Épilogue

📖 La Marche des Morts-Debout... ✍️ Goupil 📝 1369 mots

Les années avaient passé, les anciens s’étaient éteints les uns après les autres, laissant leurs enseignements perdurer. Quelque part sur une mer devenue presque paisible, deux jeunes hommes pêchaient à bord d’une vieille embarcation qui avait connu de meilleurs jours, mais qui flottait encore, ce qui était finalement le plus important.

Ils étaient partis avant l’aube, comme ils le faisaient régulièrement, avec quelques filets, deux lignes, un peu d’eau et suffisamment de nourriture pour tenir jusqu’au retour, car la mer restait généreuse lorsqu’on savait où chercher et surtout lorsqu’on acceptait de rentrer avec ce qu’elle voulait bien donner.

Depuis quelque temps, les pêcheurs du village racontaient que les bancs de poissons avaient changé de direction et que certains jours, il fallait aller beaucoup plus loin pour ramener quelque chose de convenable, mais personne ne s’en inquiétait vraiment. La mer avait toujours fait ce qu’elle voulait et les hommes avaient appris, depuis longtemps, à ne pas lui demander d’explications.

Le soleil montait doucement au-dessus de l’horizon, faisant disparaître les dernières brumes de la nuit, et la surface de l’eau brillait par endroits comme si quelqu’un avait répandu des morceaux de verre sur les vagues.

Le plus âgé des deux hommes surveillait les lignes tandis que son compagnon réparait une maille déchirée, assis à l’arrière de la pirogue, et ils parlaient de choses sans importance, de la prochaine sortie, du choix du poisson, de la toiture de la maison qui prenait l’eau et de cette vieille femme du village qui prétendait encore avoir connu le monde d’avant, même si personne ne savait vraiment ce qu’elle entendait par là.

Ils avaient ri de cette histoire. Le monde d’avant appartenait aux anciens et disparaissait avec eux. Seules restaient les histoires au coin du feu, les contes et les légendes qui vivraient toujours dans les prochaines générations.

À ceux qui avaient connu des routes pleines de voitures, des villes éclairées toute la nuit et des machines capables de voler dans le ciel, des histoires, rien de plus...

Puis, au milieu de leur conversation, le plus jeune s’interrompit. Il venait d’apercevoir quelque chose au loin. Une forme sombre flottait sur l’eau, suffisamment éloignée pour qu’il soit difficile de dire s’il s’agissait d’un morceau de bois, d’une épave ou simplement d’un jeu de lumière sur les vagues.

Il resta un moment à la regarder avant de montrer l’horizon du doigt.

— Josh ? Tu vois ça ?

Le plus vieux des pêcheurs se retourna et plissa les yeux, la main gauche en visière.

— Quoi ?

— Là-bas, pointa son compagnon en indiquant un point sur la surface.

Ils observèrent la chose en silence. Elle avançait lentement avec le courant, sans produire le moindre bruit, et semblait suffisamment grande pour être une petite embarcation, même si aucune voile ne se dessinait au-dessus d’elle.

Ils changèrent légèrement de direction, pagayant lentement dans la direction de l’objet flottant. Après tout, une épave pouvait toujours contenir quelque chose d’intéressant.

À mesure qu’ils approchaient, ils distinguèrent les contours d’un vieux tronc d’arbre, presque entièrement recouvert d’algues et de coquillages, dont certaines parties avaient disparu sous la mer et d’autres branches s’étaient tordues sous les coups répétés des vents.

Le plus jeune se pencha au-dessus du bord.

— Ça aurait dû être un bateau, pas du bois mort.

— Peut-être... se demanda Imar, le plus jeune des deux travailleurs de la mer.

— Tu crois qu’il y a encore des trucs mangeables dedans ?

Josh haussa ses jeunes épaules, taillées par la vie rude des marins aguerris.

— Avec la mer, faut jamais dire jamais. On ne sait jamais sur quoi on va tomber, ricana-t-il.

Ils se rapprochèrent encore. Une odeur étrange leur parvint alors, légère, presque imperceptible, quelque chose de rance et de métallique qui se mêlait à celle, plus familière, des algues et de l’eau salée.

