ANNEXE H/REINE-SYLV-242/S01-03

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 4123 mots

FICHE HÉROÏNE — SON ALTESSE LA REINE

SYLVIE GRACE AMANDINE DE SYLVARIA


(Première fiche — Après la saison troisième)

 

Feuillet liminaire, écrit de la main de celle qui signera plus bas, qui se nomme aussi peu que la règle l'exige, mais pas tout à fait de la même humeur que ses confrères.

Ami lecteur, il faut que je t'avoue d'emblée une chose, et le lecteur voudra bien m'en tenir rigueur ou m'en pardonner, selon son humeur du soir : cette fiche aurait dû être écrite trois fois. Trois fois, mes confrères l'ont tirée au sort, trois fois ils l'ont repoussée au fond de la pile et nulle main parmi nous n'osait la prendre. Non que la Reine effraie, entendons-nous bien. Mais elle en impose.

Mes collègues, lampes pourtant bien frottées, cherchaient tous une excuse. L'un invoquait un dossier urgent sur les races de licornes des plaines du Sud. L'autre prétendait que la fiche d'un monarque exigeait des consultations que le registre ne comportait pas. Un troisième enfin, que je ne nommerai pas, la règle est la règle, même quand elle arrange, se réfugia derrière la classification hypothétique des phénix. Je laisse au lecteur le soin d'apprécier la subtilité de ces prétextes. Je les ai vus fuir cette fiche comme on fuit une dette. Et j'ai fini par comprendre ce que fuyaient ces messieurs : une Reine. Une vraie. Pas une princesse qu'on peut réduire à ses gaz et ses smartphones roses, pas un roi qu'on peut réduire à ses colères et ses discours.

Moi, je n'ai pas d'excuse. Je suis la Neuvième Lampe, je suis femme, et je suis fière de l'être et de l'être devenue. Et lorsqu'il s'est agi de la Reine, Femme parmi les femmes, deux cent quarante-deuxième d'un Nom que ni le temps ni les dynasties n'ont émoussé, j'ai senti que cette fiche m'attendait comme on attend une parente à la descente d'un transporteur hors-monde.

Je ne te cacherai pas, ami lecteur, que la déontologie de l'office me coûtera ici plus qu'ailleurs, et singulièrement son troisième point, celui du recul. On ne prend pas aisément de la hauteur sur une femme qui en est faite tout entière. Je m'y emploierai de mon mieux, à la manœuvre des archivistes : distinguer, conjecturer honnêtement, et de temps à autre lever les yeux. Si je bronche, tu corrigeras. Le registre vivra.

***

De la Personne même de la Reine, et de la Prise du Nom

Son nom complet est consigné sans contestation dans les registres d'état civil de la Couronne de la main d'un officier dont l'écriture penchait à gauche : Sylvie Grace Amandine de Sylvaria. Qu'on me permette de m'arrêter un instant sur ces trois prénoms, car ils disent plus qu'ils n'en ont l'air.

Née Grace Amandine, c'est à son intronisation qu'elle prit, selon la règle du royaume, le Nom de Sylvie, que toutes les Reines de Sylvaria portent ou prennent depuis la fondation. Ses prénoms de naissance ne furent point abolis pour autant : la tradition les conserva en noms secondaires, comme on garde, sous un manteau de cérémonie, l'étoffe de ce qu'on était avant. Il y a dans cet usage, si tu veux mon sentiment et tu l'auras, ami lecteur, le registre m'interdit de mentir, non d'aimer, une très belle leçon de continuité. La Reine n'efface pas la fille, elle la couronne. Grace Amandine dort donc sous Sylvie, comme la rivière sous la glace et l'on peut inférer, des rares occasions où les proches de Sa Majesté l'appelèrent ainsi, que le second de ces prénoms marque toute l’affection qui put lui être portée dans l'intimité. On ignore par contre qui, de son époux ou de sa mère, l'employait le plus volontiers : sur ce point, les sources se taisent, et je respecte leur silence comme il se doit, en le consignant.

