Le jardin et moi

📖 Koda ✍️ Mandhyne 📝 2790 mots

Alors, je ne connaissais pas le mot « jardin » au début. Il me fallut plusieurs mois, voire plusieurs années, pour comprendre ce que cela signifiait.

Lorsque mes humains disent ce mot, on part dehors : via la porte de la cuisine, on passe le carrelage extérieur et pouf ! On monte par des marches dans le terrain herbeux. Au départ, il n’était pas clôturé, alors je restais en longe. Surtout que nous n’étions pas seuls. D’autres humains passaient à côté de l’étendue herbeuse. Il y avait aussi des chiens des deux côtés.

Quatre miniatures d’un côté et un gros loulou de l’autre. Les petits couraient toujours en m’aboyant dessus tout le long de la clôture, et je courais avec eux. La plus grande, je ne la voyais pas beaucoup, car elle était derrière un mur de buissons et une allée nous séparait. Cette allée était traversée par un vieil homme qui parlait souvent à mes humains. Je ne l’aimais pas trop, car il ne m’aimait pas trop.

J'aboyais toujours, je courais, je sautais, je chassais tout le monde.

Il y avait une famille avec deux adultes, un petit garçon et deux filles. Le petit garçon courait, jouait, hurlait, et je ne pouvais jamais le rejoindre. Eux étaient d’un côté clôturé, au fond de notre jardin à nous. Ils devaient passer le long du nôtre pour atteindre le leur.

Je ne souhaitais pas faire mes besoins dans le jardin. Je n’aimais pas ça. Je ne comprenais vraiment rien à ce que mes nouveaux humains me demandaient. Il me fallut beaucoup de temps pour comprendre que je le pouvais, et encore plus de temps pour assimiler qu’il ne fallait plus effacer mes preuves en les mangeant.

L’apprentissage fut complexe dans ce lieu qui, au fil du temps, s’est vu refermer par des barrières que je franchissais parfois malgré tout l’effort de mes humains. Je vous explique quelques mésaventures !

Lorsque le jardin n’était pas encore clôturé, le mini-humain qui vit à côté était simplement en train de jouer avec la structure en bois qui trônait au fond de notre jardin. Son papa était dans le leur. L’enfant se balançait tranquillement. Lorsque je remarquai cette présence, j’ai foncé net, sans réfléchir. Le gamin hurla et courut sur son territoire en abandonnant le mien. Mamandine avait peiné pour me retenir, soulagée de ne pas avoir lâché prise mais agacée d’avoir découvert l’enfant chez nous, dans notre jardin. C’était dangereux et irresponsable. Je reviendrai sur cet enfant plus tard.

Le jardin devait donc être fermé pour que je trouve un peu de liberté, même si, en laisse longue, ils me laissaient courir et me faisaient découvrir les jeux (c’est là que j’appris comment jouer avec les jouets style balle, frisbee, cordes, jeu de traction, etc.).

Le jardin était donc clôturé de moitié : vers l’allée du vieux et du gros chien, ainsi qu'au fond, là où de l’autre côté il y a l’enfant. Mes humains avaient ajouté de grandes structures métalliques où je pouvais malgré tout passer un peu la tête. J’ai entendu dire qu’ils allaient y mettre des plantes afin d’en faire des murs végétaux (spoiler : ça n’a jamais fonctionné).

D’autres humains sont venus pour aider les miens à renforcer le périmètre avec des barrières en bois et en métal. Ils sont venus avec les trois micro-chiens que je connaissais mais qui ne m'appréciaient pas. Ils étaient en liberté, eux, dans mon jardin ! Tandis que moi et Mamandine, nous étions à l’intérieur… Je ne comprenais pas et je n'acceptais pas la situation. Alors Mamandine me prépara et nous sortîmes. Elle m’avait laissé au collier et n'imaginait pas une seconde ce que j’allais lui faire. Les petits chiens m’exaspéraient car ils venaient me chercher pour ensuite partir en courant et en hurlant comme si je leur faisais du mal, alors que ce n’était absolument pas le cas. Il n’y avait que mon humaine qui me donnait de l’attention et essayait de me divertir pendant que les autres nettoyaient le jardin, montaient les palissades en bois et renforçaient parfois avec des fils de fer tendus.