Le plus jeune grimaça.

— Hé, ça pue...

Son compagnon allait répondre lorsqu’un léger mouvement attira son regard.

Entre deux restes de feuillages, quelque chose venait de remuer.

Entre deux restes de feuillages, quelque chose venait de remuer.

Il se pencha à son tour. Une petite tête grise apparut... puis disparut. Il reconnu l’animal, ayant vu des images dans la maison-livres.

— Un rat...

Il eut un sourire amusé.

— Même au milieu de nulle part, ils arrivent à trouver de quoi bouffer.

Un second rat passa entre les algues, puis un troisième... Les branches détrempées frémirent de plus en plus.

Cette fois, le sourire du pêcheur disparut. Ils étaient nombreux, beaucoup trop nombreux pour avoir simplement trouvé refuge dans cette vieille carcasse arboricole.

Certains grimpaient lentement sur les parties émergées, d’autres se déplaçaient sous les branches, tandis qu’une multitude d’yeux noirs semblaient suivre les deux hommes depuis les profondeurs de l’arbre.

Le plus jeune recula, son instinct lui disait de se souvenir des vieilles histoires qu’on racontait les nuits de fête... Josh commençait à avoir peur.

— On devrait partir... Et vite...

Son compagnon ne répondit pas.

Il regardait quelque chose derrière les premiers rats, quelque chose qui venait de bouger.

Le tronc s’enfonça légèrement dans l’eau avant de remonter avec un bruit sourd en cognant contre la coque de leur embarcation et, pendant quelques secondes, ils ne distinguèrent rien d’autre que les algues qui ondulaient à la surface.

Puis une masse blanchâtre apparut lentement, d’abord un morceau de chair, puis un autre et enfin l’ensemble d’un corps énorme, difforme, qui semblait avoir attendu là, enfoui sous les feuilles transformées en un nid, que le courant et le temps avaient fini par lui rendre un peu de lumière.

Le plus vieux des deux pêcheurs ne disait toujours rien. Il regardait cette chose respirer, d’une respiration lente et profonde qui faisait bouger toute sa masse.

Le jeune homme lâcha la rame qu’il tenait. Elle tomba dans le fond du bateau.

— Qu’est-ce que c’est ? lui demanda Imar, n’ayant que très peu écouté les contes et histoires.

Josh aurait aimé lui répondre. Il aurait aimé pouvoir lui dire qu’il s’agissait simplement d’une bête morte, d’un animal marin inconnu, d’une chose abandonnée par quelque ancien navire et ramenée par les courants. N’importe quoi aurait fait l’affaire. Mais Josh venait de comprendre qu’il n’y avait rien de simple là-dedans.

La masse blanchâtre remua encore... Comme réveillée d’un long sommeil, alors les rats commencèrent à sortir.

Ils surgirent de la carcasse boisée par dizaines, puis par centaines, se glissant entre les morceaux de l’arbre flotté, descendant le long des parois de leur embarcation et tombant dans l’eau avant de nager vers leurs chairs fraîches, guidés par une faim insatiable créée des dizaines d’années plus tôt dans des laboratoires secrets.

Imar se précipita vers les rames.

— On se casse, vite ! hurla le jeune pêcheur, paniqué.

Trop tard. Les premiers rats avaient déjà atteint l’embarcation. Ils grimpaient sur les cordages, passaient par-dessus le bord et se répandaient sur le petit pont avec cette frénésie silencieuse qui n’avait rien de naturel.

Le jeune homme frappa le premier avec sa rame, puis un deuxième, envoyant dans l’océan l’une des monstruosités affamées.

Il cria quelque chose que son compagnon n’entendit même pas. Autour d’eux, la mer semblait s’être mise à bouillir. Les rats arrivaient de toutes parts.

Ils montaient sur le bateau, s’accrochaient aux vêtements, aux bras, aux jambes, mordant dans chaque centimètre de peau, arrachant des morceaux dans une cacophonie de hurlements de douleur et de claquements de dents, et bientôt les deux jeunes hommes ne furent plus que deux silhouettes perdues au milieu d’une masse grise qui ne cessait de grossir.