J'y vois, moi, une économie du moi que bien des souverains mâles de l’unique autre continent de ce monde, je ne vise personne, et encore moins un Empire, n'ont jamais su pratiquer.

Notre Reine ne s'appelle pas Sylvie parce que sa mère s'appelait Sylvie. Elle s'appelle Sylvie parce que la Sainte s'appelait Sylvie, et que, de main en main, de visage en visage, le royaume s'est transmis ce Nom comme une flamme qu'on ne souffle pas. Et par décret, elle seule le porte parmi plus de mille trois cent millions de sujets.

Elle était, au temps où les Chroniques la saisissent, une femme dans la force de l'âge souverain, et le lecteur me permettra de la décrire avec les mots sobres que l'office m'impose : une femme belle, haute, au maintien d'une sérénité qui ne s'apprend pas dans les manuels de la baronne de Grâce, quoi que la comparaison eût amusé la cour. Sa carnation était profonde, héritière d'une branche de couleur des descendantes de la Sainte Sylvie elle-même, installée sur le trône depuis un peu plus de deux siècles. Le lecteur attentif des Chroniques aura noté, çà et là, l'ombre chaude de ce teint dans les colères de la Princesse, sa fille, dont la peau plus claire, alliée du sang du Roi fait une métisse et dont les saisons à venir, je le pressens, auront bien des choses à dire. La Reine, pour sa part, était légèrement métissée : le sang des Porteuses s'y mêle, au fil des générations, comme se mêlent les eaux sous les ponts, sans que rien ne s'y perde.

***

De sa Jeunesse, ou des Deux Royaumes avant qu'elle ne fût Reine

Avant la couronne, il y eut une jeune femme, et cette jeune femme, fait notable, faillit prendre roi valorien.

On relève en effet que la fille de la 241ᵉ porteuse du Nom fut dès sa jeunesse, et en cela tout comme sa mère, très proche de la famille royale de Valoria, notre royaume frère, ce pays de tragédies et de survies dont la devise glace les genoux et réchauffe le cœur. Les deux cours se fréquentaient, les deux jeunesses se mêlaient, et certains, à une époque qui précéda tous les engagements officiels, envisagèrent même, pour ne pas dire espérèrent, une union entre elle et le roi actuel de Valoria, alors Prince Héritier, futur père du Prince Olivier.

Le royaume frère et le royaume des licornes, scellés par un lit tout comme aux temps des grandes heures, l'idée avait ses fervents, à la cour comme dans les chancelleries, et le silence des documents officiels à ce sujet est un silence bien trop travaillé pour être innocent. Le projet, s'il n’y eut jamais projet et non simple gazette de salon, n'aboutit point. On ignore qui y renonça, on ignore même s'il y eut à y renoncer. L'office consigne l'écho, non les cœurs, et les cœurs, ami lecteur, sont le seul fonds d'archives que les royaumes ne déposent jamais.

De cette proximité précoce, il demeura du moins une chose certaine, et elle traverse les Chroniques comme un fil d'or dans une toile : la Reine entretint avec le Prince héritier Olivier de Valoria une relation qui fut presque celle d'une mère avec son fils.

On peut inférer, des scènes rapportées aux deuxième et troisième saisons, que cette affection fut la cause plus ou moins dissimulée de la faveur avec laquelle les séjours du Prince à la cour de Sylvaria furent toujours accueillis. Faveur dont la Princesse, à la décharge de sa naïveté de jeune enfant, mit quelque temps, pour ne pas dire années, à démêler les raisons diplomatiques. Mais on la voit bien, cette tendresse, dans la trame des Chroniques, pour peu qu'on la regarde au bon endroit : c'est à elle qu'il faut songer, je crois, quand on lit que le Roi et la Reine « étaient parfaitement au courant » de la présence du jeune général sous le nom d'emprunt de Kael, et qui « jouèrent le jeu » au dîner. Jouer le jeu, ami lecteur, exige d'en connaître les règles avant tout le monde. Une Reine qui a vu grandir ce garçon ne le confond pas avec un inconnu : elle le couve, elle le surveille, elle sourit de ses pitoyables déguisements de gourou, et elle garde pour elle ce que les Services Conjoints du Contre-Espionnage ne doivent pas encore dire à sa fille. Car la Reine lit les rapports, on l'oublierait à tort. Conjecture ? En partie. Mais conjecture appuyée sur plus de quatre mille ans de pratique sylvarienne du gouvernement discret, et sur une scène de banquet dont je reparlerai.

