Chapitre 20 : Les enfants du Lagon

📖 La Marche des Morts-Debout... ✍️ Goupil 📝 2311 mots

L’eau du lagon avait la couleur d’un verre poli par le sel, transparente et immobile sous le soleil tiède de fin d’après-midi. Au loin, là où le récif brisait la houle du large en un long ruban d’écume blanche, l'océan Atlantique grondait doucement, comme une menace oubliée de l’autre côté de la barrière de corail.

Klair était assise à l’ombre d’un grand cocotier penché, un poisson séché entre les mains. Elle observait le rivage, les yeux perdus dans ses souvenirs. Dix ans de soleil marin avaient tanné sa peau, creusé de légères rides au coin de ses yeux, mais son regard gardait la même acuité de chasseuse.

Sur la plage, les carcasses rouillées des rares outils ramenés du continent avaient été recyclées en hauts-fondants, pelles à sel et hameçons étincelants. Le vieux navire avait lui aussi été désossé et avait servi à la construction des toutes premières habitations sédentaires.

Les calculs du vieux Gill avaient été justes. Le voyage avait duré des mois, chacun apprenant le métier de navigateur sur le tas, aidé par les livres que Dam’ Akhima gardait précieusement depuis de longues années.

Lorsqu’ils avaient enfin aperçu l’île, personne n’avait crié de joie. Ils avaient d’abord cru à une nouvelle illusion, un rêve éveillé, une fin de cauchemar.

Le refuge promis par les documents du colonel existait bien, mais il n’avait rien d’une terre promise. Quelques bâtiments étaient encore debout, d’autres n’étaient que des carcasses de béton et de métal à moitié envahies par les plantes. Les réserves annoncées étaient presque inexistantes. Une partie des installations n’avait jamais été achevée et les systèmes de récupération d’eau étaient hors d’usage depuis des années.

Le vieux colonel avait bien prévu un refuge, il avait simplement oublié que les hommes capables de le terminer ne seraient peut-être jamais là pour le faire.

Alors ils avaient recommencé à construire, encore, comme toujours depuis leur naissance, construire un abri, construire un avenir.

Gill avait passé les premières semaines à démonter ce qui pouvait l’être, jurant contre les ingénieurs morts depuis longtemps qui avaient conçu des mécanismes impossibles à réparer. Ginah, avec l’aide de Tim, devenu un beau jeune homme, avait repris les plans du refuge, les avait comparés aux cartes retrouvées dans les documents de Moscou et avait fini par comprendre comment détourner une partie de l’eau de pluie vers les anciennes citernes.

Rôh avait organisé les tours de garde, Dav s’était occupé des filets, puis des pirogues de pêche.

Herv avait déclaré que tout ce qui poussait pouvait probablement se manger, provoquant deux ou trois expériences mémorables avant que les autres ne lui interdisent formellement de goûter aux plantes inconnues.

Même Dambo et les autres animaux avaient trouvé leur place. L’ancien compagnon de Joh, le gros pachyderme, avait passé les premiers mois à tourner autour des constructions, comme s’il cherchait encore son maître. Puis il avait accepté les palmiers, les fruits et les longues journées sans marche.

Peu à peu, le refuge était devenu un village, puis le village avait commencé à ressembler à une vraie maison.

La jeune femme regarda plus bas sur le sable chaud. Une fillette de moins d’une dizaine d’années courait après les petits crabes fantômes qui fuyaient frénétiquement les rires de l’enfant. Ses longs cheveux bruns, décolorés par le sel et le soleil, volaient dans la brise tiède de ce jour anniversaire de leur accostage sur les côtes indiquées sur les plans d’un colonel disparu depuis longtemps.

— Suhayla ! Attention aux rochers pointus ! lança-t-elle d’une voix calme mais ferme.

La fillette s’arrêta net, se retourna en riant et brandit fièrement un coquillage nacré qu’elle venait de dénicher dans l’eau claire.

— Regarde, maman ! Un ormeau de Dam’ Akhima ! Gill dit que ça porte chance pour la pêche !

Klair ne put s’empêcher de sourire.

Suhayla était née deux ans après leur arrivée sur l’île, dans la fraîcheur d’une cabane de palmes et de poutrelles métalliques volées au navire, construite au pied de la colline. Rôh l’avait accompagnée pendant l’accouchement sous la surveillance de sa mère de cœur.

Klair n’avait pas hésité en donnant ce prénom, en hommage à la première fille d’Akhima. Celle-ci en avait pleuré plusieurs jours à la suite, acceptant avec joie le choix de la jeune mère.

