Partie 2 ~ 6
Elle sentit une main la secouer doucement. Son grand-père la réveilla en lui tendant un bol de thé à la menthe et une galette faite par Dalila. Azel aussi était en train d’émerger d’un sommeil de plomb, ses cheveux noirs, habituellement ordonnés en boucles lascives, se dressaient ébouriffés sur sa tête. Leur sommeil avait été court et profond. Amédée suspecta la magie du Lame-noire d’y être pour quelque chose. Fazam avait préparé les deux chevaux et repliait à présent les couvertures :
— Les enfants vous allez chevaucher Galla et je prendrai Ourag.
Il ajouta à l’adresse de Mordémon :
— À cette saison, les bergers auront certainement dressé leur campement dans la gorge de Shalod.
Le Lame-noire avait sauvé la vie de ses précieux petits-enfants, mais nul ne savait vers quels autres dangers encore plus terrifiants ils se précipitaient. Le vieil homme avait un mauvais pressentiment, particulièrement vis-à-vis d’Azel dont les dons attireraient tôt au tard l’attention de Mordémon. Ce dernier regardait dans la direction de l’enfant qui était devenu muet et prostré, comme s’il essayait de rentrer dans une coquille imaginaire
— À quel accueil faudra-t-il s’attendre de la part des bergers ?
— C’est un peuple très hospitalier… Mais en temps de crise, ils peuvent se montrer rudes.
Fazam gratta sa barbe de trois jours et ajouta :
— Amon avait de bonnes relations avec eux. Mon gendre était un nomade d’Ilbachra, un excellent pisteur en plus d’avoir la fibre commerçante. Il venait ici pour acheter du bétail et au fil des années, il s’était fait des amis dans la région.
— Je vous laisserai expliquer la situation et les raisons de ma présence. Si vous prenez les devants, ce sera plus facile d’obtenir leur coopération.
Fazam devait bien admettre qu’il conduisait un être mi-démon chez ses voisins et qu’il devait en assumer la responsabilité.
— Comment faites-vous pour travailler quand votre présence… inspire tant de craintes ?
Mordémon, qui avait habituellement une attitude lointaine et détachée, parut quelque instant réintégrer son corps et l’instant présent. Il s’amusa de l’effet qu’avait eu la question du vieil homme sur lui et caressait l’encolure de sa jument en répondant :
— Cela fait si longtemps que je ne m’étais pas posé cette question… Un Lame noire est craint ou conspué où qu’il aille.
Ses interlocuteurs en conçurent une certaine honte. Le juger avant même de lui avoir parlé ne les emplissait pas de fierté. Il poursuivit :
— Dans les Royaumes de la Bordure et du cercle du Nord, nous sommes plutôt vu comme des laquais, des engeances à la fois craintes et dont on peut se moquer à loisir. Ici, les gens nous montrent une hostilité plus ouverte et plus respectueuse.
Il déclamait ces réalités avec une attitude étrangement neutre, sans mettre la moindre emphase. Il poursuivait :
— Les mages et les érudits nous sous-estiment le plus souvent ou nous considèrent comme de curieuses reliques tandis que certaines contrées ou certaines cités ont même oublié notre existence… Mais pour répondre à votre question, je tente le plus souvent de trouver des intermédiaires pour me seconder dans mes rapports avec les humains.
Amédée avait écouté tout ceci en silence et ne put retenir sa langue plus longtemps :
— Mais pourquoi les gens sont méchants avec vous alors que vous les aidez?
Mordémon ne répondit pas mais s’amusa de l’indignation de la fille. Le silence tomba sur les voyageurs et seules quelques paroles purement fonctionnelles furent échangées du reste du voyage. Les heures passées en selle commençaient à devenir douloureuses, mais ils ne firent aucune halte, se contentant de manger sans mettre pied à terre. La monture du Lame-noire se révéla extraordinaire, devançant dans les montées les chevaux du désert en étant plus endurante et plus puissante qu’eux, elle ne montrait aucune faille, à l’image de son cavalier. Le paysage avait radicalement changé et ne ressemblait à rien de ce qu’Amédée et Azel avaient connu jusqu’alors. Les roches ocres s’élevaient en de vertigineuses murailles torturées, griffées par le passage d’eaux antiques. Des touffes d’herbes et de végétations inconnues s’agrippaient et escaladaient les parois, abritant des colonies d’oiseaux vifs et agiles. Ils vivaient dans les ombres menaçantes des rapaces aux glatissements sinistres. Ce qui frappa le plus Amédée, c’était que le lieu semblait vierge de toute présence humaine. Ou du moins, celle-ci était si discrète qu’il était impossible de soupçonner que ces humbles sentiers conduisaient à l’Oasis la plus prospère de la contrée. Mordémon se félicita d’avoir demandé à l’ancien d’être son guide. Ces canyons étaient un véritable labyrinthe et il aurait perdu un temps précieux à y chercher son chemin. Fazam, de son côté, était très rarement venu dans cette contrée et, s’il lui était impossible de se souvenir de la route, il savait reconnaître les symboles gravés sur les parois pour permettre aux voyageurs avertis de s’orienter. Il en profitait pour éduquer ses petits-enfants à leur lecture.
