ANNEXE P/ACTRC-MEILING/S01-03
FICHE PERSONNAGE — MEI LING
ACTRICE DE CATHAY
(Première fiche — Après la saison troisième)
Feuillet consigné en l'an 4423 du comput de Sylvaria, sous le règne de la deux cent quarante-deuxième Porteuse du Nom, au soir de la quatrième saison des Chroniques.
La main qui écrit ces lignes les écrit en femme. La règle de l'anonymat lui interdit de se nommer, mais rien ne lui interdit, ami lecteur, de te laisser entendre les bracelets qui tintent contre le pupitre au rythme de sa progression, et qui tintent trop, parfois, quand elle en arrive à certains passages de la présente fiche.
Qu'on ne m'en demande pas davantage : c'est là le seul secret que je partage de moi-même, et il n'en coûte à personne.
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De la Place de cette Fiche dans le Registre
Il faut commencer par un aveu d'ordre, car l'ordre est notre seule vertu. Le classement de Mei Ling fut débattu en commission, comme tous les classements. Et la commission, des collègues estimables, mains froides et lampes froides, la rangea parmi les Personnages, la lettre P, aux côtés des greffiers et des cuistres de passage. J'ai signé le procès-verbal.
J'ai la plume obéissante, l'office est impersonnel, et l'argument desdits collègues était recevable : la Damoiselle Mei Ling n'entre dans le récit qu'à la troisième saison, en remplacement d'une actrice dont les Chroniques n'ont même pas jugé bon de retenir le nom, et trois feuillets à peine la concernent. Trois feuillets. J'incline la tête devant la rigueur du décompte.
Mais je te demande, toi qui me lis, de peser ceci : Margot, fille du peuple et de bon sens, figure sous la lettre H, parmi les Héros et Héroïnes et personne n'en a jamais contesté le droit. L'office, plus perspicace que bien des cours, l'a toujours su.
Mei Ling, dont trois feuillets ont suffi à retourner une salle de bal, à faire perdre contenance à un prince héritier et à faire chercher des armes improvisées à une servante dévouée, dort sous la lettre P.
Je m'incline. Mais je te signale que ma lampe, ce soir-là, a grésillé d'indignation, et que les lampes, dans ce fonds, ne grésillent jamais sans raison. On peut inférer, et j'infère, c'est mon droit le plus absolu, que cette fiche sera reclassée. Les fiches vivantes, c'est bien connu, finissent toujours par gagner leur lettre.
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De son Nom, qu'il faut Écrire aussi dans sa Langue
Avant que de décrire le visage, il faut, c'est la règle, consigner le nom. Mei Ling. Voilà pour l'oreille sylvarienne, qui le prononce à sa manière et le cisèle un peu gauchement, il faut bien l'avouer. Mais le lecteur des Annexes mérite mieux qu'une oreille sylvarienne : le nom s’écrit, en mandarin, ainsi : 美玲. Et voici que la fiche bifurque, car il faut maintenant traduire, et que la traduction de ce nom-là n'est pas une opération neutre.
美, měi, le patronyme, c'est la beauté. Le caractère que tout enfant de Cathay trace en premier quand il apprend à dire que le monde est joli.
玲, líng, le prénom qu’ont posé sur elle ses parents, est plus délicat, plus fin, et c'est celui qui m'a fait poser ma plume : il désigne le son clair, cristallin, du jade qui s'entrechoque, ces petites plaques de jade que les dames de l'ancienne cour impériale suspendaient à leurs ceintures, et dont le frôlement, à chaque pas, disait la présence avant que le regard ne la confirmât.
Le nom complet se rend donc, et les Maîtres en études cathayennes de la Guilde des Langues me pardonneront de ne pas discuter leurs variantes : Beauté au Son Clair. Une femme de la famille Mei. La Damoiselle Ling, de la famille Mei.
Je prie le lecteur de saisir ce que ce nom a d'étrangement, de presque cruellement exact. Les feuillets qui décrivent Mei Ling, nous y viendrons, s'attachent longuement à ses yeux, à sa peau, à ses mains, à tout ce qui se voit. Mais son nom, lui, posé sur elle avant qu'elle ne fût rien de tout cela, avant même qu'elle pût savoir ce qu'elle serait, parle de ce qui s'entend : une voix douce et mélodieuse comme le murmure d'une brise printanière, disent les témoins, un mot qui semble chanté plutôt que prononcé.
Ses parents, on ignore tout d'eux, le fonds ne dit pas s'il en fut question, si même elle les a connus, lui ont donné pour nom ce que le monde découvrirait, peut-être vingt ans plus tard, en la voyant danser et jouer : une beauté dont la présence se devine à l'oreille, comme un jade qui sonne clair dans le silence d'une salle, avant même qu'on ait levé les yeux.
En Cathay, ajouteront les érudits que j'ai consultés, et j'ai consulté, que le lecteur m'en croie, plus d'érudits qu'il n'était strictement nécessaire, le jade est pierre de vertu. On le dit pur, incorruptible, chaud au toucher de l'homme loyal et froid au toucher du fourbe. Le son clair est celui de la sincérité, celui qui ne tremble pas. Ainsi ce nom, choisi pour une petite fille de je ne sais quelle province de l'Empire, portait-il en germe tout un programme d'âme : être belle comme le jade, se faire entendre sans fausse note, traverser le monde en tintant juste.