Le bateau pencha dangereusement. Une dernière fois, le pêcheur nommé par ses parents Josh, en souvenir d’une personne importante de leur histoire, regarda derrière lui. Du sang, son sang, coulait devant ses yeux, du moins devant son œil gauche qui était encore en place.

La grande femelle était toujours là, immobile au milieu de son étrange radeau de bois, et autour d’elle les rats continuaient de se rassembler.

Puis le bateau disparut sous une masse grouillante, se repaissant goulûment d’une chair nourricière.

La mer retrouva peu à peu son calme. Quelques vagues vinrent frapper doucement la coque vide qui dérivait désormais sans équipage, tandis que l’arbre meurtrier pouvait poursuivre son chemin au gré des courants.

Au loin, le soleil continuait de monter dans un ciel parfaitement dégagé. Et quelque part, bien plus loin encore, derrière l’horizon que personne ne regardait plus, quelque chose avançait déjà.

La mer était immense. La mer avait toujours été immense. Et cette fois encore, elle venait apporter la mort jusqu’à une terre qui croyait avoir enfin appris à vivre...


💬 Commentaires 10

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
scifan • 2 jours, 8 heures
J'aime. De plus, c'est logique.
Je ne sais pas ce qu'ils ont fait des plants de Gill, mais ils ont perdu leurs réflexes :
« — Un rat...
Il eut un sourire amusé.
— Même au milieu de nulle part, ils arrivent à trouver de quoi bouffer. »
Mon UK, l'est shooter lui ?
« — Un rat... Merde ! On se barre et fissa ! On fait un détour avant de rentrer. »
👍 1
Goupil Auteur • 2 jours, 8 heures
Mouhahaha ! J'aurais fait pareil si je n'avais pas été l'Auteur (de ce chef-d'œuvre ??) En lisant, tu devrais... sentir ?... Faute de mieux, qu'ils n'ont pas l'air d'avoir suivi les cours d'histoire. (pourtant, ils avaient des profs et de bonnes conditions... Voilà, voilà... Ahou, ahou !!) Merci de ton retour @scifan, toujours un plaisir.
👍 1
scifan • 2 jours, 7 heures modifié
Bon, semons la m... :
Tu parles à deux reprises des : “histoires au coin du feu, les contes et les légendes qui vivraient toujours dans les prochaines générations.” avant la rencontre
Et, après :
“Le plus jeune recula, son instinct lui disait de se souvenir des vieilles histoires qu’on racontait les nuits de fête... Josh commençait à avoir peur.
— On devrait partir... Et vite...”
Tout permet de supposer que le récit le plus important, répété maintes et maintes fois, soit l'origine de leur peuple.
Donc l'est taré d'être hypnotisé par le prédateur ultime, alors qu'son pote y veut s'tirer
👍 1
Goupil Auteur • 2 jours, 5 heures
Y a des cons partout... Pourquoi pas sur l'eau ?? Lol, sérieusement, je ne me suis pas arrêté à si peu... Mais je vois ce que tu veux dire... Merci de ton avis et à bientôt dans de nouvelles histoires... Où pas... 😁❤️
👍 1
scifan • 2 jours, 3 heures
Devine.
👍 1
Goupil Auteur • 2 jours, 1 heure modifié
😁❤️

En vérité, tu ne peux plus te passer de moi... 😁
👍 1
CatherineDomin • 2 jours, 20 heures
Brrrr ! super histoire mais qui finit mal.
👍 1
Goupil Auteur • 2 jours, 8 heures
Merci @CatherineDomin . Pfiou !! Pas facile mais satisfaisant... Maintenant deuxième passe, corrections, ajustements, etc...
👍 0
patrick.skedli • 3 jours, 7 heures
C'est pas très sympa comme conclusion après le happy end ... même si on pouvait s'y attendre dès que tu as parlé d'un épilogue.
Si jamais ils atteignent l'ile, les vivants-debouts sont tous cuits.
👍 1
Goupil Auteur • 3 jours, 6 heures
Le monde continue de tourner... Retour à une réalité brutale...

Je n'aime pas les fins heureuses, je suis fan de "The Twilight Zone"... Désolé...😝😝
👍 1