La Reine voyait venir le jeune homme. La petite fille voyait venir un prince charmant de c-drama. Et les Chroniques eurent, de ce double regard, quelques-unes de leurs pages les plus savoureuses.

***

Du Mariage, de la Maternité, et d'une Chronologie qui fit sourire les scribes

Elle épousa Lothair Théodoric Armandor de Sylvaria à l'âge de vingt-cinq ans, lui en ayant trente. Cinq ans d'écart, et le commentaire que je m'autorise ici, sachant qu'un archiviste de mes prédécesseurs l'écrivit avant moi en marge d'un registre de mariage, c'est que l'union fut « de celles qui se reconnaissent plutôt qu'elles ne se décident ». Les chroniques du mariage, non pas les Chroniques, note bien, mais les chroniques communes, ces gazettes de l'époque, s'accordent elles aussi sur un point : ce fut un mariage d'amour autant que de raison, ce qui est la manière la plus élégante de dire qu'il y avait de la raison, et beaucoup d'amour. Mais rien dans les Chroniques ne dément ni ne confirme cette galanterie. Je la transmets pour ce qu'elle vaut, c'est-à-dire peut-être beaucoup, peut-être rien, et c'est précisément ainsi qu'on écrit l'histoire honnêtement.

Le Roi était issu d'une très ancienne et noble lignée de la Grande Province des Grandes Plaines du Sud, et l'on dit qu'il la fit rire avant de la faire réfléchir, ce qui, dans un royaume où les reines rient rarement en public, valait tous les contrats diplomatiques du monde.

De cette union naquit la Princesse Sylvie, que sa mère nomma ainsi dès le berceau, ne jugeant pas nécessaire d'attendre une intronisation future pour donner à sa fille le Nom des Reines. Et c'est le geste qui m'a fait poser ma plume un soir avant de poursuivre : donner ce Nom à sa fille dès la naissance. On peut inférer, et j'infère, comme il se doit, qu'en le conférant si tôt, avant même que le trône fût en vue, elle voulut que l'enfant grandît dans son Nom comme dans une robe un peu grande, qu'elle eût le temps de s'y faire avant d'avoir à le porter. Le lecteur me pardonnera cette image de couturière, j'en use d'ailleurs d'autant plus volontiers qu'elle m'agrée. Et la Reine eut cette enfant en sa trentième année, la petite Princesse qui allait semer tant de miettes de biscuits sur le chemin des Chroniques.

Or voici, ami lecteur, le point où le registre me fait poser ma lampe, car les dates ici se serrent d'une manière qui n'a pas échappé aux scribes : la Reine 242ᵉ fut élevée sur le trône à trente ans. Sa mère, la Reine 241ᵉ, lui cédant la couronne comme il n'était pas rare que certaines Reines le fissent au fil de l'Histoire en faveur de leur fille.

La naissance de la Princesse, la 243è, tomba ainsi dans les tout premiers temps du règne de la 242è. Elle accueillit le Nom de Sylvie avec une Sylvie à naître qu’elle portait déjà sous son cœur le jour du sacre. J’apporte ces précisions, connues de tous, car les feuillets des Chroniques, pour leur part, se contredisent. Ou plus exactement ils bavardent, ce qui est pis, car ils racontent la Princesse sans jamais vraiment la dater, n'ont cure de résoudre l'énigme, et qu'elle eut amusé prodigieusement la Reine, si l'on en juge par ce que l'on sait de son goût pour les ironies douces.

