, agacée, en tournant la tête vers la fenêtre.
— Camille, ce n’est pas si grave ! murmure-t-il en attirant sa tête contre son épaule.
Camille soupire. Elle ne voulait pas être cassante ; Grégoire fait de son mieux. Il a déployé tout son réseau pour les sortir de la gadoue. Elle a l’impression qu’elle ne pourra jamais rendre à Grégoire ce qu’il lui offre.
— Excuse-moi, murmure-t-elle. Je n’aime pas être à ce point dépendante.
— Si je te disais que ça me fait plaisir de t’offrir ces pantalons…
— T’es gentil, mais il n’y a pas que les pantalons. Tu te rends compte de tout ce que tu fais pour nous ? Comment veux-tu que je te rende tout ça ?
Grégoire reste un long moment silencieux, son chocolat fondant entre ses doigts. Non, il n’est pas gentil, il est sur un nuage depuis trois semaines. Il regarde sa sucrerie en silence et finit par la mettre dans sa bouche en se léchant les doigts.
— Héé, rouspète Camille, il n’était pas destiné pour moi, ce chocolat ?
Grégoire sourit, lui en choisit un autre.
— Tiens, celui-ci est meilleur, il est à la pâte d’amandes ! ajoute-t-il en le lui glissant dans la bouche.
Il lance un regard rapide vers Nathan qui s’est endormi.
— Il dort, je peux ! impose-t-il.
Sans attendre de réponse, il passe son bras autour de sa mie et embrasse systématiquement toutes les parties de son visage. Camille vérifie également l’état de son fils avant de se lover complètement sous son écorce. Elle lui avait demandé d’être discret sur la relation qu’ils avaient entamée. Prudente, elle voulait que les enfants et Grégoire s’apprivoisent et, sans doute ne le lui avait-elle pas dévoilé, elle craignait que Grégoire se lasse d’elle. Il en est loin. Il est accro à ce petit bout de femme, trop maigre, trop méfiante, trop entière.
— Camille, chuchote-t-il, j’aimerais tout partager avec toi, ne prends pas ça pour de la dépendance. À moins que ce soit moi qui sois dépendant…
— Commence par partager tes chocolats ! coupe-t-elle en puisant dans le paquet.
— J’étais sérieux, moi ! dit-il en éloignant le carton.
— Moi aussi ! Enfin, pas trop. Excuse-moi. Je suis de mauvaise foi, c’est vrai, ça ne doit pas être facile pour toi non plus. Tu passes de célibataire endurci à papa poule. Je te remercie pour tout ce que tu fais. File-moi un chocolat, s’te plaît ! mendie-t-elle.
Grégoire soupire en les lui présentant. Il se ravise, lève la boîte et dit :
— Écoute-moi d’abord. J’ai adoré que vous soyez à mes côtés. Je raffole de mon rôle de papa poule et Bruno a raison, je suis sur une autre planète depuis que je t’ai apprivoisée. Tu saisis ce que ça veut dire ? Je t’aime, Camille. Quand tu n’es pas là, je suis perdu. J’ai peur. Je ne serai plus jamais un célibataire endurci, tu as forcé la barrière derrière laquelle je me barricadais…
Camille fond. Elle ressemble à ce chocolat qui coulait entre ses doigts. Elle est émue jusqu’au plus profond d’elle-même. Elle s’accroche à ses yeux, essaye de déceler la part de paternalisme qui s’y cacherait. Rien. Il est de nouveau tout nu, elle ne peut pas lui répondre. Elle voudrait lui avouer qu’elle aussi est sur une autre planète, qu’elle ne sait pas non plus ce qui lui arrive, qu’elle a prétexté sa carte de confiance pour débarquer dans son duplex, que depuis bien plus longtemps que la mort de Marcial, elle en est amoureuse. Que depuis qu’il a fait le premier pas, elle ne s’est jamais sentie aussi bien, pleine d’une nouvelle énergie, qu’il lui a rendu un sentiment qui avait disparu depuis le temps où Visant se disputait avec son beau-père. Mais elle ne peut plus parler. Elle est muette, se trouve toujours ridicule quand elle émet ce genre de choses. Quand elle se met à nu. Alors, quand Grégoire insiste :
— Tu as entendu ?
Elle hésite à lui répondre un « Oui, moi aussi je suis sur une autre planète » qui le réconforterait beaucoup, ou une réponse comme « Va te rhabiller » qui la protégerait de cette mise à découvert qu’elle redoute tant. Pour finir, d’une toute petite voix, les yeux cherchant désespérément un appui, elle lâche :
— Donne-moi un chocolat, s’il te plaît.