Klair regardait sa fille. Elle n’avait jamais vu d’asphalte craquelé, jamais entendu le grognement ténébreux d’une bouche affamée, ni senti l’odeur de suie et de fourrure brûlée qui hantait encore les cauchemars des plus anciens.

Pour elle, le monde s’arrêtait aux limites turquoise du lagon et à la silhouette paisible du navire de fer, échoué définitivement à l’abri d’une crique naturelle.

Le vieux bâtiment avait cessé d’être un navire depuis longtemps. On y stockait l’eau douce, on y faisait pousser quelques légumes dans des bacs suspendus et, lorsque le vent soufflait trop fort, les enfants venaient s’y abriter.

Avec le temps, les couples s’étaient formés et de petites habitations avaient poussé un peu partout, sans aucun plan défini, chacun laissant son imagination déborder. Ce qui faisait marrer le vieux Bricoleur lorsqu’il venait réparer les constructions branlantes. Au fil des années, les maisons, mélanges d’acier rouillé, de bois et de pierres, auraient donné mal à la tête à un architecte des temps anciens. Cette pensée amusait le vieux bonhomme qui en blaguait à longueur de journées.

Suhayla et les nés-après n’y voyaient qu’une immense carcasse métallique, un terrain de jeu que les jeunes parents, trop protecteurs, interdisaient, prétextant des risques de « se faire du mal ».

Un drôle de vieux truc, rien de plus, rien de moins, selon ces mêmes gamins insouciants.

Non loin de là, près du grand séchoir à poisson, la voix éraillée de Gill s’élevait, entrecoupée par les éclats de rire des plus jeunes. Le vieux Bricoleur, la barbe désormais blanche comme la neige des montagnes qu’ils avaient traversées autrefois et au crâne aussi dégarni qu’une pomme pelée, enseignait à une demi-douzaine d’enfants l’art de tresser les fibres de palmier pour réparer les filets.

Dav avait passé le relais au jeune Samy qui était devenu son apprenti et dirigeait les cours, sous l’œil presque aveugle du vieux bonhomme grognant pour un oui ou pour un rien.

— Si vous ne serrez pas le nœud comme il faut, les gosses, ronchonnait-il gentiment en tirant sur sa pipe d’herbes séchées, ce n’est pas un mérou que vous allez attraper, c’est juste de l’eau courante ! Et je vous préviens, Papy Herv ne cuisinera pas de la soupe à l’eau ce soir !

Les enfants éclatèrent de rire, un rire clair, franc, sans fioritures. Gill grogna quelque chose d’incompréhensible et tira une nouvelle bouffée sur sa pipe herbacée.

Au cours de ces dix années, chacun avait fini par trouver une nouvelle place. Ginah, qui avait passé une partie de sa vie à chercher des routes pour les autres, avait finalement cessé de regarder les cartes. Elle avait trouvé quelqu’un avec qui partager ses journées et, pour la première fois depuis longtemps, elle n’avait plus besoin de savoir ce qui se trouvait au-delà de l’horizon. L’amour avait retrouvé le chemin de son âme en la personne d’Herv, le cuistot.

Elle avait même accepté de ranger définitivement certains de ses vieux souvenirs douloureux. Enfin… presque... Chaque nuit, elle se couchait auprès de ses rêves. Il lui arrivait encore, certains soirs, de ressortir les cartes du Projet Dernier recours pour les montrer aux enfants les plus curieux et surtout ne pas oublier les sacrifiés.

Elle leur expliquait alors comment on pouvait se perdre avec une carte parfaitement exacte. Puis elle leur montrait comment ne pas se perdre avec une carte incomplète.

Rôh, lui, avait continué à enseigner aux plus jeunes ce qu’il savait de la chasse, de la pêche et de la surveillance du rivage. Il n’y avait plus vraiment besoin de Veilleurs, mais il refusait que le savoir disparaisse avec ceux qui l’avaient acquis dans le sang.

Dav avait appris à construire des pirogues. Les premières ressemblaient davantage à des cercueils flottants qu’à des embarcations. Gill avait ri pendant trois jours. À la quatrième pirogue, il avait réparé la coque. La cinquième, Dav était revenu avec trois poissons. Le Bricoleur n’avait plus rien dit.

