Chapitre 18 : Les Marcheurs de l'Aube
L’air végétal et côtier de la nuit s’infiltrait par les coutures d’une lourde tente de campagne. Sous le monticule de fourrures d’ours, et de couvertures de rebut piquées au fil d’acier, la chaleur restait moite, presque suffocante. Une odeur de peau tiède après l'amour, de cannabis séché et de verveine sauvage flottait sous la toile accrochée au vieux bus servant de couchage à la Dam’ Akhima.
Gill, nu, adossé contre un sac de lentilles dures comme du plomb, laissait filer un filet de fumée bleue vers le faîte du toit, la cuisse encore collée par la sueur contre celle de la femme aux cheveux noirs comme la nuit. Joh, de l’autre côté, gardait son long bras lourd enroulé autour de la taille de leur amante, le nez niché dans le creux de sa nuque, une main caressant tendrement son sein gauche. Elle repoussa doucement les doigts agiles de son compagnon non pas qu'elle désapprouvait son approche, mais son esprit était déjà ailleurs. Joh sourit, déposa un baiser sur ses lèvres humides et, sans un mot, se dégagea affectueusement.
Le silence après le sexe était paisible, troublé seulement par le clapotis lourd du Pacifique au bas des falaises et le ronflement régulier du camp qui ne dormait que d'un œil.
— Si ton île aux Caraïbes existe pour de vrai, Joh... marmonna le Fabricateur en faisant sauter la cendre de son pétard d'un coup de pouce habile.
Il tirait un pan de couverture sur sa nudité apaisée, sous le regard amusé de ses deux compagnons.
— J’espère bien qu’il y aura du rhum. Du vrai, pas du jus de patates fermenté dans une marmite en fer blanc. Et des cocotiers. Et surtout que le sable ne gratte pas autant les fesses que ces foutues peaux de bestioles pelées.
Gill éclata de son rire sans filtre, ce rire brut qui pouvait mettre mal à l’aise, mais qui restait son rempart le plus honnête contre l'angoisse. Akhima laissa échapper un rire étouffé dans le noir, un son chaud et sourd qui fit vibrer la cage thoracique de Joh contre son dos.
— Tu râlerais même si le ciel se mettait à nous pleuvoir des crêpes au lard frit dans du beurre salé, Gillou, susurra-t-elle en passant ses longs doigts dans la touffe qui commençait à se clairsemer au sommet du crâne du vieux bricolo, avant de l’embrasser sur la bouche.
— Je ne râle pas, je fixe des normes de qualité pour le monde d'après ! rectifia-t-il avec une mauvaise foi de vieux goupil. Un navire, soit. Mais un navire avec un poêle et un matelas de crin, sinon je reste dans la roulotte.
Joh se leva, fit le tour de leur compagne nocturne et vint s’asseoir entre son vieux briscard et sa belle des nuits. Il posa une main tiède sur la cuisse de son ami. Dans la pénombre de la tente, le trio s’abandonna encore un moment à la douceur de l'instant.
Lorsque l’aube pointa son nez, le calme retomba, un peu plus pesant. Joh resserra son étreinte autour d'Akhima et sentit son corps se tendre imperceptiblement. Parler d'île, de port et de bout du monde, c'était faire remonter les fantômes que vingt ans de poussière et d’horreur n'avaient pas réussi à éteindre.
Gill finit par ronfler du sommeil du juste, accablé de fatigue ou assommé par l'herbe.
— Tu repenses à elle ? demanda Joh tout bas, son souffle chaud collé à ses omoplates.
Akhima ne bougea pas. Ses yeux noirs fixaient la lueur faiblissante de la lanterne à graisse. Elle n’en parlait presque jamais. Mais ce soir, avec la mer si proche et ces maudits papiers russes d'Alexandre Khrabmachin qui traînaient dans la besace de Ginah, la mémoire crevait la peau.
— Suhayla... Ma fille... murmura-t-elle, la voix éraillée et sanglotante. Trois mois, elle n’avait tout juste que trois mois, Joh. Elle aurait dû avoir un semblant d’avenir, un compteur de vie plus...
Elle ne trouva pas les mots, mais continua...
— Je me souviens de ses petits yeux comme des baies de genièvre... exactement comme ceux de la petite Klair quand vous me l’avez ramenée dans son panier à salade, braillant à pleins poumons, criant pour sa vie.
— Et quand tu vois Klair, c'est ta fille que tu vois...
— Oui... Et...
