Partie 1 ~ 1
Amédée menait son cheval au pas à travers les hautes herbes des pâturages. Celui-ci en profita pour étendre son encolure et attraper du bout des lèvres les brins les plus accessibles. Les deux voyageurs étaient fourbus, le feu qui animait habituellement les mouvements de l’étalon n’était plus que braises. Amédée souleva le quartier de sa selle et désangla légèrement sa monture afin d’atténuer le contact du cuir contre sa peau et, d’une pression des mollets, l’encouragea à tenir la cadence.
« Tiens bon Kenchra, nous ferons halte au sommet de cette crête ».
En réponse, le destrier poussa un peu plus fort sur ses jarrets, entamant la dernière montée de la journée avec une énergie redoublée, et s’enfonça dans la pénombre des sapins. Ses sabots ferrés attaquaient la terre meuble et rouge du sentier dans un martellement étouffé. Les cliquetis et le grincement du cuir de ses harnachements paraissaient assourdissants dans l’atmosphère calfeutrée des lieux. À leur approche les oiseaux s’élançaient d’arbre en arbre en pépiant furieusement, brisant les branches mortes dans le froissement paniqué de leurs ailes. Ils étaient manifestement peu habitués à recevoir des visiteurs. Les êtres humains avaient abandonné la région de l’Enclave au cours du siècle précédent, seuls quelques irréductibles natifs subsistaient, regroupés à l’orée de cet océan végétal, tentant vainement de le maîtriser.
Le sentier étroit tracé par les animaux s’élançait vers le sommet dans un escarpement de plus en plus aigu si bien qu’Amédée décida de mettre pied à terre et dut s’agripper aux racines des épicéas pour faciliter son ascension. La fatigue n’avait pas gagné son corps mais ses muscles étaient engourdis par les heures et les heures passées en selle. Kenchra avait besoin de se reposer, les vestiges d’une tour de garde apparurent entre les troncs sombres des conifères ; c’était l’endroit idéal pour monter le camp. Le peu de ciel accessible entre les branchages denses et étouffants des sapins laissait poindre un ciel d’améthyste et d’indigo.
La nuit s’annonçait et les monstres de la forêt n’allaient pas tarder à repérer la chaleur de leur sang d'êtres diurnes. Attirés en grand nombre par un si succulent repas, même la présence dissuasive d’Amédée ne pourrait les maintenir à distance. Il fallait faire un feu pour les tenir à l’écart, ce n’est que lorsque le crépitement des flammes chanta dans l'atmosphère que les voyageurs purent se détendre: Kenchra broutait paisiblement tandis qu'Amédée examinait une carte de la région. Personne n’osait plus s’aventurer dans les contrées de l’Enclave qui séparaient les royaumes de Gaste et du Felden Oriental plus sûrement qu’un océan déchaîné. Aucun cartographe n’y avait mis les pieds depuis cent ans et la carte était une antiquité bien antérieure à la chute de l’empire qui avait dominé ces terres par le passé. La tour où ils se trouvaient y était indiquée, ainsi qu’un réseau de routes marchandes. Au temps de l’empire, dix jours de chevauchée auraient suffi à relier la tour de garde à l’actuelle capitale du Royaume de Gaste au nord-ouest. Aujourd’hui, personne ne revenait plus de l’Enclave, l’infime fraction de la bordure occidentale de la mer oscillante. Sa main glissa sous son armure de cuir renforcée et sa cotte pour se refermer sur une bourse suspendue à son cou par une chaine épaisse. Ce simple geste lui rappela la raison de son choix impétueux de couper à travers l’Enclave. Un sentiment d’impatience lui noua la gorge à la façon des serpents qui se resserrent autour de leur proie.
Amédée ferma les yeux et attendit l’obscurité, le dos appuyé sur un bloc rocheux. Le sommeil ne faisait plus partie de son existence, mais il lui fallait tout de même s’abandonner quelque temps à une veille qui lui permettait de réagir au moindre signe de danger. Derrière le voile, le fourmillement de la terre et le balancement des arbres devenaient aussi tangibles que le battement de ses cœurs ou le crissement de ses os. Malgré ses paupières closes, les rayons des deux lunes et les lueurs lointaines des astres dansaient dans son esprit. Une partie de son être bouillonnait sous leurs auras, une part d’obscurité qui aurait voulu s’abandonner, retourner à l’état primal d’où elle était issue. Il aurait été aisé de se laisser submerger par l’immensité de la mer oscillante, un sentiment d’infini qui se transmettait de racine en racine vers l’est inconnu… Mais la part humaine de son être n’appartenait pas au monde des esprits, sa part humaine n’avait jamais eu qu’une infime idée de la portée de cet univers et elle s’accrochait de toutes ses forces pour ne pas disparaitre devant les ténèbres. Patientant ainsi, son visage altier tremblant dans la lueur des flammes, Amédée entendit un frémissent indistinct, suivit d’une rumeur puis de paroles de plus en plus audibles au cœur de la nuit :
« Délicieux… … lumineux… … le manger… »
Ce qui n’aurait été qu’un grondement aux accents métalliques pour le commun était une langue à ses oreilles. Aux aguets, la main proche de la garde de son épée, ses yeux noirs fixaient l’obscurité où les feuillages se mirent à frémir. Soudain, jaillissant des buissons, un jeune renard se précipita à l’intérieur du cercle de lumière, le pelage hérissé feulant et crachant, rendu fou par la terreur. Kenchra se cabra de toute sa hauteur devant l’intrus dans un hennissement. Amédée, dans un geste vif, dégaina une lame au métal plus noir que l’obsidienne et fit face à l’ombre qui se dessinait dans le passage ouvert par l’animal.