Au point du jour, les naseaux des chevaux se dilatèrent, Ourag et Galla commencèrent à s’agiter.
— Les chevaux ont senti quelque chose.
— C’est un couple de fauves qui vit dans une grotte en contre haut.
Une excitation coupable s’entendit dans le murmure d’Amédée :
— Oh ! Tu crois que ce sont des panthères des sables ?
Son frère lui répondit, craintivement :
— J’espère pas.
Amédée tentait de percer du regard les ombres des parois, elle se sentait invulnérable maintenant qu’elle savait que Mordémon les protégeait.
— Pouvez-vous nous conduire à un plateau ? Le jour décroît et je ne souhaite pas monter le camp dans une de ces gorges étroites.
Fazam chercha le symbole qui annonçait un lieu propice aux campements puis indiqua un sentier qui montait à flanc de falaise. Tous mirent pied à terre pour guider les chevaux plus aisément dans l’ascension et atteignirent un promontoire qui surplombait les alentours. Le vent était violent à cette hauteur, mais l’endroit désolé et dégagé était moins oppressant que le reste du canyon. Le froid saisit les enfants qui claquaient des dents et Fazam les abrita sous les couvertures. Devant le silence d’Azel, Amédée comprit que ce dernier était dans son monde, inaccessible. Emmitouflée dans la couverture, elle tisonna le feu avec une branche en attendant que la soupe bouillonne allégrement. Mordémon avait exécuté un rituel semblable à celui qu’il avait effectué la veille puis passa de longues minutes à entretenir Zaria dans une chorégraphie silencieuse parfaitement orchestrée.
— Sieur Mordémon, vous mangez pas ?
Le guerrier jeta un œil par-dessus son épaule au bol de soupe que l’enfant lui tendait et déclara :
— Ça ne sera pas nécessaire, merci.
Les yeux d’Amédée s’écarquillèrent :
— Mais... pourquoi ?
— Je ne ressens plus ni la soif, ni le besoin de manger.
Amédée avait du mal à concevoir qu’un être qui respire, parle, marche, ne mange pas. Comment une chose aussi essentielle et un tel plaisir pouvait lui être refusé ? Fazam était lui-aussi frappé de stupeur et fit écho aux questionnements de sa petite-fille :
— Je ne vous ai jamais vu dormir non plus…
— Je ne dors plus vraiment, en effet.
Le vieil homme et sa petite fille sondaient l’imposante silhouette qui n’avait d’humaine que la forme générale. Quand le Lame-noire fut satisfait des soins prodigués à sa monture, il se joignit aux autres autour du feu. Le rougeoiement des braises se reflétait dans son œil noir comme dans un miroir. Amédée ne pouvait s’en détacher.
— Pourquoi vous êtes devenu un Lame-noire ?
Mordémon se détourna d’Azel, répondant à sa question par une autre :
— Pourquoi cela t’intéresse-t-il ?
Elle ne put soutenir son regard et ne sut quoi répondre. La curiosité n’était sans doute pas une raison suffisante, ni justifiée, pour être aussi intrusive. Il poursuivit:
— Qu’est ce qui t’a poussé à enfourcher cet étalon à moitié sauvage et à me suivre dans la nuit noire ?
C’est Fazam qui répondit à sa place, sur le ton du reproche:
— Amédée, la tête brûlée. Elle tient ça de sa mère, ça ne fait aucun doute… Elle a sans doute voulu comprendre ce qui est arrivé à mon père.
—- Ces dispositions seraient remarquables dans une famille d’érudits Mais elles peuvent causer ta perte si tu t’intéresses de trop près aux démons et aux monstres. J’espère que l’attaque des kelpies t’aura gravé cette leçon dans le crâne.
Elle avait blêmi à cette évocation, resserrant sa couverture autour d’elle. Le Lame-noire tourna vivement la tête et cria :
— À ta place, je ne lui parlerais pas !
Azel sursauta violemment et bafouilla :
— Vous… vous pouvez les voir ?
Le Lame noire s’était emparé d’une poignée de sable et la jeta dans une direction précise, là où le regard d’Azel était tourné auparavant.
— Je t’observe depuis notre rencontre, gamin. Tu as certaines dispositions, mais tu n’as pas la force de caractère pour résister aux voix des esprits.
Tremblant de crainte, Azel répondit :
— Je, je n’ai jamais eu de problème…
— Je me demande comment tu n’as pas encore été emporté par un démon ou basculé dans la folie étant donné que tu passes tout ton temps à les chercher et à les appeler.
— Azel ! Qu’est-ce que le Sieur Mordémon insinue ?
Le garçon était devenu rouge comme un coquelicot et sombra dans un mutisme honteux. Le vieil homme se tourna alors vers le Lame-noire :
— Que voulez-vous dire ?