La jeune femme laissa sa phrase en suspens, lovée contre Joh comme pour lui voler sa chaleur. Dans son sommeil, Gill posa sa grande patte calleuse, noire de cambouis incrusté depuis des décennies, sur la cheville d'Akhima. Un geste muet, guidé par l'instinct du dormeur protecteur.
— Les années n’effacent jamais la perte d’un enfant, mais j’ai parfois l’impression que c’était hier. Quand les sirènes ont hurlé à l’hôpital de la Timone, reprit-elle avec la sécheresse de ceux qui ont trop pleuré... Les toubibs ont foutu le camp les premiers, suivis de près par toute personne raisonnable dans ces moments de panique générale... Je ne pouvais l’abandonner, mais je te jure que j’ai fait mon possible... Tout le monde poussait dans les escaliers, j’ai essayé de les remonter quatre par douze, jusqu’à ma chambre pour retrouver la couveuse et ma fille... mais la foule descendait comme une vague de merde sur une plage trop petite. Et, je n’y suis jamais arri...
Joh remarqua les larmes couler et passa son pouce sur sa joue pour effacer la peine qui marquait toujours le visage de son amie.
— Ça va ? Arrête si tu veux...
Elle n’écoutait plus, perdue dans les méandres du souvenir douloureux. Elle enfila machinalement un vieux soutien-gorge désuet déniché dans des ruines d’une civilisation obsolète.
— Et puis le bruit est venu du bas de l'avenue. Ce craquement de tôle, ces couinements de faim... cette marée de dents... Je n’ai même pas pu lui toucher le bout des doigts qu’elle était emportée dans les limbes des erreurs de crétins prétentieux...
Akhima renifla, essuya son visage trempé d'un bout de tissu taché de brun, imprimé de personnages de dessins animés délavés. Joh posa ses lèvres sur le sommet de son épaule, là où la bretelle usée tirait sur la peau.
— Depuis ce jour, assura Joh, tu l’as emportée dans tes bras, Akhi. Chaque gamin, chaque Mort-Debout que tu as débarbouillé, recousu ou engueulé depuis vingt ans, garde un morceau de Suhayla. Elle vivra toujours en toi, quoi qu’on en dise.
Akhima inspira un grand coup, gonflant sa poitrine comme pour chasser la fumée recrachée par leur vieux Gill, puis elle souffla l'air dans un long sifflement déterminé. Elle se tourna face à eux : l’endormi ronfleur et le sage aux préceptes réconfortants. Une lueur déterminée avait rallumé dans son regard le feu ardent qui dormait depuis ce jour fatidique.
— C’est pour ça qu’on ira jusqu'au bout pour monter sur ce rafiot, dit-elle d'un ton qui ne souffrait aucune réplique contradictoire. Pas pour oublier, mais pour que plus aucun môme n’ait à naître avec un compteur de vie limité.
— Allez, hop, debout les feignasses ! La brume se lève et Dambo va encore nous cramer la bouillie de maïs si personne ne lui tape sur la trompe.
Elle rit de joie pour oublier ses remords. Gardant pour elle l’extase coquine d’une nuit d’amour intense, elle rit de bon cœur en passant une longue robe de lin blanc...
À l’extérieur, le réveil avait sonné quand les premiers animaux avaient commencé à réclamer leur pitance. L’équipe en charge des bêtes commença par le gentil Dambo.
Akhima tira brusquement sur la couverture, arrachant le vieux bricoleur à son sommeil avec un grognement râleur, puis sortit d’un pas décidé du nid de leurs jeux nocturnes. Joh, souriant, admira la croupe qui se balançait outrageusement devant lui. Elle savait que sa tenue de lin, devenue presque transparente sous la lumière matinale, faisait son effet.
Elle disparut dans la routine bien rodée du convoi, où chacun jouait sa partition ; ainsi, la survie du groupe serait bien gardée.
...
La matinée était tiède, alourdie par une bruine salée qui collait aux cheveux. Pour une fois, « Le Serpent » s'étirait le long du plateau rocheux qui surplombait l'océan, n'ayant pas eu assez de place pour former son cercle. Les Veilleurs avaient dû étendre leurs forces de protection sur une distance plus grande.
La région était calme. Joh avait envoyé une arrière-garde à la recherche de la Horde ; il semblait qu'elle était occupée ailleurs. Ils avaient estimé son retour dans une ou deux semaines... Peut-être moins...
Tôt le matin, Rôh et une dizaine de futurs Éclaireurs en formation étaient partis au-devant du cortège de roulottes, dans l'espoir de trouver de vieilles ruines à piller, voire un gibier à traquer.