Grégoire se tait. Il observe Camille sucer sa friandise. Elle s’est blottie contre lui et il demanderait bien au chauffeur de faire le tour des Alpes pour garder le plus longtemps possible sa coccinelle sous son écorce. Il espère avoir convenablement perçu son désarroi, il veut être sur la même longueur d’onde qu’elle. Il aimerait qu’elle se déshabille. Il commence à réaliser que, si elle reste muette, c’est parce qu’elle n’arrive pas à aller plus loin. « Au fond, constate-t-il, elle ne se découvre jamais. Elle me force depuis le départ à quitter mon plastron, mais elle reste sagement dans son corset ! »
Camille a déposé sa tête sur les genoux de Grégoire. Elle a les yeux grands ouverts, caresse son mollet. Il a glissé sa main sous son pull, entre ses hanches. Il la place juste au plus profond de son petit lit creux dessiné par ses os un peu trop saillants. Sa main ressemble à une chèvre accrochée à un piquet. Son pouce sert de pieu, il s’est planté au nombril et retient la main baladeuse ; les trois doigts du centre reposent calmement entre le piquet et le petit doigt, plus turbulent, qui tente, à force de caresses, de se décrocher du reste de la main pour explorer les monts et vallées d’alentours. Explorer son ventre. Ses craintes. Pourra-t-il lui ôter définitivement ses dernières peurs ? Rien n’est moins sûr, ils ont peu de temps devant eux pour élaborer un plan final et ils sont loin d’avoir débroussaillé le terrain.
Il la fixe tendrement. Elle relève les yeux, tombe sur son regard et l’interroge d’un haussement de sourcil.
— Tu ne te déboutonnes jamais ? murmure-t-il.
Sans comprendre, elle se redresse en plissant les yeux.
— Tu m’obliges à me mettre à nu, à te confier ce que mes entrailles dissimulent, mais toi, tu ne te dévoiles jamais. Je ne sais pas ce que tu penses. Tu te planques, confortablement calfeutrée sous une tonne de vêtements.
Démasquée, Camille sourit et admet :
— C’est vrai ! C’est pire que ça. Tant que tu es dans ton costume, ça m’énerve, j’ai peur de ce que ça cache, mais dès que tu l’enlèves, c’est la panique parce que si je veux rester honnête avec toi, je dois retirer mon corset. Et je n’arrive pas à le dénouer.
— Pourquoi ?
— Chaque fois que je me suis un tantinet dénudée, je me suis retrouvée à poil sur la voie publique, s’épanche-t-elle. Maintenant, je ne sais plus comment faire pour éviter ça !
— Je ne te balancerai jamais dans la rue, Camille.
— J’espère ! souffle-t-elle en se recouchant sur ses genoux. Sache que rien qu’en t’avouant cela, je viens d’ôter un gros chandail, j’en ai déjà froid dans le dos !
Grégoire en est bouleversé. Le pouce s’est décroché de son piquet, sa main masse son ventre frénétiquement, le petit doigt libéré ne sait plus où donner de la tête.
— T’as plus besoin de chandail, se démène à voix basse l’auriculaire, je te réchaufferai. Tu peux dégrafer ton corset.
***
Quand ils entrent dans leur chambre d’hôtel, Simiane se jette dans les bras de sa mère. Grégoire empoigne autoritairement le coude de sa sœur et l’entraîne dans la chambre adjacente, brûlant de connaître les détails du tête-à-tête avec Bruno.
Tandis que Nathan et Simiane s’amusent à enfiler leurs nouveaux vêtements, Camille, épuisée, s’est affalée dans un fauteuil et les regarde déambuler, attendrie. Elle entend les jumeaux s’exprimer en italien de l’autre côté de la porte. Grégoire s’emporte régulièrement, Olivia le calme immanquablement. Elle sourit en imaginant Grégoire sévère, écoutant les explications de sa sœur. Olivia est la seule à maîtriser les fougues de son frère et à lui tenir tête. Comment n’a-t-il rien remarqué des regards de Bruno sur Olivia ni de ceux qu’elle lui renvoyait ?
Grégoire et Olivia entrent dans la pièce. Grégoire affiche une mine encore légèrement contrariée tandis qu’Olivia fait un clin d’œil complice à Camille. Le frère avise l’attitude vaguement moqueuse de Camille et devance tout de suite ses propos :
— Non, je ne suis pas macho ! C’est ma jumelle, c’est tout !
Camille se défend par une mimique faussement offusquée exprimant son innocence face à une telle accusation.
Olivia explique l’enquête qu’elle a effectuée au village : la mission de Sabine, le message d’Arobase. Elle raconte la mise en scène du facteur, de Paulette et de Bruno.
