Partie 1 ~ 2

📖 La Geste d'Amédée ✍️ Filenze 📝 2777 mots

En examinant le collier, il lui fut possible de voir que le freyre était la propriété d’Ivram Brejvik, marchand de son état. La distance maximale d’éloignement de l'esclave avait été réglée à huit lieues au-delà desquelles sa tête devait tomber… et il semblait déjà bien éloigné. L’idée lui vint de l’abandonner à son sort. Il s’agissait d’un esclave et nul témoin ne pourrait l’accuser d’avoir rompu son serment. Cependant, celui-ci était gravé dans sa mémoire et dans sa chair : « Les créatures au sang noir tu tueras, les créatures au sang rouge tu protégeras, les hommes au sang bleu tu serviras ».

Dans un soupir, Amédée sortit à nouveau sa carte de l’Enclave et, à l’aide d’un compas, traça un cercle de huit lieues autour de la tour où ils se trouvaient. Il y avait un village de charbonniers, Suifbois, au-delà d’une crête voisine, à sept lieues au sud. C’était le seul endroit sensé où trouver un marchand à cent lieues à la ronde, si toutefois il existait encore. Cela allait retarder son voyage, mais après tout, celui-ci durait depuis tant d’années que cela ne faisait plus de différence. Amédée alluma une torche avant d’éteindre le feu et entreprit de seller Kenchra. Ils se mirent en route, son protégé maintenu contre son ventre dans le pli de sa cape. Cette promiscuité lui permettrait de réagir immédiatement si d’aventure la direction avisée était fausse. Kenchra repartit d’un pied sûr dans la descente, marchant aisément entre les sapins à la lueur de la torche. Cette dernière était nécessaire pour dissuader d’autres monstres d’approcher et non pour percer l’obscurité qui était presque aussi clair que le jour aux yeux des voyageurs. Le sentier était traître et serpentait en lacets, glissant et s’écroulant par endroits, mais Kenchra était une monture à nul autre pareil : habile croisement des agiles et endurants chevaux du sud avec les puissants destriers du nord, il avait hérité des qualités des deux lignées et avait reçu la grâce de célérité du Prieuré des Ombres. Il portait Amédée sans difficultés par monts et vaux depuis des années et ne se laissa donc pas trahir par la pente et le peu de stabilité du sol. Ils atteignirent le pied du col de la tour de garde et s’engagèrent dans une nouvelle escalade.

Amédée vit avec soulagement que le freyr semblait respirer plus aisément et qu’il n’y avait pas d’erreur dans le choix de son itinéraire. Il était épuisé et se laissait gagner par la léthargie. Les légendes narraient que les freyres avaient été des divinités dans les temps immémoriaux, bien avant la naissance des hommes. Ils formaient alors un peuple doué d’immortalité. Le renard sombra dans le sommeil. Il était difficile d’y croire lorsque tout ce que les hommes avaient sous les yeux était ces créatures faibles et amoindries, brisées par des siècles de servitude et de fers, condamnées à user de leurs dons subsistants pour amuser leurs maîtres. Après le second col, Amédée estima qu’ils avaient parcourus trois lieues. Ils perdaient de l’altitude et le paysage changea, d’abord subrepticement, puis très franchement. La forêt de sapins et de pins était rythmée d’arbres feuillus plus imposants et se clairsemaient par endroits. Des arbres abattus avaient été laissés à sécher afin d’être débités puis montés en meule pour en faire du charbon. Des chemins d’élagage zébraient les bois comme de violentes saignées qui convergeaient vers le sommet dégarni d’une colline à plusieurs lieues encore au sud. Ils avaient quitté les hauteurs de la chaîne de l’Istirion pour redescendre sur les terres du Royaume de Felden oriental, mais outre les exploitants de la forêt, la région était encore sauvage. Les hautes meules des charbonniers rougeoyaient dans l’obscurité comme des feu-follets épars. Ils miroitaient au centre de clairières qui trouaient la sylve épaisse en maints endroits comme de petits phares de civilisation dans les ténèbres. Ils prirent la direction de la colline où trônait Suifbois, perché de l’autre côté de la vallée sur une butte, minuscule îlot humain perdu dans la végétation. Amédée passa sa cape dans sa ceinture afin d’arrimer son protégé à son ventre tout en garantissant la liberté de ses gestes, puis flatta l’encolure de Kenchra :