Rôh aimait les grands espaces, il s'y sentait libre. Il respira à pleins poumons l'air marin. Il se tourna vers le petit groupe qui l'accompagnait dans une mission éducative. Il adorait transmettre ce que Klair lui avait enseigné aux plus jeunes. Il secoua la tête, cherchant à remettre ses idées en place, cherchant comment les préparer à un avenir difficile.
Soudain, son instinct forgé dans la douleur lui fit ressentir un frisson remonter le long de son dos, comme un guitariste frénétique jouant de ses doigts avec ses nerfs.
Trois silhouettes se détachaient à contre-jour sur le ciel laiteux.
Le jeune homme plissa les yeux.
Tous les sens en alerte, Rôh leva la main.
Les Veilleurs stoppèrent net leurs rigolades et leurs chamailleries. Avec une synchronisation parfaitement maîtrisée, leurs lances et leurs arbalètes se braquèrent vers la falaise de grès rouge.
La première était une femme d'une quarantaine d'années, enveloppée dans un grand châle tressé d'écorces et de lanières de cuir souple. Son visage, tanné par le sel et les ultraviolets, portait de fines scarifications en forme de rayons au coin des tempes. À ses côtés, une jeune fille au regard dur tenait une longue lance fichée d'une pointe en obsidienne. Pourtant, elle ne semblait pas menaçante.
Les jeunes éclaireurs étaient surtout intrigués par le garçon d'une dizaine d'années au visage rond, aux yeux trop rapprochés, qui se tenait légèrement en retrait des deux femmes. Lui observait les enfants de son âge avec un sourire immense, sans la moindre crainte. Son étrange visage était aussi marqué dans sa chair de signes et de symboles ressemblant à des rayons solaires. Un murmure curieux parcourut la petite troupe partie le matin même du convoi.
Les deux parties s'observèrent quelques secondes. Rôh écarta les bras. Il donna son arbalète au jeune Tim, qui se tenait à ses côtés, pour signifier ses bonnes intentions.
La plus âgée des deux femmes fit de même, aucun geste d'agression dans son attitude. Elle posa la main sur la tête du petit et s'avança d'un pas lent, mesuré, jusqu'à portée de voix.
— Naya waké shíma... taïra noïa... dit-elle d'une voix singulièrement timbrée, grave et chantante.
Elle marqua une pause, puis désigna la jeune fille qui l'accompagnait en souriant.
— Tawa... nima wakan.
Celle-ci inclina légèrement la tête en guise de salut. Elle observait intensément la dizaine de garçons et de filles, leurs vêtements, leurs armes, juste par prudence ou par peur.
Puis elle se pencha vers la femme qui s'était avancée et lui murmura à l'oreille quelques mots que personne ne comprenait.
— Mama... nawa kèta... Solé-na.
Rôh fronça les sourcils et fit un signe d'incompréhension.
— Yoha, ris aish, ajouta le garçon au visage étrange pour les nés-après-la-chute.
La femme sourit. Elle posa doucement une main sur l'épaule du jeune guerrier et plongea son regard aux yeux sombres dans ceux, beaucoup plus clairs, de Rôh.
— Je comprends... Vous parlez la langue du Crépuscule. Désolée, cela fait longtemps que je ne l'ai pas utilisée. Je vais essayer de ne pas faire de fautes, aké saab...
Elle se tourna vers l'ensemble du groupe et sourit.
— Nous venons en paix. Nous ne cherchons ni votre métal ni votre viande. Nous marchons simplement sous la grande Clarté, Soleya waké.
La jeune femme, Tawa, resta silencieuse. Mais son regard inquisiteur, lui, ne l'était pas.
— Je m'appelle Kishi. Voici Tawa, ma fille de sang, et Achiq... Solé-na, le souffle du Soleil.
Rôh tendit une main. Devant l'incompréhension de la femme, il attrapa doucement son bras.
Kishi eut un léger mouvement de recul, surprise par ce geste qu'elle ne comprenait pas. Rôh relâcha aussitôt son bras et lui prit la main. Il la secoua deux fois, comme il l'avait vu faire tant de fois chez les anciens.
La femme observa leurs mains jointes, puis le visage du jeune homme. Elle regarda Tawa, qui haussa les épaules, tout aussi perplexe.
Rôh sourit.
— C'est une poignée de main. Une façon de dire qu'on vient en paix.
Kishi regarda encore leurs mains, puis imita le geste. Sa poigne était ferme, presque étonnamment puissante.
