Chapitre 19 : La voie de l'eau
Joh réfléchissait, debout sur la crête rocheuse. Le vent salé du Pacifique lui fouettait le visage, et ses mains croisées derrière le dos le figeaient dans la posture d'un chef d'État archaïque sur une vieille photographie venue d'un monde rayé d'un trait du récit de l'univers.
En contrebas s'étalait San Diego, ou ce qu'il en restait... Joh scrutait l'horizon du regard. Face à lui, au nord et à l'est, la ville n'était plus qu'un amoncellement de tours dévastées où une flore sauvage, tenace et furieuse, avait repris possession de son territoire. Ce qui étonnait le guide, c'était qu'habituellement, il ne devrait pas y avoir autant de végétation. Les dents des rats rongeaient tout jusqu'aux racines, laissant à peine une possibilité de renouvellement au printemps suivant. Herv et Gill se tenaient à ses côtés.
— Regarde sur la droite, indiqua le Cook.
La presqu'île, juste sous leurs pieds, semblait avoir été épargnée par vingt ans de chaos. Les quais tenaient encore debout, drapés dans un manteau de rouille et de sel.
Joh cherchait à se situer sur une carte de la région altérée par la pluie et le temps, dénichée par les éclaireurs dans une vieille station-service. Il pointa du doigt, au loin par-delà la baie, le long ruban bleu-gris du pont de Coronado qui, selon la carte, s'arquait au-dessus de l'eau calme, reliant la presqu'île à une péninsule hérissée des silhouettes gigantesques de bateaux d'une guerre passée, échoués il y a longtemps à quai comme des baleines de fer. Un regroupement de tentes médicales et militaires servait de checkpoint à l'entrée du port. Et au bout du plus long des quais, accroché désespérément à la rive par des bittes d'amarrage de bronze qui n'avaient jamais cédé, un grand navire gris attendait.
— Tu vois quelque chose ? interrogea Joh.
— Nan... Pas de mouvement... Tout semble avoir été abandonné il y a peu, constata le vieux Bricoleur. Tiens, regarde par toi-même, ajouta-t-il en passant sa longue-vue à son ami.
Joh balaya sans rien dire les restes de la ville. Il souffla, une incertitude marquant son visage fatigué. Il aperçut Ginah qui approchait, montant la colline pour les rejoindre.
— C'est lui, souffla Ginah qui venait de s'asseoir à ses côtés. Il s'accroupit auprès d'elle, posant une main bienveillante sur son épaule.
Elle serrait la liasse de documents russes contre sa poitrine comme une relique sacrée, ultime souvenir d'une survie heureuse. Elle sortit de sa besace une paire de jumelles aux verres fendus et observa le panorama qui s'étendait à perte de vue.
— C'est exactement ça, Joh. La coque, le numéro encore lisible, la silhouette du bateau... Tout correspond aux images et aux machin-ordonnées du colonel Ruzz.
Joh sourit, ne sachant pas si la jeune femme inventait son propre langage ou si elle l'avait fait exprès. Herv se tourna vers le convoi qui attendait les nouveaux ordres. Il grommelait quelque chose dans sa barbichette, ce qui faisait marrer les plus jeunes.
— Joh ? Je crois qu'il faut prendre une décision. Les réserves sont presque épuisées et tout le monde attend...
— Je sais, dit Joh en se frottant le visage, comme pour remettre ses idées en place.
Il rendit la lunette bricolée à son propriétaire et fit un geste circulaire en direction du convoi, lançant le signal de départ pour rejoindre la ville. Joh attrapa le bras de Gill et lui dit à l'oreille :
— Envoie les Veilleurs de Rôh en avant, qu'ils s'assurent qu'il n'y ait aucun danger.
— Tu es sûr de ce que tu fais ? questionna Gill en descendant la colline aux côtés de son chef.
— Non...
— OK, c'est toi qui vois...
Gill bouscula par jeu Ginah d'un petit coup d'épaule en rallumant son pétard d'herbes euphoriques.