« Soit prêt à galoper, je pense que notre arrivée va effrayer les charbonniers. »

Ils évitèrent tant que possible les clairières habitées par les familles miséreuses. Entre les troncs sombres, il était possible de discerner leurs huttes toutes en longueur, faites d’une épaisseur de branchages sommairement disposés en deux pans inclinés, sans fenêtres mais munies de deux portes, une à l’avant et l’autre à l’arrière. La torréfaction et la carbonisation du bois requérait des températures infernales qui dissuadaient les monstres nocturnes et les créatures sauvages d’approcher, la plupart du temps. Les seuls êtres éveillés qu’ils croisèrent dans la vallée étaient des chèvres attachées au bout de longues cordes et quelques mulets, regroupés dans les clairières qui n’étaient plus exploitées. Ils franchirent le cours d’eau qui marquait le fond de la vallée et les séparaient de la butte de Suifbois, puis s’engagèrent dans la dernière montée. Ils quittaient le couvert des arbres pour s’approcher des palissades qui enserraient quelques maisons et leurs potagers. Soudain, à l’approche de la torche venue du sentier nord, une série d’aboiements hargneux retentirent. Ils se transmirent de gueules en gueules comme une trainée de poudre, si bien que tous les chiens des charbonniers de la forêt devaient à présent trépigner, crier, sauter au bout de leurs longes tendues. 

« C’est peut-être mieux ainsi. Ils viendront à notre rencontre. »

Ils s’étaient arrêtés à mi-chemin. Des cris humains retentirent, des torches s’allumèrent et la porte percée dans la palissade de Suifbois s’ouvrit sur cinq silhouettes. Dans leur dos, trois autres charbonniers et leurs chiens encordés arrivèrent par la route qu’ils venaient d’emprunter. Amédée, grâce à son ouïe aiguisée, put saisir leurs paroles pleines de crainte alors qu’ils approchaient, pics et pieux en avant :

« Qu’est-ce qu’ça là ? »

« C’est un démon des montagnes ! Maligne vilaine beste ! »

« T’as d’jà vu ces bestes là sur des ch’vaux toi ? »

« Non mais y s’rait ben capable d’nous illusionner pour mieux nous empaumer ! » 

« ‘tention ! Le v’là qui bouge ! »

Amédée avait tendu ses paumes ouvertes en signe de paix et attendit qu’ils aient fini de s’attrouper. Ils s’arrêtèrent à une distance raisonnable de l’étalon qui s’était mis à piaffer. Ils demeuraient cachés derrière leurs pieux et leurs chiens qui grondaient. Amédée pris les devants :

« Suis-je bien au hameau de Suifbois ? »

Les visages effrayés des charbonniers trahirent leur étonnement, ils ne s’attendaient pas à l’entendre s’exprimer dans un langage humain, et certainement pas avec une voix aussi douce. 

« Plus d’Suifbois ici, l’a été détruit il y a dix cycles d’ça ! Qu’est-ce qu’vous cherchez démon ?! »

« Je ne suis pas un démon. Je voyageais vers Gaste lorsque j’ai trouvé une chose appartenant à un marchand nommé Ivram Brejvik. Le connaissez-vous ? Est-il ici ? ».

Le silence de l’assemblée accueilli ses paroles, rompu par des aboiements. Ils étaient vêtus de haillons plus de cent fois rapiécés et se serraient les uns contre les autres pour se donner de la force, encrassés jusqu’aux plis de la peau de suie noire, amaigris mais alertes comme seuls sont les hommes qui vivent dans la crainte. Leurs yeux apparaissaient démesurés dans la pénombre alors qu’ils détaillaient le cavalier. 

