Partie 2 ~ 7
La gorge de Shalod s’ouvrait devant eux et la rivière du même nom y serpentait dans un miroitement turquoise si limpide que les écailles des poissons y captaient les éclats du soleil. Les pas des chevaux qui se répercutaient avec fracas contre les parois avaient averti les bergers de leur venue bien avant qu’ils fussent visibles. Deux adolescents vinrent à leur rencontre, les saluant avec circonspection et, après quelques formules d’usage, les conduisirent en amont du courant en jetant des regards inquiets en direction de Mordémon. Au détour d’une paroi en apic, ils virent le campement d’automne qui dressait sa modeste architecture de toiles sur le sable ocre d’une plage. Le village de tissu, à quelques pieds de l’eau, devait abriter une dizaine de familles. Des enfants nus se baignaient dans la rivière tandis que les femmes pêchaient ou filaient la laine. Un chien aboya à leur approche, et les regards convergèrent dans leur direction. Délaissant leurs jeux, les plus jeunes vinrent à leur rencontre en criant d'excitation. Il y avait très peu de passage dans le canyon. L’arrivée des visiteurs suscita leur liesse car elle signifiait qu’on allait tuer le mouton et veiller tard pour s’échanger des nouvelles. Amédée et Azel trépignaient eux aussi. Sans attendre d’autorisation, ils glissèrent du dos de la jument et se joignirent au groupe d’enfants.
Fazam mit à son tour pied à terre et attendit tranquillement aux côtés des deux jeunes qui les avaient guidés. La cheftaine vint à leur rencontre. C’était une femme d’une quarantaine d’années, d’une stature imposante. Son corps ferme était enveloppé dans des lainages chamarrées qui lui donnaient une allure à la fois princière et rustique. Les piécettes ornant son turban et sa robe tintaient au moindre de ses gestes. Fazam inclina son buste et la femme fit de même, puis, parlant dans un dialecte qui échappait au Sieur Mordémon, elle demanda avec inquiétude qui était cet étrange cavalier qui accompagnait l’habitant d’El Silma. Fazam n’était pas le plus habile locuteur du dialecte des bergers. Il butait sur les mots, devait souvent faire de longues périphrases car il manquait de vocabulaire. Malgré cela, il parvint à plaider leur cause et à expliquer la décision du conseil des anciens d’El Silma. La cheftaine s’absorba dans le silence et aucun des deux intrus n’osa l’interrompre. Elle finit par prendre une décision que Fazam traduisit avec un certain embarra :
— Elle accepte d’appeler et de nous présenter son fils. Il est le dernier à avoir vu Amon en vie dans les montagnes sèches et c’est lui qui a retrouvé son corps dans le canyon. Mais elle refuse que vous approchiez du campement.
Mordémon eut un acquiescement profond et répondit de sa voix caverneuse :
— Je resterai à bonne distance. Pourrait-elle nous dire ce qu’elle sait au sujet du troupeau disparu et des manticores ?
Fazam traduisit la question et la réponse de l’ancienne sans pouvoir masquer son étonnement :
— Elle m’explique que ce seraient des étrangers qui auraient repoussé les manticores de leur territoire de chasse habituel. Les créatures affamées se seraient jetées sur plusieurs de leurs troupeaux et les auraient décimés.
— Qui étaient ces étrangers et où sont-ils maintenant ?
Le visage de la cheffe du village devint hostile à leur évocation. Fazam traduisit sa réponse :
— Ce sont des cavaliers du nord-ouest. Ils n’en savent pas plus.
Pour clore la conversation, Mordémon fit pivoter Zaria tout en déclarant :
— Vous me trouverez ici au lever du soleil.
Fazam hocha la tête et le regarda s’éloigner avec un sentiment étrange dans la poitrine, un tiraillement entre le soulagement et la crainte.
Amédée, batifolait dans l’eau et riait aux éclats. Sa peau sombre, comme celle d’Azel, captait le miroitement des flots et aussi la curiosité des enfants des bergers qui avaient une complexion un peu plus claire. Certains d’entre-eux présentaient même de troublant yeux verts sous leurs boucles noires. Elle tourna la tête et vit avec panique le Lame-noire les abandonner. Elle se rua hors de la rivière et caracola derrière lui, affolée. Fazam étendit son bras et la rattrapa alors qu’elle passait à sa hauteur.
— Où est-ce qu’il va ?
— Voyons Amédée, cesse tes enfantillages. Il sera de retour demain matin.
Amédée se tranquillisa. Elle ne voulait pas qu’il disparaisse sans elle en emportant toutes les réponses à ses cauchemars. Elle retourna aux jeux dans la rivière et, avec l’aide d’Azel et des autres enfants, ils construisirent des tours de galets, et s'entraînèrent à la pêche jusqu’à la tombée du jour. Le terrifiant incident des kelpies fit l’objet d’une reconstitution théâtrale collective et passionnée qui tourna en dérision les terrifiants poneys aquatiques.
Le soir venu, les bergers les invitèrent et leur servirent un délicieux méchoui accompagné de gambo et d’âssida dans de grands plats communs. Ils avaient pris place sur un vaste tapis chamarré, à côté du foyer où des flammes ronflaient. C’est lorsque les lunes se levèrent que le fils de la cheffe du village arriva. Il descendit un chemin serpentant le long d’une falaise dans l’obscurité naissante avec le pas plus sûr que celui d’une chèvre. Un chien le devançait en faisant des allez-retour consciencieux pour ouvrir sa voie et un âne marchait derrière lui. Les hommes du village étaient dans les hauteurs à cette période et se relayaient pour garder les bêtes. L’adolescent ne semblait pas fâché d’avoir été rappelé plus tôt au village. La solitude des montagnes avait tendance à rendre fous ou philosophes les bergers, et il aurait peut-être choisi de n’être aucun des deux si il avait eu le choix.