À la nuit tombée, la caravane serpentaire entra dans les décombres de San Diego, par des rues étrangement silencieuses, étrangement en bon état, comme entretenues depuis la chute. L'air marin fouaillait les visages à mesure qu'ils approchaient du port et de leur but, vers un espoir final. En tête, Dambo, dirigé par Joh, ne semblait ressentir aucun danger ; il avançait paisiblement, tractant la remorque-réserve sans difficulté sur l'asphalte craquelé.
Plus ils s'enfonçaient dans le cœur de la vieille cité portuaire, seulement accompagnés par les cris d'alarme des oiseaux marins, plus l'angoisse montait dans les jeunes esprits influençables.
Le Serpent stoppa son avancée à une cinquantaine de mètres du checkpoint servant d'accès au port. Des papiers volaient dans le vent de mer. Une ambiance de film d'horreur, pensa Akhima en descendant de sa roulotte.
Gill s'approcha de leur guide. Celui-ci fronçait les sourcils, passant sa main libre dans sa barbe pour en triturer les poils, comme il le faisait toujours lorsqu'il était inquiet. Gill lui posa la main sur l'avant-bras, comme pour le rassurer.
— Envoie quelques Veilleurs, ordonna Joh sèchement, comme pour lui-même.
Un petit groupe d'éclaireurs fut organisé en quelques minutes. L'arrivée au port avait ravivé l'espoir des jeunes gens du convoi, et une sorte d'euphorie collective planait sur le groupe de survivants.
La petite escouade se déplaçait lentement, avec une maîtrise presque militaire enseignée par les plus anciens, cherchant son chemin entre les épaves de voitures et les sacs de sable installés là il y a maintenant une éternité. Joh les vit disparaître entre les tentes. Pendant de longues minutes, ils ne donnèrent aucune nouvelle, aucun signe, ce qui rendait l'ensemble du convoi nerveux.
Rôh avançait prudemment entre les tentes, jetant des coups d'œil derrière les vélums flottant dans le vent. Tim, sur le qui-vive, le suivait de près, l'arbalète armée, carreau encoché. Le reste du groupe d'éclaireurs suivait en silence. Le jeune chasseur regardait ses compagnons : il était rassuré par les progrès faits et l'attitude sérieuse qu'ils adoptaient dans leur rôle.
— Il n'y a personne, chuchota quelqu'un.
— Ohé ! cria Rôh en se redressant.
Personne ne lui répondit, sauf peut-être un goéland qui exprima son irritation d'être dérangé. Le silence qui montait de cette presqu'île intacte n'avait rien de rassurant. Pas un bruit, pas un rongeur visible, pas le moindre mouvement dans les carcasses rouillées de grues et de camions qui découpaient le ciel laiteux.
— On s'installe ici, décida Joh d'une voix calme mais sans appel. Le temps qu'il faudra. Gill, le bateau t'appartient. Le reste du convoi monte le camp sur les quais, à bonne distance des premières artères de la ville.
L'installation du convoi ne prit que quelques heures. Les Veilleurs formèrent un périmètre de sécurité, grimpant sur les toits et autres carcasses pour obtenir de meilleurs points de vue.
Les premières semaines sur les quais furent marquées par un chantier titanesque. Rapidement, le Fabricateur avait dû se rendre à l'évidence... Les cuves à mazout du navire soviétique, rongées par vingt ans de condensation et de dépôts acides, n'offraient plus qu'un limon noirâtre et inutilisable qui encrassait les injecteurs dès la moindre tentative de démarrer le moteur diesel.
— On ne traversera pas le Pacifique au mazout, p'tit frère, avait lâché Gill en crachant une giclée de suie noire sur le pont. Ou alors, on fait cent milles et on sert de buffet flottant au milieu de nulle part.
— Alors on fait quoi ? avait demandé Joh, appuyé contre la balustrade de leur arche salvatrice.
— On fait ce que les hommes faisaient avant d'être assez cons pour brûler du jus de roche ! On utilise le vent ! Surenchérit le vieux Bricolo en écrasant son énième pétard de la journée.