— Que le facteur joue dans cette affaire, ça, ça ne nous étonne pas, mais Paulette ! dit Camille. Je n’aurais jamais cru ! Et Bruno est complice…
— Complice, c’est vrai. Il ne s’en cache pas d’ailleurs. Il savait que Marcial n’était pas recommandable, sans pour autant connaître son identité. C’est Marcial qui avait laissé la porte ouverte de la boulangerie lors de la scène de l’assassinat dans le magasin, et non Jacques. Quand Camille est partie avec Simiane en faisant le tour de la maison pour rentrer par le jardin, Paulette s’est précipitée dans la boutique et, le tournage étant interrompu, a exigé un tête-à-tête avec son neveu. Sous le sceau du secret, elle lui a raconté grosso modo votre histoire. Le dernier matin, elle lui a révélé qui était cet homme et, quand Bruno a vu la tête de Camille, il lui a assuré son soutien. Il croyait en toute bonne foi qu’on l’endormait pour le remettre à la police. Quand il a appris qu’il était mort, il a exigé que Paulette s’explique, d’où leur petit rendez-vous au marché. À ce moment-là, il se figurait encore que c’était sa tante. Il ne connaissait pas très bien sa famille. Bruno a une maman belge et un père suisse. Il a vécu en Suisse toute son enfance, ne voyant qu’extrêmement rarement la branche du nord. Et lors des quatre ou cinq réunions de famille où ils auraient pu se croiser, l’un ou l’autre n’y était pas.
— La question actuelle est de savoir qui est cette pseudo-Paulette ? C’est une finaude ! Quand nous étions chez elle, continue Olivia, elle avait prévu que nous y déboucherions l’un et l’autre. Elle avait préparé une tartiflette qu’elle avait mise dans son congélateur ; elle avait envoyé les consignes par la poste sur la manière dont on devait réchauffer le plat, ainsi que l’ordre d’éteindre les portables. Elle avait aussi deviné que vous étiez sous notre protection, parce qu’elle avait déterminé, à la façon dont tu tenais ton poignet, que celui-ci devait être dans un sale état. Quand on s’est croisés à la pharmacie, elle a compris que l’attelle était pour toi et non pour moi. Je capte maintenant pourquoi elle nous a donné un cours sur le maintien d’un membre cassé !
— Elle est de notre côté, intervient Nathan, ça c’était déjà sûr, mais maintenant c’est certain !
— C’est aussi une encyclopédie vivante sur Edelweiss, signale Olivia en racontant la partie « Edelweiss » de l’affaire.
— Ce qui nous reste à déterminer, intervient Camille, c’est pourquoi ces deux-là, le facteur et Paulette, s’intéressent à ce bourbier au point de commettre un meurtre. Tu crois qu’ils ont tué Marcial à cause de nous, je veux dire pour nous protéger, les enfants et moi ?
Grégoire opine d’un hochement catégorique.
— Quelle folie ! reprend Camille, ils n’auraient pas dû !
— Je ne pense pas qu’ils aient eu le choix ! répond Grégoire. Marcial t’aurait liquidée, il était bien parti pour ça, souviens-toi.
— N’empêche, comme dit Bruno, ils auraient pu l’endormir et le livrer à la police…
— Et on aurait eu les flics directement chez Grégoire, cerne Olivia. Tu penses bien que Marcial vous aurait immédiatement balancés et chargés. Les enfants auraient été rendus à la famille, à un de tes grands, et toi, tu serais sous les verrous. Les petits n’auraient pas si tôt mis un pied en France qu’ils auraient eu un « accident » !
Olivia continue son rapport en expliquant le rôle de Sabine, ses cafouillis, et désigne le paquet refusé dans la panique. Camille passe sa main sur l’écriture de l’adresse.
— Mister X ! Eh bien voilà, quand on parle du loup… pour moi, c’est le facteur !
— De James ?
— Oui, c’est lui. C’est soit un cadeau, soit une bombe. Sabine a raison d’en avoir peur. On va enfin démasquer cet homme. Ouvrez-le, je parie que c’est pour vous !
— Pour nous ?
— Toi et Olivia. Ou bien l’un ou l’autre. Dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas pour moi.
Grégoire découvre un portable accompagné d’un dossier sur lequel il est écrit : « G. et O., nos misters X ».
— Bien vu ! reconnaît-il.
Une enveloppe s’échappe, sur laquelle Camille lit un dernier mot du facteur :
« Du courrier pour vous, Miss Camille, excusez le retard… Je ne savais pas où le livrer. »
Aussi blanche que l’enveloppe, Camille reconnaît l’écriture de son fils et ouvre le courrier en tremblant :
« Maman,
Pardon pour ces cachotteries, pardon pour ces deux dernières années où tu m’as vu filer vers des sphères que tu exécrais tant. Pardon, pardon, pardon. (Tu vois, depuis que je vis avec ces crapules, j’ai au moins appris une chose : dire pardon !)