Les enfants de l’Oasis et ceux du canyon, repus, s’étendirent sur le tapis, et contemplèrent les étoiles qui coulaient doucement entre les parois de pierre. Les mères les berçèrent d’un chant relatant comment le Maître du Désert avait dompté les Djinns pour empêcher leur souffle de recouvrir le monde d’une mer de feu. C’était un rite protecteur. Quand se fût terminé, la cheftaine s’éloigna du cercle des chanteuses et prit Fazam à part ainsi que son jeune fils. Elle expliqua à l’ancien que ce dernier parlait la langue de l’Oasis, mais qu’elle ne voulait pas qu’il aille seul avec le Lame-noire. Fazam déclara avec résolution :
— N’ayez crainte. Je dois m’assurer que le Lame-noire ait mené à bien sa tâche pour le compte du conseil des anciens d’El Silma. Je vais rester avec lui.
Les piécettes du turban de la cheffe tintèrent alors qu’elle acquiesça. Puis, empoignant l’épaule de son enfant, elle lui dit, un index tendu sous son nez, de surtout faire attention à lui et de ne pas essayer de jouer les héros. Dans la foulée, ils offrirent leurs condoléances à Fazam pour la mort de son beau-fils, et il se mura dans un silence douloureux. L’adolescent se nommait Ejaz, et lui expliqua qu’il avait appris la langue de l’Oasis grâce à Amon qu’il avait toujours considéré comme un grand-frère. La cheffe déclara tandis que son fils traduisait :
— Nous aimions tous Amon ici. Je voulais même qu’il épouse une de mes filles, mais il disait que son coeur était tout entier pour ses enfants à présent… Et qu’il ne pourrait jamais oublier Azura.
Elle marqua une pause, son regard se perdant un instant avant de poursuivre:
— Le lien qui existait entre ces deux-là était trop fort pour leur propre bien.
Fazam toussota et écrasa pudiquement une larme avant qu’elle ne dévale sa joue tout en jetant un regard aux enfants qui dormaient. La cheffe lui resservit du thé et déclara dans son dialecte :
— Leur histoire était de celles qu’on conte dans nos chants.
Ejaz, dévoré par la curiosité demanda:
— C’est vrai que lorsqu’ils étaient jeunes, Azura a aidé Amon à s’échapper et à prouver son innocence alors qu’il était accusé d’un vol de bétail?
Fazam hocha doucement la tête à l’évocation de ce souvenir et précisa :
— Oui, c’est vrai. Amon était arrivé à El Silma comme une âme errante avec nulle part où aller et il se faisait exploiter par les fermiers. C’était le bouc-émissaire idéal, personne n’aurait pris sa défense. Il aurait été jugé coupable et on lui aurait coupé une main s’il n’avait croisé le chemin d’Azura.
Ejaz traduisit la réponse à sa mère qui hocha doucement la tête, se remémorant ses conversations avec Amon. Les traits de Fazam étaient tirés de chagrin. Amon se serait donné la mort pour rejoindre Azura s’il n’y avait pas eu ses enfants. La cheffe du village posa une main tatouée sur son avant-bras pour le ramener à lui. Avec douceur, elle lui avoua qu’elle avait le sentiment qu’ils faisaient partie de la même grande famille car la même affection les reliait à Amon. Elle ajouta, en séparant bien les mots pour faciliter la compréhension :
— Je peux garder vos petits-enfants au village le temps que vous accompagniez le Lame-noire, ou les guider jusqu’à l’Oasis.
Fazam eu volontiers accepté s’il avait été certain qu’Amédée ne se lance pas à leur poursuite… De plus, si Azel attirait vraiment les esprits et les démons avec ses dons, il préférait le savoir sous la protection du Lame noire tant que le démon ne serait pas tué et qu’ils ne seraient pas rentrés à l’Oasis. Le plus sage était de les garder sous ses yeux. Il répondit :
— Amédée est trop intrépide, elle veut savoir ce qui a emporté son père et ne renoncera pas à nous suivre. Azel la suivra, comme toujours. Je vais les garder avec nous… et les surveiller. Pourriez-vous envoyer un message à ma femme et lui dire que nous sommes ensemble et en sécurité?
La cheftaine acquiesça.
L’enfant retenait sa respiration. Elle ignorait jusqu’ici ces détails sur le passé de ses parents et son cœur tambourinait alors qu’elle espionnait la conversation de son grand-père et des bergers. Le cri d’un coyote la fit frémir, elle riva ses yeux vers le sommet des parois du canyon. Elle aurait juré voir la silhouette d’un cavalier glisser furtivement devant les orbes lunaires. Tout ira mieux bientôt pensa-t-elle, Mordémon trouvera et tuera le monstre qui l’avait privé de son père. Et, si le Maître du Désert le permettait, elle pourrait trouver le lieu où il était mort et y écouter ses dernières paroles, lui dire adieu. Son grand-père remit quelques bois au feu pour les protéger de la fraîcheur de la nuit et Amédée s’endormit.
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