Pendant un mois entier, le quai et les entrepôts les plus proches se transformèrent en une forge à ciel ouvert. Gill, secondé par Dav, Rôh et une dizaine de bricoleurs du convoi, désossa les mâts de charge et les grues du port pour fabriquer un gréement de fortune.
À force de découper des tuyaux d'acier, de souder des renforts et de tresser des câbles de remorquage, ils réussirent à ériger un mât central colossal, solidement ancré dans la structure du navire. Dans le même temps, une autre équipe s'affairait à boucher les trous et à colmater les brèches de la coque.
Pour la voilure, c'est l'équipe d'Akhima et de Ginah qui prit le relais. Elles récupérèrent toutes les bâches plastifiées de la caravane ainsi que les voiles de canots abandonnés dans la marina, puis les cousirent ensemble avec du fil de pêche renforcé et du fil de cuivre torsadé. Le résultat était une immense voile en patchwork, bigarrée, zébrée de bandes bleues, vertes et grises, mais d'une solidité à toute épreuve.
— Elle est moche comme un pou, ma Vieille Dame de fer et de bois, rigolait Gill en observant le monstre de toile hissé pour essai, mais avec une brise de travers, je te jure qu'elle va pousser ses mille tonnes comme une coquille de noix !
Pendant que les charpentiers du dimanche s'activaient sur le navire, d'autres groupes arpentaient les hangars du port pour accumuler les ressources vitales, les fûts d'eau douce tirés des citernes de secours, des caisses de conserves scellées dans la graisse, et quelques sacs de sel marin pour conserver les futures prises de pêche.
Tim et Samy avaient été désignés ensemble pour la corvée des hangars nord, les plus éloignés du campement, ceux que personne ne voulait prendre seul. Samy ouvrait la marche sans un mot, méthodique, vérifiant chaque container avant d'y toucher, cognant deux fois sur les parois de tôle pour en déloger d'éventuels locataires avant d'ouvrir. Tim, lui, sursautait à chaque grincement de portail rouillé, la main crispée sur son arbalète bien plus souvent que nécessaire.
— Tu trembles comme une feuille, remarqua Samy sans lever les yeux de la caisse qu'il inventoriait, pas méchamment, juste un constat.
— Je tremble pas, mentit Tim.
— Ok, dit Samy, imperturbable. T'as raison. C'est le vent.
Un silence. Puis, malgré lui, Tim laissa échapper un petit rire nerveux. Samy esquissa un sourire en coin, le premier de la journée, et lui tendit une caisse de conserves à porter.
— Prends ça. Ça occupera tes mains. Un gars qui porte, il tremble moins.
Ils finirent la corvée en silence, mais un silence différent de celui du matin, moins lourd, partagé plutôt que subi. En repartant vers le camp, chargés comme des mules, Tim jeta un œil à son compagnon, taiseux comme un roc, et se dit que, finalement, il n'était pas fâché d'avoir été collé avec lui plutôt qu'avec n'importe qui d'autre.
...
Rôh avait remarqué le détour, trois jours de suite. Chaque fois que la ronde approchait des canalisations du quartier est, Tim trouvait une excuse pour passer par l'autre rue. Le jeune chasseur ne dit rien pendant longtemps, se contentant d'observer, jusqu'au soir où il entraîna son jeune apprenti à l'écart du feu, sous prétexte de vérifier l'état de son arbalète.
— C'est les égouts, pas vrai ? demanda-t-il, sans détour, en resserrant une corde de chanvre sur l'arme.
Tim ne répondit pas tout de suite. Il fixait ses mains.
— Je sais pas ce que c'est, avoua-t-il enfin. Juste... Cette odeur. Ce bruit, en dessous. J'arrive pas à m'en empêcher.
— C'est pas de la trouille bête, dit Rôh en lui rendant l'arbalète. C'est de l'instinct. Celui qui t'a permis de trouver la trace d'Achiq quand personne d'autre n'y aurait pensé. Un Veilleur qui n'a jamais peur, c'est un Veilleur mort depuis longtemps. Il a juste pas encore eu le temps de s'en rendre compte.