Malheureusement, le vieil homme, que je n’aimais pas, arriva. Car en effet, je n’aimais pas l’homme qui longeait mon territoire, alors je sautais sur les barrières qui pliaient sous mon poids. J’aboyais à m’en rompre les cordes vocales. Il avait encore plus peur de moi et c’est ce que je voulais, car je ne souhaitais pas qu’il m’approche. Je l’avais repéré avant mes humains, avant tout le monde. Je m’étais mis aux aguets, ce qui alerta Mamandine. Elle n'eut pas le temps de faire quoi que ce soit que j'avais déjà couru à toute allure vers la clôture. Elle ne lâcha pas la longe et se fit emporter. J’entendis un cri aigu, un son sourd, l’air sortir de ses poumons, mais le vieux était encore là, en train de s’avancer vers les autres. Je continuai donc malgré le poids qui me comprimait la trachée. Ce n’est qu’après quelques mètres et le cri étouffé de Mamandine qui m’appelait que je me retournai pour voir ce que j’avais fait.

Des larmes coulaient sur ses joues, une douleur intense pulsait dans tout son corps. Son poignet et sa main étaient rouge vif. Elle me rappela d’un ton sec, froid. J'avançai pour lui faire plein de bisous, la queue entre les jambes, comprenant que j’avais fait une véritable grosse connerie. Elle tenait son bras droit, mais n’arrivait pas à contenir ses larmes qui continuaient d'envahir ses joues rouges, se mélangeant aux sueurs froides que la situation venait de lui donner.

« Mauvais chien. »

Oui, j’avais été un mauvais chien ce jour-là, même si je voulais simplement les protéger de l’intrus, même si j’avais été trop stimulé, trop en manque d’attention, trop ignoré… enfin, d’après mon point de vue de ce jour-là. Mais mes humains m’ont pardonné dans l’heure. J’ai été puni, j’ai été engueulé, mais aucune main ne s’abattit sur mon dos, mes fesses ou ma truffe. Il y avait juste une colère en eux qui me déchira bien assez. Je pense qu'aujourd'hui, je n’aurais jamais emporté Mamandine, je ne lui aurais jamais fait autant de mal car… elle a eu mal. Son omoplate s’était déboîtée ! Elle a eu des douleurs durant des semaines, voire des mois ! Et maintenant, si je tire d’un coup sec sur la laisse sans qu’elle s'y attende, la douleur revient. Alors, je fais attention ! Mamandine ne m’en a jamais tenu rigueur. Elle redoubla d’efforts pour m’éduquer à un bon comportement dans le jardin comme en balade, afin que cela ne se reproduise jamais. Elle a également compris que la gestion des émotions n’était pas mon fort. Elle savait que ce jour-là, on m’en demandait beaucoup trop. Ils avaient fait au mieux avec ce qu’ils avaient. Je les aime, mes humains ! Elle a eu du courage, car moi, j’aurais mordu l’abruti qui m’avait fait aussi mal. Pas elle. Pas eux.

Une fois les palissades de bois rajoutées, on me lâcha pendant des mois dans le jardin. Cependant, ce n’était jamais très agréable, car le vieux continuait de passer et je n’arrivais pas à me contrôler. J’ai détruit cinq portes en bois. Elles ont toutes craqué sous mon poids et ma force. Je montrais toujours ma rage face à l’homme qui longeait mon jardin. Malgré les exercices incessants, les détournements d’attention, …

Le petit enfant en a rajouté une couche lui aussi. Cela faisait une semaine qu’on le voyait tous les jours dehors. Il jouait de son côté. La structure en bois avait vite été déplacée chez eux après l’incident où je l’avais trouvé sur mon territoire. Les humains leur avaient donné la balancelle afin que cela ne se reproduise plus. Franfran faisait des aménagements dans le jardin et ne me regardait pas trop, car généralement, je me couchais dans une zone d’ombre et je patientais sagement (jusqu’à ce que le vieux passe ou que l’un des petits chiens d’à côté vienne me chercher). 