— Aub tacu, murmura-t-elle.
Rôh ne comprit pas les mots, mais le sourire qui les accompagna lui suffit.
Tawa s'approcha à son tour. Rôh lui tendit la main.
La jeune fille la fixa quelques secondes, méfiante, avant de l'attraper à son tour.
Achiq, lui, éclata de rire et tendit spontanément ses deux mains vers les jeunes Éclaireurs.
Quelques secondes plus tard, les armes étaient toujours là, mais elles avaient cessé d'être pointées.
Les trois inconnus descendirent de la falaise et rejoignirent le groupe, ils prirent ensemble le chemin du retour et rejoindre le convoi-Serpent.
...
Gill, appuyé sur son bâton de marche renforcé d'un vieux tuyau de gaz, jaugea de haut en bas, avec un sourcil sceptique, les trois individus arrivés avec la patrouille du matin.
Tout le campement s'était rassemblé autour des étrangers, poussé par une curiosité plus forte que la peur. Le dernier groupe de survivants rencontré remontait à plusieurs années, et la nouveauté se faisait rare.
— C'est fort joli tout ça, ma brave dame, coupa Gill devant l'explication de leur rencontre. Mais la grande Clarté, tout ça, tout ça... Je connais ça et c’est pas clair, cette histoire... Et puis, vous venez d'où, avec votre famille ?
— De l'endroit où naît la lumière. Nous suivons la course du Soleil, répondit Kishi sans se démonter, en laissant son regard glisser doucement sur les jeunes curieux qui écoutaient, intrigués, le discours de la drôle de dame.
Elle marqua une courte pause.
— Là où les hommes ont appris à remercier l'Astre au lieu de gratter le sol pour y chercher du fer mort. Nous ne voulons aucun mal. Nous partirons dès que possible, après quelques... Elle sembla chercher ses mots... Shima waké solé... Heu, courses du Soleil...
Joh et Akhima échangèrent un regard interrogateur. Ils n'eurent pas besoin de mots ; ils semblaient communiquer par la pensée. Ce qui, parfois, surprenait leur auditoire.
— Gill ? demanda Joh.
— Mouais, faut voir... ajouta le sceptique Bricoleur.
— Très bien... Si tout le monde est d'accord... Vous pouvez rester quelque temps avec nous, le temps que vous voudrez...
Kishi attrapa la main de l'homme et la secoua chaleureusement.
Le premier contact se fit sans heurt. Kishi offrit des sachets de racines séchées qui sentaient la réglisse et la terre fraîche, tandis qu'Achiq, le garçon au sourire immense, distribuait de petits galets de quartz poli aux enfants de la colonie.
En moins d'une heure, les trois nomades s'étaient fondus dans le rythme lent de la marche.
Au cours des cinq jours suivants, le convoi continua sa descente vers le sud. La rigueur du gel s'estompait peu à peu, remplacée par un crachin tiède et des brumes persistantes. Mais si le corps des marcheurs se détendait, la fatigue accumulée en vingt ans d'exode pesait plus lourd que jamais sur les épaules des adolescents. Joh et Ginah passaient du temps à détailler leur route, examinant de vieilles cartes de la région.
Akhima s’occupait du garçon, cherchant à comprendre les signes gravés sur sa peau. Des symboles mystiques ou de simples scarifications lui faisaient se poser tout un tas de questions sans réponses. Sa grande sœur traînait autour de sa caravane, mais ne semblait pas vouloir se mélanger au groupe.
Gill continuait d'enseigner à Dav ses connaissances, tout en gardant un œil sur ces étranges invités. Il avait chargé Kentin et Klair de rester prudents et de veiller sur le camp.
Kishi s'avéra d'une utilité redoutable. Elle connaissait les plantes de la côte, savait transformer les algues brunes en baumes apaisants pour les crevasses aux pieds et soulager les douleurs de dos des vieux.
Sa voix était un baume, son attitude une caresse permanente.
Elle approcha rapidement Louka, l'un des jeunes Veilleurs de garde au flanc nord. Le garçon avait dix-sept ans. Depuis la traversée de la toundra, il dormait mal. Il avait vu disparaître l'un de ses compagnons sous les crocs de la Horde et, depuis, le moindre bruissement dans l'obscurité faisait courir sa main vers sa lance.
— Tu portes un poids trop lourd pour des bras si jeunes, lui murmura Kishi un soir, alors qu'elle lui appliquait une pâte de feuilles broyées sur une ampoule purulente.