— Alors pourquoi j'ai l'impression d'être inutile ?
Rôh le regarda un long moment, puis posa une main lourde sur son épaule.
— Parce que t'as pas encore eu l'occasion de prouver le contraire. Ça viendra. Et le jour où ça viendra, j'ai pas de doute sur ce que tu feras.
Tim ne sut pas quoi répondre. Mais ce soir-là, pour la première fois depuis des semaines, il dormit sans rêver des bouches d'égout.
...
C'est au cours de l'une de ces sorties de ravitaillement, poussée à une quinzaine de kilomètres au nord dans les collines de grès, que la patrouille de Rôh fit une terrible découverte qui transforma l'espoir en une crainte bien réelle.
Rôh revint au camp le visage décomposé, incapable de croiser le regard d'Akhima ou de tout autre camarade. Il s'assit lourdement près du foyer principal, tendit ses mains gelées vers les flammes malgré la chaleur de la nuit, et resta un long moment silencieux.
Joh s'approcha de lui et s'assit à ses côtés. Il attendit quelques minutes, puis jeta un regard interrogateur au jeune chasseur. Rôh pleurait doucement, en silence, son corps secoué de tremblements.
— Qu'y a-t-il ? Qu'avez-vous vu ? demanda Akhima, qui s'était installée près du vaillant jeune homme pour l'entourer de ses bras.
Un petit attroupement s'était formé autour des Veilleurs aux visages déconfits. Rôh, entre deux sanglots, lâcha :
— Lou... Louka... Les autres et les Marcheurs de l'Au...
Tout le monde comprit, au simple poids de ces mots, que les Marcheurs de l'Aube avaient croisé la route cruelle du monde d'aujourd'hui.
— On a retrouvé leur campement, finit-il par lâcher d'une voix rauque, brisée par la colère. Nous avions repéré leurs traces et décidé d'aller voir si tout allait bien pour eux... Tu comprends ? interrogea Rôh en croisant les yeux de Joh, qui esquissa un oui de la tête.
— Et ensuite ? demanda Gill, dont le regard s'assombrissait au fur et à mesure du récit des jeunes Veilleurs.
— Au creux d'un arroyo... Des cendres froides... Des os brisés... Rongés jusqu'à la moelle... Le genre de silence mortel et absolu que seule la Horde laisse derrière elle...
Dav, assis en face, reposa son bol de bouillon aux céréales sans y avoir touché.
— Tous ? demanda Akhima, la voix réduite à un souffle saccadé par l'effroi.
— Tous, confirma Rôh. Kishi, Tawa, Louka, le petit Léo, les trois Veilleurs de garde... Leur « Soleil Pur » n'a protégé personne. La masse les a cueillis dans leur sommeil. Je crois qu’ils n'ont même pas eu le temps de prendre leurs armes.
Klair ferma les yeux une seconde, le temps de ravaler une vague de colère mêlée d'horreur.
— Louka... murmura-t-elle. Je lui ai appris à tailler sa première flèche. Il avait six ans. Il râlait tout le temps parce qu'il se blessait aux doigts avec les aiguilles d'os...
— Il râlait encore à dix-sept, soupira Dav avec un petit rire triste. Il râlait sur tout. Le gel, la bouillie de maïs, les tours de garde du matin... Je croyais que c'était juste sa façon d'être.
— C'était sa manière de tenir, dit doucement Joh. Certains chantent, d'autres se taisent, lui râlait. Ça ne voulait pas dire qu'il s'accrochait moins fort que les autres à la vie...
— Et le petit ? Achiq ? insista Ginah après un long silence.
Rôh secoua la tête, le regard hanté par le souvenir de sa découverte.
— Rien. Pas un os qui lui corresponde. Nous avons compté les corps, du moins ce qu'il en restait. Il ne semble pas avoir été touché par la Horde. Nous avons trouvé son collier de coquillages et de verre dépoli, posé bien en évidence sur une pierre plate au centre du cercle de cendre... Comme si quelqu'un l'avait rangé là exprès avant de partir. Tim a suivi des traces de pas partant à l'opposé du chemin emprunté par la Horde après le buffet terminé...