Ce jour-là, c’était le petit qui était venu me chercher. Il m'a lancé des cailloux. Le lendemain, c’était un bâton en bois qu’il utilisait pour me toucher, puis pour me frapper. De petits bouts de métal pointus m'avaient même arraché de la peau dans une douleur aiguë. Mamandine avait immédiatement réagi et engueulé le petit. Sauf que cela ne lui avait pas suffi. Il se cachait derrière son fil de fer formant une barrière à sa taille. Cependant, il y a eu un accident … 

Le jour de l’accident, il tapait avec un ballon contre cette barrière, encore et encore, sous ma truffe. J’ai montré les dents, j’ai commencé à aboyer, mais il était déjà trop tard. Franfran était à l’autre bout du jardin tandis que le père du petit faisait ses affaires sans se soucier une seule seconde de ce que son fils pouvait bien faire. La mère jardinait sur le côté, sans faire non plus la moindre remarque… Alors… j’ai sauté. C’est la première et la dernière fois que j’ai su prendre de l’élan et sauter aussi haut malgré les douleurs à mes hanches. Je courus après l’enfant qui s’était mis à hurler à pleins poumons. Je pensais qu’il voulait jouer avec sa balle et maintenant courir, alors je l'ai suivi. Il sauta dans les bras de sa mère et j’attrapai son pied. Franfran arriva à ce moment-là et nous sépara. Le petit pleurait, la mère tremblait et me blâmait pour ce qu’il s’était produit. Franfran ne réfléchit pas trop et préféra m’éloigner sans s'attarder dans le mépris et les cris. Il était furieux, mais je ne savais pas si c’était contre moi ou contre eux.

Les jours suivants, je ne pouvais plus supporter de les voir passer à côté du jardin ou d'être dans le leur. Mamandine n’aimait pas ça non plus. Elle avait même fait des remarques aux parents :

« Alors, moi je suis en train d’éduquer Koda, vous devriez en faire autant pour votre enfant avant qu’un accident ne se produise. »

Ils ne m’ont jamais frappé non plus après cet incident. J’étais étonné et encore peu habitué, à l’époque, à ne pas recevoir de remontrances physiques après de tels événements.

Je ne suis donc plus jamais resté seul dans le jardin. Enfin, avant, ils m’attachaient quand ils partaient cinq minutes (pour aller faire pipi, aller chercher à boire ou autre). Mais plus maintenant : s’ils rentraient, je rentrais, même si c’était pour ressortir quelques minutes plus tard. Le premier été a été très complexe. Ils ne me laissaient pas H24 avec eux dans le jardin car je réagissais trop. Au bout d’une heure, j’étais essoufflé, je n’en pouvais plus, une latte de la palissade avait encore sauté sous mon poids et mes humains étaient exténués par ce comportement.

Il a fallu presque deux ans pour que tout ceci se calme. L’enfant a appris à ne plus courir le long de mon territoire. La mère a toujours peur de moi. L’homme est toujours un peu bizarre. Le vieux est toujours sous ma vigilance, mais dès qu’il passe, je me rue sur l’un de mes jouets, j'étouffe mes aboiements et mon mécontentement dessus au lieu de sauter comme un désarçonné. Je cours encore après les petits chiens le long de la clôture, par contre. Ils se lassent tellement vite que ça en devient presque pas drôle. Le vieux m’agace encore à certains moment, surtout lorsqu’il s’accroche aux palissades et passe sa tête au-dessus afin de nous observer, chez nous. Là je ne me retiens pas et je fonce sur lui. 