— Faut bien garder le camp, m'dame Kishi... bafouilla le gamin en baissant les yeux. Les monstres, la Horde...
Kishi continua d'étaler doucement la pâte sur l'ampoule.
— Naya... Aub Solé... shíma sans peur...
Louka releva les yeux, sans comprendre.
Kishi sourit.
— Tu trembles encore quand tu en parles.
Louka haussa les épaules.
— Faut pas avoir peur ?
Elle leva les yeux vers lui.
— Noïa... Ombre... La peur appartient à ceux qui marchent dans l'Ombre.
Elle reprit son geste, tranquillement.
— Regarde Achiq. Solé-na... Aub Solé. Est-ce qu'il te semble avoir peur, lui ?
Louka regarda le petit garçon qui jouait un peu plus loin avec ses galets de quartz.
— Non... Je ne crois p... Il n'en a pas l'air...
— Waké... Solé waké... Parce qu'il sait que le Soleil veille sur ceux qui lui font confiance.
Louka resta silencieux, songeur.
Kishi posa deux doigts sur le bord de l'ampoule.
— Shíma... waké...
Elle marmonna quelques mots supplémentaires, presque inaudibles, comme une sorte d'incantation. Le jeune homme ressentit une douce chaleur parcourir la plante de son pied endolori.
Il regarda Kishi avec étonnement.
— Dam' Akhima ne pourrait jamais faire ça, tu ne crois pas ?
Kishi eut un petit rire.
— Nima... Aub Solé...
Puis elle revint au langage du jeune homme.
— Non... Elle ne connaît pas encore ces chemins.
Louka esquissa un signe de tête approbateur, intrigué par le résultat de la manipulation de la femme mystérieuse, qui souriait en le regardant s'éloigner.
Le soir du cinquième jour, lors d'une halte au creux d'une crique de galets noirs, Klair surprit quelques rituels dont elle ignorait la signification. Elle observa Kishi qui traçait un grand cercle sur le sol avec une pierre ocre. Elle y dessina douze rayons sinueux, puis fit asseoir l'enfant au visage solaire, Achiq, au centre du dessin.
Le petit garçon, ceint d'un collier de coquillages et de débris de verre dépoli, balançait son buste en riant doucement.
Kishi se mit à chanter une litanie lancinante, faite de mots dans une langue mystérieuse mêlés de vieux dialectes déformés, une musique sans âge qui semblait faire vibrer la falaise. Tawa tournoyait autour du cercle en agitant un faisceau de sauge fumante.
Elle remarqua la présence d'une dizaine d'autres adolescents qui regardaient aussi la scène, fascinés par cette poésie gratuite, cette paix sans condition et cet étrange rituel.
— Je te jure, ils sont trop bizarres. Après, elles se sont mises à poil... racontait Klair à son compagnon de couche.
Dav sourit, en imaginant les deux femmes complètement nues. Elle lui donna une claque sur les fesses, comme pour le faire revenir auprès d'elle, puis lui murmura à l'oreille en l'embrassant dans le cou :
— Gros pervers... Arrête, sérieusement. Tu crois que je devrais en parler à Joh ?
Dav l'enlaça tendrement, collant son corps chaud contre celui de la jeune chasseuse.
— Fais ce qui est juste, voilà ce que te dirait Joh... Alors, qu'est-ce qui est juste selon ton instinct ? susurra-t-il d'une voix remplie de désir, réveillé par le contact charnel de son amante préférée.
La nuit était bien entamée et leur désir assouvi lorsqu'elle prit sa décision de prévenir son père de substitution. Dav ronflait à ses côtés, du repos du guerrier après un combat mouvementé.
Au matin, à la suite des révélations équivoques que lui avait rapportées Klair, Joh avait réuni le conseil dans sa remorque. Autour de lui se tenaient ses vieux compagnons, Gill et Akhima, Ginah, Klair bien sûr, ainsi que Dav et Rôh. Louka s'était joint à eux, curieux de comprendre ses doutes et ses troubles intérieurs.
— Tu es sûr de ce que tu as vu ? interrogea Joh.
Gill, assis un peu plus loin sur une caisse de vieux disques vinyles, tira une longue bouffée de son joint, faillit s'étouffer et cracha un gros nuage aux senteurs exotiques.
— Tu vois, Joh, glissa-t-il au grand homme. C'est trop propre pour être honnête. Quand on te distribue du blabla spirituel et du mystique sans te demander un sou en échange, c'est que c'est toi le produit qu'on va passer à la casserole.