Son jeune apprenti lui coupa la parole :
— Quelqu'un a peut-être survécu au massacre... Je ne sais pas par quel coup de chance, mais j'ai suivi des empreintes vers le lit de la rivière asséchée.
— Et ensuite ? sollicita quelqu'un.
Le jeune Tim, qui avait tout juste atteint l'âge conseillé pour rejoindre l'une des équipes de Veilleurs, se gratta la tête. Il plongea son regard dans les flammes dansantes du foyer avant d'ajouter d'une voix éraillée par sa mue naturelle :
— Ben, j'ai perdu sa trace... Mais je suis presque sûr que quelqu'un a survécu... Sans aucun doute.
— Dans quelle direction, d'après toi ? demanda Joh.
Personne ne sut quoi répondre. Une bûche s'effondra dans le feu en une gerbe d'étincelles, faisant sursauter quelques-uns, et la conversation s'éteignit. Akhima se leva la première et disparut dans sa roulotte. Quand elle en ressortit le lendemain matin, la lance de Louka et le collier d'Achiq étaient noués au montant de son attelage. Personne n'osa lui poser de question pendant qu'elle réunissait les affaires des disparus.
...
Quelques jours après cette morbide découverte, le convoi avait repris le travail du grand chantier. Ils complétèrent la liste des disparus, ajoutant d'autres noms qui seraient chantés et racontés pour ne pas oublier, pour ne plus souffrir.
Allongée sur leur lit de fourrures, Akhima serrait son amant dans ses bras. Gill, trop occupé par ses calculs et son ouvrage de bricolage, avait décliné l'invitation. Seule avec Joh, elle sentit qu'il était ailleurs : son esprit n'était pas aux jeux charnels qu'elle réclamait. Elle relâcha doucement son étreinte.
— Je te connais trop, mon amour. Dis-moi ce qui te trotte dans la caboche.
Joh plongea son regard dans celui de sa maîtresse.
— Je n'en sais rien... Quelque chose...
Il se redressa et continua :
— C'est trop net. Pas de corps, pas d'animaux, et tout qui reste à disposition, comme si on nous attendait. Tu vas croire que je suis fou... mais il y a un truc qui cloche ici.
Akhima réfléchit une seconde avant de répondre :
— Je pense que tu... j'espère que tu te trompes. Tout le monde est au travail. Je sais que tu crois en nous autant que tous ces enfants croient en toi.
Elle sentait l'état nerveux de son amant et connaissait une manière bien naturelle de le détendre. Une main experte glissa vers la virilité de l'homme. Il céda au désir, oubliant un instant ses inquiétudes.
Ce relâchement de vigilance, favorisé par la douceur du climat marin et la certitude de toucher au but, faillit leur être fatal.
Ce fut lors d'une ronde nocturne, alors que le chantier de la grand-voile touchait à sa fin, que Joh, accompagnant de jeunes Veilleurs, comprit enfin la véritable nature du piège de San Diego. Intrigué par l'absence totale de rongeurs en surface, il s'était écarté du parcours habituel, descendant dans la galerie technique d'une bouche d'égout en fonte à moitié arrachée.
S'accroupissant dans la pénombre, il braqua le faisceau de sa lampe vers les tréfonds du canal d'évacuation. Son souffle se bloqua net dans sa gorge. L'un des jeunes lâcha un petit pet de peur, faisant sourire ses compagnons. Joh tapa du poing sur sa poitrine, signal muet pour réclamer le retour immédiat au sérieux de la situation.
Sous la grille s'étalait une masse d'une densité effroyable. Des milliers, des millions de corps de rats pelés, agglutinés les uns aux autres sur plusieurs mètres de profondeur, immobiles dans un sommeil catatonique. Et au centre de ce lit de fourrure purulente, couvée par ses soldats, se dressait la Petite Reine-Mère de San Diego, une créature aveugle, cauchemardesque, au ventre colossal et distendu, dont les flancs tressautaient d'une respiration lente.