— Votre petit-fils est un amnis. Cela signifie qu’il pourrait devenir un mage s’il était formé, mais sans formation, il est possible qu’il ne survive pas à son adolescence.
Azel avait blêmit, tandis qu’Amédée s’exclama, la terreur s’insinuant dans ses yeux d’enfant :
— Quoi ?! Pourquoi ?
— Son pouvoir va croître et, pour l’instant, il sympathise avec des esprits inoffensifs. Mais s’il n’est pas dompté, il attirera les démons comme le miel attire les guêpes. Il ne connaîtra aucun repos et finira par leur céder.
Azel, désespéré lui répondit :
— Les esprits ont toujours été mes amis ! Je ne veux pas que ça change !
Mordémon regardait l’enfant au fond des yeux, déclarant d’un ton péremptoire :
— Les choses vont changer et tu ne pourras pas l’empêcher.
Amédée empoigna son frère par les épaules, l’attirant contre elle alors qu’elle criait littéralement au Lame-noire :
— Je vous laisserai pas faire ! Si Azel doit partir, j’irai avec lui !
D’un geste mécanique, Mordémon attisa le feu à l’aide d’une branche en déclarant :
— Je ne vais emporter personne, calme-toi. Je ne faisais qu’énoncer un fait. Je n’ai aucune prise et aucune autorité sur la destinée des humains.
Cette déclaration dénoua une angoisse insidieuse qui avait pesé sur eux depuis l’arrivée du guerrier. Il se tourna vers Fazam et, comme s’il lisait dans ses pensées, ajouta :
— Mais je vous conseille fortement de renoncer à faire de lui un jardinier et de le confier au Concilium qui saura lui enseigner comment contrôler son anima. Sinon les démons en feront leur gueuleton… dans le meilleur des cas.
Les yeux de Fazam s’agrandirent, c’était une réalité qu’il aurait préféré ne pas avoir à considérer.
— Azel est jeune, nous avons tout le temps de décider ce qu’il y a de mieux pour lui.
Mordémon poussa un soupir, tandis que le vieil homme buté continuait de négocier avec la réalité :
— Sa mère, qui était aussi pourvue de dons, a franchi l’adolescence sans difficulté ! Je ne vois pas pourquoi cela serait différent pour Azel.
Ce commentaire piqua la curiosité du Lame-noire et, non sans cruauté, il demanda :
— Certes, mais où est-elle aujourd’hui ?
Avant que Fazam ne puisse rétorquer, Amédée s’interposa :
— Vous voulez dire qu’un démon lui aurait fait du mal ?
— Baliverne ! Elle est morte suite à la naissance très difficile d’Azel, cela n’a rien à voir avec vos histoires ténébreuses !
Fazam s’exaspéra du fait que le guerrier donnait l’impression de tout savoir sur tout. Être si ouvertement contredit sur la destinée de son petit-fils l’agaçait au plus haut point. Azel lui dit d’une voix conciliante :
— Grand-père, j’irai apprendre comment contrôler mon pouvoir et ensuite je reviendrai à la ferme.
Le vieil homme se calma, réalisant bien combien son attitude pouvait être immature et acquiesça à cette promesse :
— Oui, ça me semble bien.
Amédée attendit longtemps que son grand-père et son petit-frère s’endorment pour s’approcher du Lame-noire qui fixait les flammes, immobile comme une statue.
— Sieur Mordémon ? Je peux vous poser une question ?
Le guerrier hocha la tête sans détourner ses yeux :
— Qu’est-ce qui est arrivé à mon père ? Je… J’avais pas le droit mais... j’ai vu son corps et... je n’arrive pas à l’oublier.
Le Lame-noire comprit enfin ce qui obsédait tant cette enfant et répondit calmement :
— Un démon a tenté de s’emparer de lui, mais il a réussi à ne pas lui céder. Ton père devait être un homme d’une volonté hors du commun.
Sans signes avant-coureurs, les larmes dévalèrent les joues d’Amédée, mais aucun sanglot ne franchit ses lèvres. Elle continuait, trop inspirée par le moment pour porter attention à ses pleurs :
— Vous savez s’il a rejoint ma mère et le Maître du désert ?
Dans un crépitement, le feu qui libéra des étincelles vers les cieux :
— Je n’en sais rien. Mais ce qui est certain, c’est qu’il a été plus fort que le démon.
— Comment vous pouvez dire ça ? Il est mort !
— Un humain, face à un démon, n’a guère d’autre choix tu sais. Il aurait pu devenir son esclave, se faire posséder de son vivant ou lui abandonner son corps à sa mort, mais il n’en a rien fait.
— Mais pourquoi les démons s’en sont-ils pris à mon père ?
— Il n’y a pas vraiment de raison tu sais, il était sans doute au mauvais endroit au mauvais moment.
Il ne réalisa pas que sa réponse amplifiait la peine de l’enfant.
— Il est temps que tu dormes, petite humaine.
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