Chapitre 1 : Sous le buffet

📖 La dame sous le buffet ✍️ klodik 📝 724 mots

Le soleil de fin d’après-midi s’étirait en lames dorées sur le parquet, comme si la lumière elle-même hésitait à pénétrer plus avant dans la pièce. Au centre d’un rectangle de clair-obscur, Lily, six ans, était assise en tailleur, les poupées disposées en demi-cercle derrière elle, ignorées. Leurs yeux de verre suivaient pourtant quelque chose — ou quelqu’un — dans l’angle où l’ombre du buffet s’accrochait au mur avec une obstination de tache ancienne.

« Oh, non, pas encore », murmura-t-elle.

Son rire éclata, pur et cristallin, un son si limpide qu’il aurait dû dissoudre toute ombre. Pourtant, à l’autre bout de la pièce, derrière le comptoir qui séparait la cuisine du salon, Hélène reposa son couteau sur la planche à découper avec une lenteur calculée, comme si elle craignait d’éveiller quelque chose. Marc, les doigts suspendus au-dessus du clavier de son ordinateur éteint, sentit une sueur froide lui picoter la nuque. Le silence qui suivit le rire de Lily était un être vivant, épais et vibrant, bien trop lourd pour un mois de juin.

« Tu crois vraiment ? »

Lily inclina la tête sur le côté, et un rayon de soleil glissa sur sa joue, comme une caresse complice. Elle ajusta sa robe jaune — un geste trop adulte pour une enfant de son âge — puis sourit, les lèvres ourlées d’une tendresse qui fit frémir Marc.

« D’accord. Je lui dirai que tu as peur. »

Marc croisa le regard d’Hélène. Au début, ils avaient souri, amusés par ce jeu d’enfant. Ils avaient même baptisé l’ami imaginaire de Lily « Monsieur Personne », un nom qui, maintenant, leur semblait d’une ironie cruelle. Mais cela faisait un mois. Un mois pendant lequel Lily avait cessé de jouer. Un mois pendant lequel elle écoutait plus qu’elle ne parlait, laissant dans ses phrases des blancs précis, comme si elle calait son débit sur celui d’un interlocuteur invisible. Elle ne coupait jamais la parole au vide.

Il se leva, forçant ses pas à résonner avec une normalité rassurante. Le parquet craqua sous son poids, et il eut l’impression que la pièce retenait son souffle. À genoux près de sa fille, il sentit l’odeur de cire et de poussière du buffet lui chatouiller la gorge. Le meuble, hérité de la grand-tante de Marc, avait toujours une allure de coffre à secrets aux portes verrouillées et gonflées comme si quelque chose appuyait de l’intérieur.

— Tu racontes quoi de beau, Lily ? À qui tu parles ?

La fillette tourna vers lui ses grands yeux clairs, encore brillants d’une joie secrète. Son sourire ne faiblit pas.

— À la dame qui est assise sous le buffet. Elle dit que tu as une tache sur ta chemise… là.

Son doigt effleura l’air, juste au-dessus de son cœur. Marc baissa machinalement les yeux. Rien. Juste le lin blanc, immaculé. Il s’apprêtait à plaisanter, à chasser cette absurdité d’un mot, quand un souffle d’air glacé lui effleura la nuque, une sensation tellement absurde dans cette pièce aux fenêtres closes qu’il en eut le vertige.

— Il n’y a personne sous le buffet, ma puce, dit-il, sa voix lui paraissant soudain trop haute, presque fausse. C’est juste le sol.

Lily le regarda avec cette pitié tendre que les enfants réservent aux adultes qui ne comprennent rien.

— Mais si, elle est là. Elle dit qu’elle te connaît bien. Elle dit que tu te rappelles très bien d’elle… même si tu as déchiré ses affaires.

Le cœur de Marc rata un battement. Dans la cuisine, le bruit sourd d’un verre qui glisse et se brise sur le carrelage fit sursauter tout le monde. Hélène ne bougea pas pour ramasser les débris. Elle fixait le couloir, les doigts crispés sur le bord du comptoir, comme si elle s’y accrochait pour ne pas tomber.

Un nouveau son s’invita dans la maison.

Clac.

Le mécanisme de la vieille horloge comtoise, tout au bout du couloir, celle qui appartenait aux anciens propriétaires et que Marc n’avait jamais réussi à remettre en marche depuis leur emménagement. Il se releva lentement, les jambes lourdes, comme si le sol avait décidé de le retenir. L’horloge était là, massive, sombre, son balancier en cuivre parfaitement immobile, suspendu au centre du boîtier de bois. Pourtant, le tic-tac continuait de résonner, vibrant jusque sous la plante de ses pieds, comme si le temps lui-même avait décidé de battre la mesure à l’intérieur des murs.


Et cette fois, Lily ne rit pas.

💬 Commentaires 8

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Lana • 1 mois, 2 semaines
Très bon, comme d'hab. ❤️
Tu réussis à nous plonger dans ton univers entre réalité et fantasme de l'enfance.
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klodik Auteur • 1 mois, 2 semaines
Merci Lana !
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Capitaine_Céleste • 1 mois, 2 semaines
Intriguant ce premier chapitre, j'ai beaucoup aimé :) et top le style d'écriture ^^. On s'y plonge très facilement dans ton livre :)
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LéonieDubreuil • 1 mois, 2 semaines
J'adore cette alliance inquiétante de ce qui est normal et de ce qui ne l'est pas.
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Cornedor • 1 mois, 2 semaines
Très beau, j'adore. C'est un texte très vivant et avec une belle ambiance inquiétante, je suis curieuse de lire la suite ! (J'ai fait quelques annotations aux endroits qui m'ont accrochée à la lecture, mais sans trop pousser dans le détail)
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klodik Auteur • 1 mois, 2 semaines
et je t'en remercie ! En effet, quelques maladresses ; )
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docno • 1 mois, 2 semaines
C poltergeist... Trop peur...
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klodik Auteur • 1 mois, 2 semaines modifié
Attends... ; )
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