Recevoir un trône et donner une vie dans la même année : je connais des Archivistes qui y verraient un symbole d'équilibre, la biographie et la dynastie se répondant comme les deux plateaux d'une balance. Je connais des courtisans, les registres en gardent quelques uns aux commentaires qu'il vaut mieux lire ganté, qui y virent un calcul d'opportunité. Je n'émets pas d'avis. Je note seulement que la Princesse Sylvie naquit Reine en herbe l’année même où sa mère devenait Reine en titre, et qu'il fallut bien à cette femme un peu de souffle pour traverser ces deux rivières d'un même pas.

***

De la Grand-Mère aux Antipodes du Ciel, et de cette absence dans les Chroniques

Il faut ici dire un mot de la Reine Sylvie, 241ᵉ du Nom, mère de notre Reine, dont la Princesse, c'est consigné, et c'est un fait, ne connut que très peu de choses. La 241ᵉ céda le trône, nous l'avons dit, dans les usages des reines qui abdiquent en faveur de leur fille. La tradition sylvarienne a toujours admis cette passation de main douce, ce renoncement délibéré, qui distingue si agréablement notre monarchie des agonies successorales que d'autres royaumes s'offrent régulièrement.

Elle seconda celle-ci durant quelques années. Les comptes rendus du Conseil la montrent assise à sa droite, muette, mais d'une muette présence qui clôt les débats. Puis, l'ayant jugée ancrée, elle fit ce qu'il y a de plus moderne : elle se retira avec son époux de toute vie politique et s'en alla, très simplement, avec son époux le Roi, en l'une des principales colonies hors-monde sylvariennes établies sur la quatrième planète, dont la terraformation, conduite conjointement avec l'Empire de Cathay, était déjà bien avancée. Qu'on ne cherche pas ici d’autre nom à ce monde. Il en a d’autres, scientifiques ceux-là, mais les usage du royaume les réservent aux astronomes et aux administrations coloniales, et l'office n'a pas vocation à faire de l'astronomie. Disons seulement, avec l'expression que j'aime, qu'elle s'en fut vivre aux antipodes du ciel. Et l'Archiviste que je suis a vu de ses yeux des photographies de serres sises au fond d’immenses canyons entre le rouge et l’ocre, où la 241ème Porteuse, les mains dans une terre jeune, cultivait des tomates et quelque chose qui ressemblait à du bonheur.

On peut inférer de cette retraite céleste, et de son éloignement des saisons qui nous occupent, deux choses.

La première : l'éducation de la petite Princesse Sylvie se fit sans grand-parents maternels sous la main, et les Chroniques de la première saison, relues à cette lumière, expliquent peut-être ainsi pourquoi les figures féminines d'autorité autour de l'enfant furent la Reine sa mère, Margot, puis la Damoiselle Sibylle. La lignée verticale s'étant fait lointaine, l'entourage horizontal se fit famille.

La seconde : que la 241ᵉ eut le rare privilège de voir de ses yeux, depuis un autre monde, sa petite-fille grandir dans les Chroniques, si toutefois les ondes des deux mondes se parlent aussi des fictions. Là-dessus, le registre n'a rien. Le registre a rarement quelque chose sur ce que font, hors-monde, les reines à la retraite, et c'est peut-être, de toutes les libertés royales, la mieux gardée.

***

De l'Exercice de la Souveraineté, ou du Silence Appliqué

Nous en voici, ami lecteur, à ce qui fâche mes collègues et m'attendrit moi-même : la Reine détient, dans l'ordre constitutionnel de Sylvaria, l'autorité suprême et morale du royaume et le Roi Lothair, son époux, exerce tous les aspects de la royauté sous couvert de cette autorité. Le trône est à la Reine, le bureau est au Roi. Et l'histoire de Sylvaria est une longue démonstration que cette répartition, qui scandaliserait dix chancelleries cathayennes, fonctionne comme une horloge de maître. Les Chroniques, il faut bien le dire, renversent presque toujours l'ordre des apparences : c'est le Roi qui parle, tonitrue, s'inquiète, cajole, gronde. C'est le Roi qui convoque, qui punit par des cours d'étiquette et qui découvre les dragons sous les lits. La Reine, elle, se tient là. Et c'est en se tenant là qu'elle règne.