La Dam’ Akhima, songeuse, enchérit calmement :
— Tu sais ce que ça a donné au cours de l'histoire... N'oublions pas les guerres, la division, au nom...
— ... d'un ami imaginaire... coupa en riant le Bricoleur...
Joh réfléchit en attrapant le joint que lui tendait son ami déchiré. Il regardait les jeunes qui ne connaissaient pas les préceptes théologiques, ni le danger que peuvent représenter des paroles justes et pleines de bon sens lorsqu'elles sont dévoyées. Il se gratta la barbe comme un sage face à une décision complexe.
— OK, on surveille, sans les brusquer ni les contrarier. Qui veut s'en occuper ?
Louka leva timidement la main.
— Moi.
Joh tourna la tête vers lui.
— Toi ?
Le jeune homme haussa les épaules.
— Je lui ai déjà parlé. Elle m'apprécie, je crois... Et puis, elle m'a soigné.
Gill, dont la tête disparaissait presque entièrement dans un nuage de fumée, plissa les yeux.
— Justement...
Louka ne répondit pas. Il regarda un instant ses bottes, puis releva la tête.
— Je... Je veux comprendre ce qu'elle cherche. Bafouilla Louka
Joh observa le garçon quelques secondes. Il finit par acquiescer.
— D'accord. Mais tu observes. Tu ne joues pas au héros et tu ne cherches pas les ennuis.
— Je... Oui, promis, dit-il doucement, comme pour lui-même, le nez dans ses chaussures.
Gill écrasa son joint dans un vieux cylindre de mobylette qui servait de cendrier.
— Et si elle commence à te faire pousser des poils et à te parler d'esprits chelou, tu viens nous prévenir avant de te mettre à danser tout nu autour d'un caillou.
Le jeune garçon esquissa un rictus de gêne avant de quitter la caravane sous le regard défiant de Joh.
...
Les jours passèrent calmement, plus ils descendaient dans le Sud, plus le temps était clément. Les journées chaudes leur faisaient presque oublier que la menace était toujours derrière eux, bien décidée à se nourrir de leurs chairs et de leurs os.
Kishi et Tawa ne se contentaient plus de soigner les plaies, elles commençaient à semer les graines du doute sur le but ultime du voyage. Plusieurs fois, on les avait aperçues discuter dans leur langue avec quelques membres du convoi, coupant court à leurs échanges lorsque les trois Grands ou d'autres membres du conseil approchaient trop près.
Un soir, alors que Ginah et Joh étalaient les croquis traduits des papiers russes sur une bâche pour calculer la distance jusqu'au fameux port du Projet : Dernier recours, Kishi s'assit près d'eux sans y être invitée.
— Vous cherchez encore un fantôme de fer, dit-elle en désignant du bout de ses ongles propres le schéma du navire soviétique. Les hommes d'avant ont brûlé le ciel avec ces machines. Voulez-vous vraiment remonter dans le ventre d'un monstre de métal pour aller sur une autre terre ? Le Soleil a purifié ce monde. Seuls ceux qui abandonnent le fer et l'orgueil seront admis dans la nouvelle Aube.
Ginah releva son regard d'acier, la carte encore serrée dans ses poings striés de cicatrices.
— Ce « monstre de métal », m'dame, c'est ce qui va nous éviter de crever de faim quand la mer va monter, rétorqua la jeune femme d'un ton sec. Ce ne sont pas tes p'tits soleils dessinés dans la boue qui vont nous faire traverser trois mille milles de flotte. Ce que tu racontes, c'est de la belle chansonnette pour endormir les mômes.
Joh sursauta de surprise. Il ne s'attendait pas à autant d'animosité balancée avec autant d'aplomb.
— L'orgueil parle par ta bouche, ma fille, sourit Kishi avec une compassion exaspérante. Le Soleil demande des cœurs nus, pas des machines rouillées où des espoirs vains.
Au même moment, à l'autre bout du camp, la tension monta d'un cran entre Akhima et Tawa. La Dam' avait surpris la jeune fille à la lance en train d'expliquer à deux adolescentes de la cuisine que, pour entrer dans la communauté des Marcheurs de l'Aube, il fallait savoir « offrir son sang » lors du solstice pour apaiser l'Astre et garantir les récoltes sauvages.
Akhima s'était plantée entre Tawa et les gamines, sa louche en bois levée comme une masse d'armes, le visage sombre comme un orage d'été.