La ville n'était pas vide de vie : elle hibernait. Après avoir dévoré toute matière organique au cours des années suivant la chute, la colonie s'était endormie sous terre, économisant sa substance en attendant qu'une nouvelle source de chaleur et de chair fraîche ne vienne la sortir d'un sommeil digestif.
Joh recula pas à pas, le cœur battant à tout rompre, sans émettre un bruit. Mais il était déjà trop tard. La chaleur des travaux sur le quai, le piétinement des bêtes et le bruit des marteaux avaient lentement infusé dans le sol. La terre se mit à vibrer.
Des monceaux de poils gris, agglutinés, immobiles, entassés les uns sur les autres sur plusieurs mètres de profondeur, dans un sommeil qui n'en était pas tout à fait un. Aucun mouvement. Juste une respiration collective, lente, presque imperceptible, qui faisait vibrer légèrement la grille sous ses bottes. Il resta accroupi là de longues minutes, n'osant plus respirer lui-même, avant de reculer pas à pas, aussi silencieux qu'un fantôme.
Il ne dormit pas cette nuit-là. Au matin, il réunit Gill et Akhima à l'écart du campement.
— Elles dorment, leur dit-il. Toute la ville en est truffée. Quand la nourriture manque trop longtemps, elles doivent entrer en sommeil, comme certains animaux l'hiver. C'est pour ça qu'on n'a rien trouvé en arrivant. Elles avaient tout dévoré, et elles attendent, maintenant. Elles économisent leurs forces jusqu'à ce qu'un signal les réveille.
— Un signal comme quoi ? demanda Rôh, la main déjà crispée sur son arme par réflexe.
— Comme nous, répondit Joh. Comme du bruit, de la chaleur, du mouvement en masse. Comme tout ce qu'on va devoir faire le jour où ce bateau sera prêt à partir.
Le silence qui suivit pesa plus lourd que tous les autres. À partir de ce jour, les patrouilles changèrent de méthode : plus de bruit inutile, plus de feu près des artères principales, chaque déplacement calculé comme si la ville entière retenait son souffle, prête à se réveiller au moindre faux pas.
Le jour arriva un matin de brume, un peu plus de trois semaines après la découverte de Joh. Gill émergea du pont, le visage éclairé d'une fierté qu'il ne cachait même plus derrière ses sarcasmes habituels.
— Elle flotte, Joh. Elle flotte et elle avance. On embarque. Aujourd'hui.
Le branle-bas fut immédiat. Tout le monde convergea vers les quais, menant les bêtes de trait, portant les sacs, les caisses de semences, les derniers outils. La plupart des chenillettes et des roulottes, trop lourdes ou trop abîmées pour être hissées à bord, furent abandonnées sur le môle, vides, portes ouvertes, comme les carcasses d'une vie qu'on laissait enfin derrière soi. Une chèvre récalcitrante refusa obstinément la passerelle jusqu'à ce que Klair, à bout de patience, la soulève à bras-le-corps sous les rires nerveux de deux gamines qui montaient juste derrière elle.
Ce fut un Veilleur, posté en vigie sur une grue, qui brisa l'ordre fragile de l'embarquement.
Un vol d'oiseaux avait prévenu les guetteurs. Les messages lumineux rebondirent entre chaque poste de veille jusqu'au chantier du bateau. Gill et ses équipes avaient pratiquement fini leurs agencements, une grande partie des animaux, même Dambo avait trouvé une vaste soute pour le loger, et les bagages étaient emballés. L'embarquement était sur le point de s'achever. L'appel des Veilleurs précipita le chargement ultime.
Ce ne fut pas un cri, mais un grondement ténébreux qui monta des entrailles de la cité. Partout le long des boulevards, les plaques de fonte sautèrent. Des geysers de fourrure grise et de dents acérées jaillirent des bouches d'égout. La Petite Horde de San Diego venait de se réveiller, affamée par son sommeil catatonique, avide de proies, elle partie en chasse.
— Mouvement ! Au nord, dans les rues ! Elles se réveillent ! cria Rôh.