On lira, dans le deuxième conte de la première saison, la scène fondatrice, celle que l'office tient pour la clef de voûte du personnage : le banquet des gaz, celui souillé de petits pouf ! Tu connais ce banquet, ami lecteur, chacun dans ce royaume connaît ce banquet. Le Roi demande qui ose troubler la fête, et la Reine éclatant de rire : « Ma chère fille, nous sommes tous humains après tout ! » Note bien, ami lecteur, ce « tous ». Pas un pardon condescendant : une inclusion. La Reine se range elle-même dans la liste. On a lu des traités entiers de morale royale qui n'ont pas dit en cinq cents pages ce que cette femme-là dit en neuf mots entre deux plats.

Et au banquet du gâteau reconverti en piste d’atterrissage pour Princesses, elle sourit : « Et c'est ce qui te rend si spéciale. » On me permettra de dire qu'il y a, dans ce commentaire en apparence anodin, tout un programme d'éducation : une mère qui, devant sa fille perfectionniste, est prise du goût de l'imperfection, et sème là le grain que la Damoiselle Sibylle mettra des années à récolter.

Les autres apparitions confirmeront la méthode, et l'office les a croisées avec application : c'est la Reine qui, dans le conte du dragon timide, propose la solution théâtrale. « Et si nous organisions un spectacle avec Flamme ? » transformant une frayeur en diplomatie. Car réconcilier le royaume et les dragons, ami lecteur, ce n'est pas un divertissement, c'est un acte de politique intérieure. C'est elle encore qui, dans le conte du smartphone rose, conseille au Roi de céder avec une lucidité désarmante sur les conséquences d'un refus (le lecteur relira avec délice la mention du tweet royal mécontent : la Reine connaissait sa fille). C'est elle qui, à la seizième année de la Princesse, tranche le chaos des exploits de Flamme : « il est temps de poser des limites », sans colère, comme on referme une porte qu'on a laissée trop longtemps ouverte aux vents du désordre. C'est elle qui tempère la fièvre de la production cathayenne : « nous allons tout faire pour que cette collaboration soit un succès. Mais il faut d'abord établir un plan. » L'enthousiasme avalé, le plan imposé : deux gestes, une phrase. Et c'est elle, enfin, dans les dernières pages de la troisième saison, assise auprès du Roi à observer leur fille sur le plateau, qui dit à voix basse : « Regarde comme elle a changé, mon cher. » Et l'office relève que le Roi, cette fois, n'eut qu'à approuver.

Les trois premières saisons des Chroniques, ami lecteur, donnent à la Reine un rôle apparent qui consiste en une réplique douce, un sourire, une intervention diplomatique au moment précis où le Roi s'enlise. Si tu lis ces textes à la hâte, comme mes confrères, précisément, tu y vois une épouse aimable et point trop présente. Si tu les relis lentement, comme une femme qui sait ce que coûte, à qui la porte, la douceur, tu remarques autre chose : la Reine ne parle presque jamais en premier. Elle parle en dernier. Elle ratifie, elle tranche ou elle absout. Cherche les verbes des scènes : le Roi réagit, la Reine répond. Les Chroniques, à leur gloire, n'ont jamais cru devoir l'expliquer. Les Annexes non plus ne sauraient y rien ajouter d'autre que cette remarque : dans un royaume de plus d'un milliard trois cents millions d'âmes, vieux de quatre mille ans, un Roi qui sait reconnaître en une seule personne une autorité morale qui ne s'exhibe jamais, c'est là, me semble-t-il en toute franchise, pure prouesse.

L'archive ne départage pas. L'archive constate que Sylvaria fut, en ces saisons et comme elle l’a toujours été, gouvernée à deux voix comme une maison qui n'a qu'une seule cheminée.