— Toi, la bigote, tu vas fermer ton claque-merde tout de suite, gronda la Maman du Serpent. Si j'en entends encore une parler de piquer le sang de nos gosses pour faire plaisir à ton soleil de mes deux, je t'enfonce la lance là où je pense et te fais bouillir dans la marmite du soir. Chez nous, les enfants n'appartiennent à aucun dieu. Ils s'appartiennent à eux-mêmes !
Tawa s'était reculée sans un mot, un petit sourire en coin. Akhima se demandait si le venin était déjà inoculé dans la tête des plus faibles ou si elle se faisait des idées.
Dans le convoi, une tension sous-jacente faisait que beaucoup se regardaient en chiens de faïence. Quelque chose se distillait lentement dans les esprits fatigués. Les trois Grands sentaient bien que quelque chose se tramait, mais ils n'arrivaient pas à l'expliquer.
Le treizième soir, le calme qui régnait sur le campement était presque irréel. Kishi fit un dernier rituel, plus long, plus doux encore que les précédents. Cette fois, elle pratiqua au centre même du convoi. Elle ne cherchait plus à débattre avec les Anciens. Elle ignorait les sarcasmes de Gill et le regard noir de Joh. Elle ne s'exprimait plus que dans cette étrange langue.
Pendant la nuit, un brouillard d'huile, épais et glacé, s'infiltra depuis l'océan, enveloppant les wagons et les tentes d'un linceul cotonneux plongeant le convoi dans un sommeil sibyllin.
Au petit matin, le coup de sifflet d’un Veilleur déchira le silence laiteux. Un son strident, affolé. L’énervement des animaux avait alerté le jeune gamin en veille à l’entrée du campement.
Joh sortit de sa tente en trombe, un sabre de cavalerie à la main, suivi d'Akhima et de Gill à demi nus. Les gardiens des bêtes tentaient de calmer leurs animaux.
— Ils sont partis ! cria Dav, qui était arrivé devant l'endroit du campement des trois nomades, désormais vide. Plus de châle d'écorce, plus de marmite de racines, plus d'Achiq, l'enfant Soleil. Plus personne.
Au poste de garde nord, la lance de Louka était plantée droite dans le sol battu. Autour de la pointe de fer, tracé avec de la cendre encore tiède, un grand soleil à douze rayons encerclait l'arme fétiche du gamin, abandonnée dans la poussière.
— Combien ? hurla Joh en attrapant Rôh par le col de sa veste de cuir. Combien il en manque ?!
Rôh avait le visage décomposé, les yeux rouges de honte et d'incompréhension.
— Dix... Joh. Dix mômes. Louka, le petit Léo, la bande de la deuxième roulotte... Et trois Veilleurs de la patrouille de nuit. Ils ont filé avec elles avant l'aube. Pas un bruit... On n'a rien vu venir...
Akhima s'effondra à genoux dans l'herbe trempée de rosée, les mains plaquées sur son visage, lâchant un sanglot lourd, rauque, le cri de colère et de tristesse d'une mère à qui l'on vient d'arracher les entrailles.
Gill s'approcha de la lance plantée dans la cendre. Il la poussa du bout de sa botte usée, la faisant osciller légèrement. Il cracha par terre, le visage vieilli de dix ans en une seconde.
— La salope... Je le savais... Toutes ces bondieuseries de malheur...lâcha le Fabricateur, la voix tremblante de rage contenue. Elle ne nous a pas pris nos vivres. Elle nous a volé notre avenir.
Sur la falaise, le soleil de bord de mer perçait enfin la brume, diffusant une lumière jaune, crue, indifférente, sur les chariots immobiles. Le convoi n'avait pas perdu ses enfants contre les incisives de la Horde ou la rigueur du gel. Il les avait perdus contre une illusion.
Pendant plus d'une heure, le campement ressembla à un navire démâté dérivant dans le brouillard. Personne n'osait plus élever la voix. Les sabots des bêtes de somme piétinaient le gravier trempé, et de légers murmures d'incrédulité traversaient les rangs : dix gosses envolés, fondus dans la vapeur du Pacifique, sans un cri, sans une goutte de sang pour sceller le départ.
Rôh restait planté devant le soleil tracé à la cendre, la main crispée sur le manche de son poignard, les yeux injectés de sang.
— Allez, il faut faire quelque chose, on prend une douzaine d'hommes, lâcha-t-il, la voix enrouée par la rage. On coupe à travers les collines de grès. Avec leurs deux traîneaux et les plus jeunes, ils ne peuvent pas avancer vite. Avant ce soir, on les a rattrapés.