Joh donna l'ordre à tous de quitter leur poste en urgence et de rejoindre le quai au plus vite. Ils étaient peu à savoir que le danger était plus grand et beaucoup plus proche encore que ce que pouvait imaginer le convoi. Les éclaireurs l'avaient averti le matin même de l'approche de la Grande Horde : elle avait changé de route et, comme Joh en avait discuté avec les deux autres Grands, il semblait qu'elle répondait à un appel venu de la ville pour rejoindre la Petite Horde de San Diego.
Alors que le départ s'annonçait plus tôt que prévu, un second rugissement, plus colossal encore, roula depuis les collines de l'Est. Un nuage de poussière brune occultait le soleil : la Grande Horde, celle qui les traquait depuis les plaines de l'Europe, venait de faire sa jonction avec la ville.
Les deux masses allaient se rejoindre sur l'embarcadère. Dans un spectacle d'une horreur absolue, la Grande Reine-Mère, portée par des milliers de bêtes au sommet de la vague, entra en contact avec la Petite Reine sortie des sous-sols. Les deux monstres biologiques ne s'affrontèrent pas, leurs phéromones se mêlèrent, fusionnant les deux essaims en une unique marée dévorante qui se rua vers les quais.
— PREPAREZ VOUS, TOUS EN ARMES, DEFFENDEZ LE BATEAU ! hurla Joh depuis le pont.
Ce fut un chaos indescriptible. Les survivants se précipitèrent le long de la passerelle, jetant à bord les derniers sacs de graines, tirant les ânes et les vaches par leurs licols. Tim, bravant sa terreur, se jeta au milieu des premières bêtes qui jaillissaient sur le quai, abattant deux rangées de rongeurs à coup de barre de fer avant d'aider Klair à hisser une chèvre récalcitrante sur le pont.
Mais la masse avançait trop vite. Elle submergeait déjà une partie du quai A15, coupant toute retraite, s'apprêtant à submerger la passerelle du navire.
Joh se tenait au bas de la rampe. À ses côtés se tenaient trois Veilleurs chevronnés... Rôh, qui agitait devant lui une flamme pour faire reculer l'avant-garde du monstre aux incisives mortelles, Tim frappait avec une force qu'il n'imaginait pas et un autre jeune homme au nom de Samy, la lance haute, le visage pâle de terreur mais le regard ancré dans la réalité, combattait ardemment, projetant des coups touchants dans la masse grouillante. À leurs pieds reposait la caisse de dynamite et de détonateurs que Gill avait préparée pour faire sauter les véhicules en cas de problème, pour créer une ultime barrière.
— Joh ! Monte ! hurla Akhima depuis le bastingage, retenue par Gill qui la serrait de toutes ses forces. MONTEZ ! VITE !!
Joh se tourna vers eux. Il croisa le regard de son frère, puis celui d'Akhima. Un sourire d'une paix infinie éclaira son visage fatigué.
— Je ne monte pas, Akhi, dit Joh d'une voix claire qui coupa le vacarme ambiant. Quelqu'un doit tenir le goulot d'étranglement le temps que vous larguiez les amarres et que la voile se gonfle.
— NON ! JOH ! NON ! hurlait la Dam' en se débattant, les larmes inondant ses joues.
— Prends soin d'eux, Maman, dit doucement Joh. Vous êtes les Morts-Debout... Il est temps pour vous de devenir les Vivants-Debout. Il souriait calmement et ordonna aux jeunes garçons auprès de lui de monter à bord.
Rôh, Tim et Samy ne flanchèrent pas. Ils formèrent une muraille humaine devant la caisse d'explosifs, leurs armes frappant avec une précision chirurgicale la première vague de rats qui tentait de franchir les portiques de rouille.
— Gill ! LARGUE TOUT ! cria Rôh en plantant sa torche dans le crâne d'un monstre qui s'embrasa comme du bois sec, répandant la langue de feu sur d'autres bestioles... FAIS VOLER LA VIEILLE DAME DE FER !