Pour ma dernière bêtise, le résultat est que je ne suis plus jamais lâché dans le jardin sans une longe qui pend derrière moi. Encore une fois, à cause du vieux… Il passe, parle avec mes humains, repasse, et ainsi de suite… Je ne tenais plus et, en esquivant Franfran qui essayait de m'arrêter, je pris mon élan et sautai de tout mon poids sur la palissade en bois qui explosa. J’étais coincé entre le grillage en métal souple et le bois. Je continuais de crier ma colère tout en lâchant des râles de douleur. Je m’étais blessé, et salement. Mon épaule droite était déboîtée. J’ai passé trois semaines à boiter, à chouiner, à douiller pour cette bêtise. On avait réalisé une première séance de kiné. C’est une femme qui m’a manipulé dans tous les sens et j’en ai senti les bienfaits, mais ce n’était pas entièrement suffisant, alors j’avais été mis au repos. Sauf que… dans le jardin… je ne respectais ni ma douleur ni le repos ! Alors, je courus pour la dernière fois détaché contre la clôture, hurlai de douleur et me retrouvai encore chez la kiné.

« Je crois que c’est un miracle et que la prochaine fois, je ne pourrai pas en réaliser un nouveau. C’est impressionnant qu’il puisse encore marcher malgré ce qu’il a fait deux semaines consécutives. »

Mes humains se prirent la tête durant ma convalescence. La décision est tombée : je n’allais plus jamais être détaché dans le jardin. Trop dangereux, trop de risques. Cependant, cela ne voulait pas dire que je n’étais pas libre ! Attaché, mais en longe, je pouvais aller où je voulais : courir, jouer, sauter, renifler à ma guise. Mes humains me suivaient sagement ou couraient, essoufflés, pour maintenir mon rythme. Je n’ai jamais essayé de me détacher. J’avais de nouveaux exercices pour mieux appréhender la venue des humains qui longent le jardin. J’étais devenu ultra-sage. Même détaché. Car en effet, il y avait quelques exceptions quand je montrais vraiment mon envie de faire le fou, quand il neigeait ou quoi… Ils me lâchaient, mais ils devaient être tous les deux présents et se plaçaient à des endroits stratégiques.

 La confiance était rompue sur ce point. Je ne sais pas si c’est la peur que je me blesse à nouveau ou la peur qu'ils éprouvent de nouveau de la colère envers ces humains qui vivent à côté de chez nous… Mais en tout cas, voilà désormais ce que cela donne. Il y a plein de vidéos ou de photos où on me voit attaché. Mais rassurez-vous, je sais me faire comprendre ! Et surtout, j’aime les faire courir comme des imbéciles derrière moi, leur faire faire une dizaine de fois le tour du sapin qui trône au milieu de l’étendue d’herbe et de trèfles.

Je suis même ultra content, dandinant de la queue lorsqu’ils prennent le mousqueton prêt de la structure qui leur ajoute de l’ombre. Car je sais que si je suis attaché là, c’est qu’on va rester un temps. Je m’allonge donc dans l’herbe, à côté de mes jouets, de ma gamelle d’eau, de la bassine d’eau et j’observe les alentours. Mes humains restent vigilants. Dès que je me lève, ils se lèvent aussi et me reprennent en laisse longue pour me faire marcher, aller où je le désire. C’est moi qui les promène dans ces cas-là. C’est rigolo ! 

Je préfère mille fois ça à la situation du jardin de ma vie d’avant où je devais masquer mes crottes en les mangeant, vivre à tout temps dehors, me faire battre dès que je faisais un faux pas. Certains ne comprendront sûrement pas ce choix d’être toujours ou presque attaché dans mon propre jardin mais j’ai appris que si je me blesse une fois de plus ou plus gravement, je risque l’euthanasie. Je ne sais pas c’est quoi mais Mamandine en a pleuré et le cœur de Franfran s'est serré fort. J’imagine que c’est pire que la castration donc on va éviter !



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