« Y’a qu’les démons qui viennent du nord, des monts maudits d’Istirion et d’la grand’ mer oscillante ! J’vous crois pas ! »

« C’est vous aut’ l’intrus, dites-nous qui vous’êtes et on décidera si faut vous tuer tout d’suite ou pas. »

Les battements frénétiques de leurs cœurs étaient audibles à ses sens, ainsi que l’odeur de la panique qui émanait de leur sueur. Amédée, qui n’avait pas bougé d’un centimètre à la façon des dompteurs qui tentent de gagner le cœur de créatures effarouchées, déclara d’un ton calme : 

« Je ne vous veux aucun mal. Je suis Lame Noire, Tombétoile est mon nom. »

Il était difficile de saisir les expressions successives qui apparurent sur les faces de l’assemblée. L’effarement était sans doute la plus prégnante, car s’il existait une chose aussi redoutable à leur yeux qu’un démon, c’était bien un guerrier créé pour lutter contre lui. Ils carrèrent les épaules sans baisser leurs pieux. L’effarement passé, tous prirent la parole en même temps, les yeux emplis de peur tournés vers la haute silhouette en armure. L’un d’eux imposa le silence en criant des mots de dialectes qui échappèrent à Amédée, et demanda :

« Comment qu’on sait si vous mentez pas ? »

Amédée, avec des gestes lents et comptés afin de ne pas effaroucher son auditoire, passa sa jambe par-dessus le dos de son cheval et mis pied à terre, puis, posa doucement un genou au sol sans quitter la foule des yeux. Les voix s’étaient tues, les aboiements suspendus, tous fixaient la silhouette qui présenta devant eux une épée droite dont la lame faisait douze paumes de long.

« Voici Tombétoile, la Lame qui m’a choisie et pour laquelle j’ai prêté serment de tuer les créatures au sang noir, de protéger celles au sang rouge et de servir celles au sang bleu. »

Ayant dit cela, sa poigne ferme dégaina la lame, révélant l’ouvrage magnifique qui présentait un léger évasement en langue de carpe avant de se terminer en une pointe effilée. Elle rougeoyait, comme si elle reflétait la lueur de flammes invisibles. L’auditoire apeuré avait reculé de quelques pas à la vue de l’acier noir, indécis quant à l’attitude à adopter. Les yeux d’Amédée se plissèrent légèrement, une silhouette approchait au-delà des torches qui l’aveuglaient. 

« Qu’est-ce que c’est que cet attroupement ?! » 

Un homme en armure était descendu du village et interrompit leur échange. Il n’arborait aucun blason et son armure comme lui-même, n’étaient plus de la première jeunesse. Il n’avait ni la tenue des militaires, ni la noblesse des chevaliers ce qui faisait certainement de lui un mercenaire. Sans considération pour les charbonniers, il les écarta d’un revers de bras et vint à la rencontre de l’intrus. 

« Qu’est-ce que vous fichez ici et qu’est-ce que vous nous voulez ? » 

M’sieur Drovak, c’est un monseigneur Lame noire qui nous vient d’là forêt maudite qu’il dit !

L’homme suspendit soudain sa marche et détailla à son tour Amédée qui se releva et précisa :

J’ai trouvé quelque chose appartenant à M. Ivram Brejvik sur les contreforts de l’Istirion cette nuit. Connaissez-vous cet homme ?

Le mercenaire répondant au nom de Drovak demanda, de la suspicion dans la voix :

Comment se pourrait-il que mon employeur ait égaré quelque chose sur les contreforts de l’Istirion alors que le point le plus éloigné qu’il ait atteint dans ces bois est cette butte de la Tête cendrée ?