Gill, les yeux noyés de larmes, hurla un ordre. Les haches coupèrent les amarres de chanvre. La gigantesque voile en patchwork, libérée de ses cargues, se déploya dans un grand claquement de toile. La brise de mer s'y engouffra aussitôt, et la coque de fer du navire s'écarta du quai en frottant sur le béton, avec un gémissement de tôles.
Sur le môle, la marée de rats recouvrit complètement les quais, montant sur les bâtiments comme une vague. Joh pouvait lire dans les yeux des rongeurs, une rage de dévorée sa chair et ses os. Son bras fatiguait, ses pieds s'emmêlaient dans le tas de cadavres qui s'amoncelait autour de lui.
Il hurla aux trois garçons de sauter sur la passerelle, les poussant du geste et de la parole. Une fois tout le monde à l'abri, Joh jeta un dernier regard sur l'œuvre de sa vie : mettre ses enfants en sécurité, à jamais. Il ne ressentit pas la douleur lorsque les premiers morceaux de sa chair lui furent arrachés, il sourit en direction de ses compagnons, ne voyait rien d'autre. Il attendit la dernière seconde, au moment exact où la vague des deux Reines-Mères réunies s'engouffrait dans le goulet. Il enfonça la poignée du détonateur manuel.
La déflagration fut dantesque. Une colonne de feu et d'éclair blanc souleva la Horde sur deux cents mètres. Les grues géantes s'effondrèrent dans un fracas d'acier titanesque, entraînant avec elles des milliers de tonnes de béton, scellant le port sous un mur de ruines impraticables et broyant les deux Hordes dans le même tombeau de pierre.
L'onde de choc secoua le navire soviétique, qui glissait déjà vers les eaux profondes de la baie.
Depuis le pont, les yeux fixés sur le nuage de fumée qui s'élevait au-dessus de San Diego, personne ne parla. Akhima s'était laissée glisser au sol contre le bastingage, une photo d'identité vieille de vingt ans qu'elle avait trouvée dans sa roulotte, sûrement laissée là à son attention par son amant et ami, serré dans sa main, la poitrine secouée de sanglots silencieux.
À ses côtés, Gill, la main posée sur le mât de fortune qu'il avait construit, regardait la côte enflammée s'éloigner, le visage ravagé par les larmes. Un chant doux et grave montait peu à peu des entrailles de cette nouvelle Arche, entonné par les plus jeunes et repris en chœur par l'ensemble des survivants....
🎶 Sur les chemins de poussière et de fer,
Nous avons marché la peur au ventre,
Serrant les poings face à l'enfer,
Pour que nos enfants un jour s'arrêtent.
Reste debout, le cœur ouvert,
Ne pleure pas sur la poussière.
Ceux qui sont tombés dans le noir
Sont le phare de notre mémoire.
La terre s'endort et l'onde est forte,
Au loin s'effacent les remparts.
Un seul homme a fermé la porte,
Pour nous offrir un autre départ.
Souviens-toi de son don ultime,
Du feu jailli dans le goulet,
Il est resté devant l'abîme,
Pour que nos peurs se taisent à jamais.
Grace à sa mort, et sans efforts,
Nous sommes les Vivants-Debout... 🎶
Poussée par le vent du Pacifique, la toile multicolore gonflée à bloc, La Vieille Dame de fer mit le cap au sud en direction de l'île de Ragged Island, comme indiqué sur les documents trouvés il y a presque deux années.
Derrière eux, la terre ferme et ses monstres s'effaçaient peu à peu dans la chaleur qui montait sur l'horizon, qui depuis longtemps était sans poussière.
Le Serpent avait cessé de ramper, il naviguait désormais vers la promesse d'une île où le monstre de poils ne pourrait plus jamais les rattraper...
💬 Commentaires 4
Le sacrifice ultime devant cette masse grouillante et cette vengeance posthume de Joh.
On espère que pour les vivants-debout la suite sera plus calme.
Heu ! Non, Joh ne meurt pas à la fin. De plus faire jouer un mort ?
Trêve de plaisanterie, j'adore. Bravo ❤️❤️❤️