Même Herv avait fini par se rendre utile, en transformant ses talents de cuisinier en quelque chose qui ressemblait à une science nouvelle. Les enfants avaient appris très tôt qu’un repas préparé par Papy Herv pouvait être délicieux ou parfaitement immangeable, mais qu’il fallait toujours goûter avant de critiquer.

Quant à Akhima… Elle avait continué à être la Maman du Serpent. Même après que le Serpent eut cessé d’exister. Elle avait appris aux plus jeunes à reconnaître les plantes, à préparer les poissons, à réparer les vêtements et surtout à ne jamais gaspiller ce qui pouvait encore servir. Elle avait aussi appris à rester assise. Ce qui avait été beaucoup plus difficile à faire qu’à dire.

Perdue dans ses pensées, Klair ne remarqua pas Akhima qui s’approchait d’elle en marchant lentement sur le sable doux.

La Dam’ avait vieilli. Ses cheveux d’argent étaient tressés en une longue couronne autour de sa tête, mais son allure restait altière. Elle portait autour du cou, suspendue à une ganse de cuir souple, la petite photo d’identité encapsulée entre deux morceaux de verre poli, retrouvée le jour du grand départ.

Elle ne s’était jamais vraiment remise de la perte de Joh. Personne ne l’ayant connu ne pourrait l’oublier. Klair la dévisagea, elle connaissait la Maman et savait qu’une telle douleur ne disparaîtrait jamais.

Akhima s’assit lourdement dans le sable blanc auprès de sa fille de cœur. Son pouce passa machinalement sur le bord de la photographie.

— Elle te ressemble quand tu avais son âge, murmura-t-elle en montrant du menton la petite fille insouciante. Toujours à fureter là où il ne faut pas, tout comme toi à ton âge.

Akhima sourit à la fillette qui lui faisait de grands signes de la main.

Klair esquissa un sourire, repensant à la nuit où, semble-t-il, elle avait été conçue, comme un soin placebo à la perte subite en ce jour fatidique de leur départ du continent et le sacrifice ultime de leur guide.

— Elle a surtout la témérité de Rôh et le regard de Dav. Elle est forte et curieuse...

Son attention descendit un instant vers l’eau bleu-vert du lagon.

— Elle pose déjà des questions sur les gros bateaux rouillés et sur ce qu’il y a par-delà l’horizon.

Akhima posa une main douce sur son épaule.

— C’est dans leur sang. Ils sont les enfants du lagon, mais ils sont nés de la marche. Rien de surprenant à ça...

Elle resta silencieuse quelques secondes.

— Joh... nous vous avons formés à cette opportunité.

Elle regarda Suhayla qui poursuivait maintenant une mouette beaucoup trop rapide pour elle.

— Nous leur avons donné la paix, Klair. C’est tout ce qui compte.

Un silence s’installa entre les deux femmes, pas un silence gêné, mais un silence tranquille, un de ceux que le Serpent n’avait jamais connus au cours de ses années d’existence.

Space, désormais un homme fort et aguerri, sa longue chevelure rasta, amusait les plus petits, chaque fois qu’il se déplaçait dans un tintement de breloques, annonçait le retour de la pirogue de pêche menée par Rôh et Dav.

Les deux amants de Klair agitaient les bras en signe de retour. La barque glissa sans bruit sur le miroir bleu-vert du lagon, chargée de fruits de mer et de poissons argentés. Suhayla courut à leur rencontre, ses petits pieds faisant jaillir l’eau étincelante. Klair la regarda rejoindre les pêcheurs qui vidaient leurs prises sous les acclamations et les hourras des villageois.

Personne ne criait, personne ne courait pour sauver sa vie, plus personne ne surveillait l’horizon depuis longtemps.

Le sommeil était rarement troublé par la peur. Une sérénité bienveillante s’était installée au fil des années, depuis leur arrivée sur l’île et leur installation définitive.

Pour la première fois depuis des générations, on pouvait simplement regarder un bateau revenir à bon port, chargé de victuailles et d’un nouvel espoir.

Sur la paroi métallique de la cale du navire, la peinture à la craie et à l’ocre rouge montrait la silhouette d’un homme debout, une torche à la main devant la mer, veillant à jamais sur la traversée. Nul ne savait qui avait dessiné sur le métal rongé par les vents salés, nul ne posait la question, comme un fait accompli et accepté par tous. Gill et Akhima refusaient que cela devienne un lieu de prières, ils avaient raconté leurs histoires sans mystifier leurs récits, ne voulant surtout pas créer un culte mortifère comme dans l’ancien temps et surtout pas comme les Marcheurs qui leur avaient tellement pris...