Amédée ouvrit alors sa cape et dévoila l’esclave freyr, sous sa forme de renard. Ce geste vif suspendit la respiration de son auditoire et la chaine de charbonnier qui formait jusqu’ici un cercle fermé sembla sur le point d’éclater sous la tension comme une bulle. Sans tenir compte de ces émois, Amédée poursuivit :

« Vous lirez vous-même ce qu’il y a d’écrit sur le collier de fer de cet être. Maintenant que ma tâche est accomplie, je vais reprendre ma route. » 

Accompagnant la parole du geste, le Lame noire posa le renard au centre du cercle des charbonniers, les longes des chiens se tendirent et leurs gueules écumèrent de convoitise, puis, tournant le dos au mercenaire, le guerrier ajusta ses rênes et s’apprêta à se remettre en selle. Le mercenaire ne quittait pas le nouveau venu des yeux cherchant semblait-il un argument pour retarder son départ.

— Attendez ! Je pense que Monsieur Brejvik voudra remercier la personne qui lui aura rapporté son « petit trésor », Lame noire ou pas.

Le sourire malsain de l’homme suspendit sa décision. Combattre les monstres était une chose plus aisée à ses yeux que de se mêler des mœurs humaines. Le regard de supplicié que le freyr lui avait lancé lui revint alors en mémoire. Ne jamais se mêler des affaires des hommes avait été une de ses premières leçons… m ais mener sa tâche à bien était aussi son devoir.

— Montrez-moi le chemin.

Amédée ramassa le freyr métamorphosé et, conduisant Kenchra par les rênes, brisa le cercle des badauds qui demeuraient indécis, et rejoignit Drovak. Ce dernier prit la direction du village fortifié trônant au sommet de la butte et ne put s’empêcher d’ajouter :

Vous ne vous êtes tout de même pas donné ce mal pour ne pas demander une récompense, Lame noire ? 

Il y avait du dédain mêlé de crainte dans sa voix, à la façon des hommes qui moquent ce qui leur fait peur et ce qu’ils ne peuvent comprendre pour en réduire l’emprise sur leur destiné.

Je n’ai pas d’intérêt pour les récompenses dont vous parlez, mais je pense que nos natures sont trop différentes pour que vous compreniez cela, mercenaire.

Le mercenaire ne releva pas le cynisme qui teintait la voix aux tonalités de velours d’Amédée et préféra enchaîner :  

Je comprends parfaitement, vous êtes comme ces prêtres mendiants d’Ishard, vous refusez les possessions et les attaches terrestres.

 À la différence que ces prêtes sont admirés pour leur effort de privation, or, on n’a pas besoin de se priver lorsqu’on ne ressent pas la nécessité.

Le mercenaire, qui s’essoufflait dans la montée de plus en plus abrupte vers le hameau de Tête cendrée, coula un regard en biais à Amédée. A ses yeux, le guerrier Lame noire avait un aspect étrange, il semblait absorbé dans la contemplation des ombres nocturnes, sa respiration était profonde et régulière et la pente ne semblait pas lui poser de difficultés. Malgré ces constats, un autre s’imposa pour Drovak :

C’est la première fois que je vois un Lame noire, je vous imaginais plus grands et plus forts.

En effet, Amédée avait une silhouette longue et le port de tête haut qui donnait l’impression de grandeur, mais en réalité sa taille était inférieure à celle de la majorité des guerriers. Cependant, ses épaules carrées amplifiées par le port des épaulières renforcées et sa poigne de fer n’indiquaient aucune faiblesse et seul un fou l’eut sous-estimé. Néanmoins, son visage ne portait nulle trace de barbe, son nez était droit et long avec des narines aux ailes relevées, ses pommettes hautes et ses lèvres pleines. Un profil d’oiseau de proie. Quelques rides d’expression marquaient le coin de ses yeux sombres et son front, mais il était impossible de lui donner un âge et, enfin, une cicatrice nacrée barrait l’arrête de son nez près de la racine, mais dans l’ensemble, ça n’était pas le visage d’un guerrier menaçant. 

La force des Lames noires n’a rien d’une caractéristique physique perceptible à l’œil nu.



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