« Faim… … j’ai faim… »
Un possédé apparut à la façon d’un reptile émergeant à la surface d’un plan d’eau immobile, une main décharnée tentant vainement de protéger ses yeux laiteux de l’éblouissement du feu. Son corps n’était plus que muscles, tendons et ligaments séchés collés à un squelette bruni. Il était si vieux que seule son insatiable faim lui procurait encore l’énergie de se mouvoir.
« Donne… Donne les moi… les délicieux… vivants ».
Amédée répliqua d’une voix à la fois douce et ferme :
« Il aurait mieux valu accepter la mort plutôt que de pactiser avec un démon pour lui échapper. »
Le possédé se figea, comprenant soudain que l'être face à lui qui parlait la langue des hommes, n’était pas une créature de la nuit comme lui. Amédée poursuivit :
« Tu as choisi le mauvais feu de camp pour chasser. »
Les dents taillées en pointes du possédé claquèrent, il s’était accroupi, prêt à bondir, ses doigts noueux grattant convulsivement le sol alors qu’il grondait à nouveau :
« Je… suis…déjà mort… que penses-tu… me faire… … de pire ? »
Amédée savait qu’il gagnait du temps et avisait un moyen d’éteindre le feu éblouissant.
« Si tu es déjà mort, je vais seulement te rendre moins loquace ! ».
Le possédé se redressa vivement et lança une poignée de terre au visage de son adversaire, lui faisant détourner les yeux pour lui permettre de s’élancer et de les faire basculer tous deux au sol. Bien que rapide, son état de dessèchement avancé le rendait léger, Amédée put aisément le repousser d’un coup de pied dans le ventre qui l’envoya voler dans les airs. Alors que le possédé atterrissait à deux mètres de là, Amédée se releva vivement dans une roulade et lui sauta dessus. Sa botte maintenait à présent le cadavre ambulant plaqué au sol, enfonçant sa cage thoracique qui craquait comme du bois sec sous la pression :
« Pitié… pitié… … j’ai si faim… je veux… seulement… »
Les yeux du possédé s’écarquillèrent lorsqu’il vit la pointe de l’épée noire se poser sur sa gorge. Son regard alla de la lame à Amédée et un éclair de compréhension transparut sur son visage sec et ranci.
« Je te l’ai dit, tu as choisi le mauvais feu ».
Sans plus de cérémonie, la lame s’enfonça dans sa peau avec un craquement de feuilles séchées. Elle décapita la chose avec une facilité déconcertante, brûlant sa chair au passage dans une odeur écœurante qui fit piaffer Kenchra d’inquiétude. Alors que le possédé tombait progressivement en poussière, Amédée étendit sa main vers l’encolure de l’étalon, la flattant doucement :
« Voilà, c’est fini mon beau. Tu devrais être habitué depuis le temps… »
La lame noire admirablement polie semblait luire d’un halo vermeil. Une fois que son fil fut consciencieusement nettoyé et inspecté, Amédée la remit dans son fourreau et se tourna vers un tas de rocaille :
« Tu peux partir maintenant, la voie est libre ».
Tout d’abord immobile, le renard réapparut, titubant, manifestement blessé. Il se comportait étrangement, cherchant la chaleur du feu plutôt que de la fuir. Amédée s’approcha de lui et réalisa qu’il portait un collier de fer autour du cou. Celui-ci était si serré qu’il était sur le point d’étouffer.
« Si j’avais pensé trouver un esclave freyr ici. »
Le noble être avait dû chercher à mettre fin à son calvaire, préférant voir sa tête coupée par le collier plutôt que de survivre moins libre qu’un chien. Le regard nimbé par un brouillard de larmes de suffocation, il fixait Amédée, suppliant, ses flancs se soulevant de façon saccadée, la respiration sifflante.
« Même si je le voulais, je n’ai pas le droit de te tuer, tu le sais n’est-ce pas ? »
Les larmes jaillirent de ses yeux mordorés alors qu’il mobilisait ses dernières forces pour faire entrer l’air dans ses poumons. Si la pulsion de vie en lui n’avait été la plus forte, Amédée eut parié qu’il aurait simplement choisi d’arrêter de respirer.
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