La petite Suhayla et les autres enfants nés-après ne connaissaient pas cet homme, pas vraiment. Ils savaient seulement que les anciens parlaient parfois de lui avec une voix différente. Une voix qui devenait plus douce. Et malgré leur jeune âge, beaucoup comprenaient la tristesse dans leurs voix, mais aucun n’osait poser les questions qui leur brûlaient les lèvres. Peut-être par peur de gêner les Grands, peut-être simplement parce qu’ils ne pouvaient pas comprendre quelque chose qu’ils n’avaient jamais vécu.

Sur cette île oubliée du reste du monde, bercée par le chant régulier de l’océan, la peur s’était enfin tue. Le Serpent avait fini sa course. Et une génération entière grandissait sans connaître le nom des monstres.

Klair aida la Grande Dam’ Akhi à se lever. Akhima marchait maintenant avec l’aide d’une canne taillée dans un morceau de bois flotté, fabriquée par les jeunes apprentis de Gill en cadeau d’anniversaire. Les deux anciens avaient remis cette vieille pratique au goût du jour pour ancrer dans le temps leurs existences.

Klair lui offrit son bras en soutien, comme la vieille femme, rongée par le remords et la perte, l’avait fait pour tous les enfants arrivés dans leur refuge insulaire. Toutes les deux rejoignirent la barque de ses deux amants et les Vivants-Debout qui dansaient sur un chant de bonheur et d’allégresse.

Pour la première fois depuis que le monde avait commencé à mourir, ils n’avaient plus besoin de marcher sans but. Ils pouvaient enfin rester en repos et contempler une vie sans fuites éternelles... Les deux femmes sourirent quand la petite fille se jeta dans leurs jambes...


...Fin...

💬 Commentaires 12

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patrick.skedli • 3 jours, 7 heures
Ils ont bien mérité un peu de repos après tout ce qu'ils ont traversé. Une fin en douceur après un périple intense.
La vie continue.
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Goupil Auteur • 3 jours, 7 heures
Soufflons un peu, c'est mérité... Merci @patrick.skedli 😁❤️
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scifan • 3 jours, 9 heures
C'est beau, ça va faire pleurer dans les chaumières. Sans rire, j'ai les yeux humides.
Même si en général je ne suis pas fan des happy-end.
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Goupil Auteur • 3 jours, 9 heures
Oh, merci beaucoup @scifan ❤️

Happy-end ?? Il te reste un chapitre 😁😁
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scifan • 3 jours, 9 heures modifié
Un épilogue, ce n'est pas tout à fait pareil. Tu as d'ailleurs écrit : The end.
Mais non : fin. 🤣🤣
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Goupil Auteur • 3 jours, 8 heures
? J'ai écrit...Fin... M'enfin ?? Mais rien n'interdit un épilogue... Il me semble... Non ?😁😁❤️
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scifan • 3 jours, 8 heures modifié
Vi, je dis juste qu'un épilogue, comme son nom l'indique (du grec epilogos, composé de epi- « sur, après » et logos « parole, récit »), c'est après la fin.
Et, qu'en conséquence la fin est bel et bien un happy end.
C'est quand même pas un goupil qui va venir crotter dans mes bottes.
Ces auteurs, sous prétexte qu'ils ont raison sur deux malheureux traits d'union, se croient tout permis.
Donc, tu prends ton : « Il te reste un chapitre 😁😁 », tu le roules dans un papier OCB, tu le fumes et tu écris : « Après ce happy-end, il y a un épilogue. »
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Goupil Auteur • 3 jours, 8 heures
Mouhahahahahha ! OK, OK !!! Tout va bien... Pas de soucis... Mouhahahhaha....
Merci, merci pour ce fou rire...🤣🤣❤️
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scifan • 3 jours, 8 heures
Attends, tu n'as pas tout lu, en écrivant ma dernière réponse à ta réponse d'annotation, j'ai eu mal aux côtes tellement je me marrais tout seul comme un con.
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Goupil Auteur • 3 jours, 8 heures
La douleur prouve que tu es vivant, ce n'est qu'une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable associée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle... Désolé si tes côtes en ont subit les conséquences...😁😁
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scifan • 3 jours, 5 heures
Alors arrête de me faire rire ! 😢
Surtout pas! 🤣🤣🤣🤣🤣
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Goupil Auteur • 2 jours, 23 heures
Jamais, telle est ma seule arme de défense... MOUhahahhaha !! 🤣🤣
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