***

Ce que l'Archive Ignore, et Assume d'Ignorer

Je dois, avant de clore, décharger ma conscience, car le premier point de ma déontologie m'y oblige et le troisième point m'y pousse d'autant que cette fiche m'a coûté.

On ignore ce que la Reine pensait des c-dramas de sa fille. On ignore si elle en regarde elle-même la nuit venue. Les Chroniques ne le disent pas une seule fois, et ce silence, qui dure trois saisons, me semble plus éloquent que bien des répliques.

On ignore si elle sut jamais, un mot de l'épistolaire amour de la Damoiselle Sibylle pour l'érudit cathayen Li Bai. On peut inférer que non, même si l'on ne saurait le jurer.

On ignore ce qu'elle a dit à son époux le soir où la 241è s'en fut dans les étoiles cultiver autre chose qu'un royaume.

On ignore presque tout de sa jeunesse à elle, de ses propres vingt ans, de ce qu'elle aimait regarder avant d'aimer regarder sa fille grandir.

On ignore sa vie privée, ses goûts, ses fatigues, ses colères, si colère il y eut jamais. Les Chroniques la regardent toujours en passant, par-dessus l'épaule de sa fille, comme une montagne qu'on ne photographie que parce qu'elle borde le champ. C'est la loi du genre : les mères des princesses n'ont d'existence narrative que réactive. L'office le déplore, et le consigne, et passe outre, car il documente des textes et non des vies. Mais une Reine qui n'apparaît dans les Chroniques qu'en mère est, pour l'Archiviste, une injonction à l'humilité : je ne sais pas qui elle fut pour elle-même. J'aimerais le savoir. Je ne le sais pas. Voilà, c'est dit, et c'est la formule la plus noble de mon vocabulaire.

On ignore tout cela, et je suis lasse, ce soir, de l'écrire, et c'est pourtant le meilleur service que je puisse rendre à cette fiche et à ma Reine, qui, mieux que quiconque au monde, sait ce que valent les silences bien tenus.

J'ajouterai une dernière chose, entre nous, avant d'éteindre ma lampe : en relisant ces trois saisons pour elle, j'ai fini par comprendre pourquoi aucun de mes collègues n'avait osé prendre cette fiche. Ce n'était pas la majesté qui les arrêtait. C'est qu'il faut une certaine expérience des choses, disons, une certaine ressemblance, pour reconnaître, derrière la sérénité d'une souveraine, le travail invisible, quotidien, jamais cité, de celle qui rit au bon moment, tranche au bon moment, se tait au bon moment, et donne à sa fille le courage d'être imparfaite en public.

La Reine Sylvie 242è n'est pas la figure principale des Chroniques. Elle en est le socle. On ne la voit pas dans les récits, ami lecteur, et c'est bien la preuve qu'elle les porte.

Si un jour une lampe postérieure, plus outillée ou plus hardie, ouvre la Quinzième Saison, ou la Trentième, et y découvre une scène où la Reine parle enfin d'elle-même, et les Chroniques sont si généreuses qu'il faudrait bien peu pour qu'elles s'y décident, qu'elle ajoute à cette fiche sans scrupule. C'est à cela que servent les marges. C'est à cela que nous servons, nous, les lampes.

***

Consigné, relu une première fois, puis une seconde, à froid. Ma déontologie exigeant que je retire les trois phrases les plus tendres, j'en retirai une. Les deux autres, le registre les a gardées malgré moi.

Par la Main de la Neuvième Lampe, femme et fière de l'être, au nom de l'office qu'elle ne nomme pas plus que ses collègues ne se nomment, et qui pria les suivantes de garder, sur la 242ᵉ Porteuse, la même affection appliquée.

Cette lampe qui, ce soir, s'entend rire toute seule en relisant la scène des gaz, et qui souhaite au lecteur d'avoir, dans sa vie, une seule femme qui ait ri pour lui comme la Reine rit pour sa fille.

Contresigné par le registre, qui n'en peut mais, qui en a vu d'autres et n'a rien à ajouter.


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