Nathan t’aura expliqué les raisons qui m’ont conduit à jouer de la sorte.
Visant, Yohann et Saïd m’ont aidés à vous protéger ces derniers mois, nous avons vu les rushs de tous les films qui se déroulaient aux Plateaux. Tu ne peux pas savoir comme cela nous réconfortait de vous voir vivants.
Ces derniers jours, le vent a tourné.
Maman, si tu reçois cette lettre, c’est qu’ils m’ont tué, mais c’était écrit depuis que Simiane est passée sous les roues de ce taliban. Je ne regrette qu’une seule chose, c’est de ne pas pouvoir t’embrasser.
Sache que je serai à ce rendez-vous avec, sur mon cœur, la phrase que tu m’as envoyée avant de partir.
Je t’aime Camille, ma maman, merci pour tout ce que tu m’as donné.
Tanguy »
Camille lit et relit, le visage baigné de larmes, les quelques mots de Tanguy ; ils sont trop courts ou trop longs. Elle voudrait aussi lui envoyer une lettre en lui demandant pardon d’avoir douté de lui.
Quand enfin elle émerge de son brouillard, Grégoire et Olivia terminent la lecture du dossier qui explique, en long et en large, le mode d’emploi de ce cadeau précieux. Ils sont estomaqués, silencieux autour du portable.
— C’est qui, ce mec ? murmure Olivia.
— Ni le Hongrois ni l’Autrichien. Un Suisse qui a accès au fichier et qui s’en est retiré, raisonne Grégoire. T’avais raison, Camille. Pourquoi ne nous en révèle-t-il pas plus sur son identité ?
— Détrompe-toi, découvre Camille en observant le papier journal dans lequel il a emballé le portable. Voilà son C.V.
En effet, James a composé cette feuille de journal en imprimant au milieu sa photo avec son parcours professionnel, familial et social.
— Charles Drasse. Il est flic. Connaissait-il Tanguy ?
— Il peut faire partie de votre club. Comme Mister X, il n’y a pas mieux ! grommelle Camille. Quand je pense à toutes les allusions qu’il lançait, il aurait quand même pu me dire pourquoi il était au village !
— L’aurais-tu écouté ? doute Grégoire. Tu n’avais pas encore entamé tes leçons de confiance !
— Au nez et à la barbe de Marcial ? renchérit Olivia. Sûrement pas ! Tu n’étais pas d’une approche facile, il a essayé via Sabine, sans plus de succès.
— OK ! Vous avez toujours raison. Mais vous vous trompez sur un point : le facteur était aussi le voyeur. Ce n’était pas Jacques, je le reconnais, détermine-t-elle en pointant la photo du doigt. Pourquoi s’était-il déguisé en « Jacques » ? Je l’ignore, mais il est arrivé juste après le saut en parachute. Il s’était donné la mission de nous protéger plus que de nous surveiller, réalise Camille. Et je suis sûre qu’il voulait me prévenir, le soir avant la mort d’Hugues ; il me faisait une croix avec ses poignets, cela devait être un X…
— Bien vu, admet Grégoire. Et pour terminer le tableau, s’il s’est déguisé en Jacques, c’est pour que tu te méfies du scénariste. On savait que le fichier d’Anna avait été consulté par la France et la Suisse, lui c’est la Suisse !
— C’est peut-être le fameux Jonas… en déduit Olivia. Le message post-mortem de Tanguy à Sabine qui annonçait le colis venait d’un ordinateur non identifiable, comme le pratique ce hacker.
Olivia trifouille encore dans son sac et sort l’enveloppe que Sabine lui a remise.
— Une dernière petite chose de Sabine !
— Non merci ! Je n’ai aucune envie de lire cette lettre ! ronchonne Camille. Tu te rends compte qu’elle savait tout, qu’elle était en contact avec Tanguy, qu’elle était au courant de mes doutes vis-à-vis de mon fils et qu’elle n’a rien fait pour me tranquilliser à ce sujet !
— C’est une cafouilleuse, mais son silence s’explique par son désir de te protéger, réplique Olivia.
— Ce n’est pas une lettre, c’est un roman ! constate Grégoire en observant la grosseur de l’enveloppe.
— Raison de plus ! J’ai d’autres choses à lire bien plus passionnantes. Lis-la si tu veux ! se bute-t-elle en lui jetant l’enveloppe.
— Pas question, elle ne m’est pas adressée. Ouvre-la, Camille, laisse-lui le droit à la défense ! Tu la comprendras peut-être mieux après.
— Je la regarderai plus tard. Je garde encore les mots de Tanguy dans la bouche sans pollution !
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