— Et ensuite ? le coupa Ginah en s'avançant, les feuilles du Projet : Dernier recours serrées sous son bras, comme à une bouée lui rappelant Vinz. Tu vas faire quoi, Rôh ? Tirer dans les jambes de Louka ? Attacher la p'tite de la deuxième roulotte sur un plateau pour la ramener de force ? Ils ne sont pas pris en otages. Ils sont partis de leur plein gré, que tu le veuilles ou non.
— C'est des mômes ! rugit Rôh en se retournant, le visage cramoisi. On les a nourris, on les a protégés de la Horde pendant vingt ans ! Ils ne savent même pas ce que c'est qu'un sacrifice !
— Justement, dit doucement Joh, qui voyait dans ces adolescents qu'il avait vus grandir l'avenir du convoi. Ils prenaient encore des décisions maladroites mais ils formeraient une bonne relève...
Le grand homme s'était approché sans bruit. Il paraissait avoir pris un coup de vieux dans la nuit, ses épaules s'affaissant sous son manteau de cuir usé. Il posa une main lourde sur l'épaule de Rôh.
— Ils ne veulent plus de notre famille, Rôh. Ils ne veulent plus de nos histoires de fer rouillé, de survie compliquée et de cartes russes qu'ils ne savent pas lire. Kishi leur a offert un conte de fées sans armes et sans monstres. Tu ne peux pas tuer un conte de fées avec une arbalète.
— Alors on les abandonne ? cracha le guetteur. On continue comme si de rien n'était ?
— Si on se sépare pour traquer des fantômes dans ces collines, intervint Gill en étouffant une quinte de toux, on brûle le peu de réserves qu’il nous reste. Et si la Horde repasse par là, ce qui est indéniable, on se fait cueillir comme des figues trop mûres. La route vers le sud, c'est notre seule porte de sortie. Le bateau existe, les papiers du colonel Khrabmachin ne mentent pas. Si on tourne le dos au port maintenant, tous ceux qui restent ici crèveront aussi. Que ce soit sous les crocs ou de la faim, que préfères-tu, Rôh ?
Un silence lourd retomba sur le groupe, comme un coup de poing dans l'estomac, face à une réalité imparable.
Akhima se redressa lentement. Elle s'était essuyé le visage du revers de sa manche. Ses yeux étaient rouges, mais sa mâchoire était verrouillée, dure comme un galet de torrent. lle s'approcha de la lance de Louka, toujours fichée dans le sol. Sans un mot, elle attrapa le bois, le déracina d'un coup sec et le jeta à l'arrière de la première roulotte.
— alqaraf !! Le premier qui reparle de Kishi ou de son maudit soleil devant les petits, je lui fais nettoyer les essieux à la brosse à dents, déclara-t-elle d'une voix sèche qui ne tremblait plus. On a de la bouillie à cuire. On a six kilomètres à faire avant le coucher du soleil si on veut atteindre la crique suivante, en route.
Le signal du départ fut donné sans clairon ni chant. Les animaux s’ébrouèrent aux ordres donnés, et le convoi s'ébranla à nouveau, laissant derrière lui le cercle de cendre effacé par la marée montante.
Klair marchait à côté de la roulotte d'Akhima, le regard fixé sur la ligne d'horizon où le soleil tentait de percer la brume marine. Elle portait la besace aux cartes de Ginah sur l'épaule.
— Tu crois qu'ils vont avoir froid ? demanda-t-elle tout bas à la Dam'.
Akhima ne se retourna pas, les mains fermement cramponnées aux guides de son attelage, le regard tourné vers l’avenir.
— Ils ont fait leur choix, petite. Nous, on a le nôtre. L'île est devant nous. Et cette fois, personne ne nous arrêtera.
Le serpent de toile, de chair et de fer reprit sa marche lente le long de la falaise, s'enfonçant un peu plus vers le Sud, vers la promesse d'un port, d'un navire et de la fin de l'exode.
Personne ne remarqua le dernier regard en arrière que lança Joh. Herv lui apporta un bol de soupe d'avoine et posa sa main sur l'épaule du vieux guide...
Dans le lointain, la Horde avait fini par rattraper la harde de rennes et rongé leurs chairs jusqu'aux os. Elle reprit, lentement mais sûrement, sa traque du convoi, guidée par les odeurs qu'ils laissaient sur leur chemin...
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Cette fuite semble de plus en plus vouer à mal finir.
Après, qui sait, la secte a peut-être plus d'avenir que le serpent.