Voilà pour la philologie. Voilà pour la froideur de l'office. Et voici maintenant, puisque ma déontologie m'ordonne d'expliciter mes faiblesses plutôt que de les dissimuler, ce que je confesse : j'ai recopié ces deux caractères une première fois, puis une seconde, pour la beauté du geste.
La calligraphie de 玲 en particulier, avec sa pierre de jade au revers du roi, s'écrit comme une confidence. Et en le recopiant, j'ai songé à cette Damoiselle Sibylle dont les lettres ornent d'autres travées de ce fonds, elle qui apprit le mandarin la nuit, à la lueur d'une lampe moins bien remplie que la mienne, pour des vers qui disaient la lune et la clarté. Beauté au Son Clair. Les mères et les pères de Cathay savent donc, dès le berceau, mettre dans deux caractères ce que nous autres, pauvres archivistes, n'arrivons pas à faire tenir en trois feuillets. Il m'a semblé, en refermant le dictionnaire, qu'on aurait pu m'épargner tout le reste du présent document et se contenter d'écrire son nom en grand, au centre d'une page blanche.
On objectera que les noms signifient en Cathay bien des choses, et qu'il ne faut pas faire dire au hasard des syllabes ce que le temps seul vérifie. On objectera justement. Je réponds que ce n'est pas le hasard, précisément, qui me trouble, c'est l'à-propos.
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De son Entrée en Scène, ou de la Circonstance du Remplacement
Elle arrive sur le tard, par un après-midi ensoleillé de la saison du tournage, quelques temps après le retour des plaines du Sud, et les textes eux-mêmes paraissent hors d'haleine quand ils la nomment : elle remplace l'actrice qui jouait le principal second-rôle féminin du c-drama Le Palais des rêves éternels de la société de production cathayenne Étoiles Dorées. Son arrivée est tardive dans le calendrier des six mois de tournage. Sur ce départ qui précéda son arrivée, sur la femme qu'elle vint suppléer, le registre ne sait rien, et je l'écris sans honte : on ignore. Le récit a refermé la porte derrière la première comme on referme une scène au rideau, et Mei Ling s'est tenue dans l'ouverture.
Ce que les feuillets racontent ensuite est une petite comédie de cour qui devint presque une affaire d'État : le Prince Olivier, ordinairement si maître de lui, la regarda trop longtemps, et parla mandarin avec elle. Elle répondit dans sa langue maternelle avec ce sourire enchanteur que tu connais désormais, ami lecteur, disant de son rôle qu'elle était une servante, mais qu'elle aimait aussi danser. Un langage maternel qui n'est pas sans effets secondaires : le mandarin fait d'elle, auprès d'Olivier qui le parle « parfaitement », un aimant redoutable et, auprès de Sylvie qui ne le parle pas, une provocatrice involontaire. La Princesse Sylvie, qui ne comprenait pas un mot, comprit tout le reste : les regards, les rires, la langue close comme un jardin dont on aurait oublié de lui donner la clef. Il en sortit un ultimatum fameux, des menaces de traductions en alexandrins proférées par Margot, et une scène publique dont la Damoiselle Sibylle eut le plus grand mal à contenir les éclats.
J'ai relu les comptes-rendus de cette querelle une infinité de fois, à titre de vérification, entendons-nous bien, c'est la déontologie qui l'exige, et je veux ici consigner, avec toute la froideur dont je suis capable, ce fait que les documents établissent sans contestation : Mei Ling ne fit rien. Elle parla quand on lui parla, rit quand il y avait lieu de rire, répondit en un sylvarien hésitant mais correct « Je ne faisais rien, Votre Altesse ». Et, sommée, injuriée presque, elle recula d'un pas, s'inclina, et retourna à son travail sans attirer davantage l'attention. C'est tout.
Que la seule présence d'une femme puisse ainsi mettre un palais en effervescence, voilà qui relève des Chroniques, mais que cette femme n'y ait répondu que par la politesse, voilà qui relève des Annexes, et c'est ma charge de l'écrire. Je m'en acquitte. J'aimerais m'en acquitter avec plus de détachement. L'huile en répondra pour moi.
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De sa Personne, et des Difficultés d'une Honnête Copiste
Vient maintenant le passage où j'ai, par trois fois, recommencé ma page.
Le feuillet descriptif qui nous est parvenu, le portrait le plus somptueux de tout le cycle, rédigé par je ne sais quelle main contemporaine des événements, et que je soupçonne, à le lire, d'avoir eu elle aussi bien du mal à garder ses esprits, s'ouvre sur une affirmation que je recopie sans parvenir à la contester : Mei Ling, vingt-six ans lors du tournage, était une incarnation vivante des idéaux de beauté traditionnels de Cathay, chacun de ses traits semblant dessiné par les dieux.
Je condense, car la copie intégrale serait indécente, et le lecteur est prié d'aller aux sources : le visage ovale et d'une symétrie parfaite, encadré de cheveux noirs comme l'encre de Cathay. Les yeux en amande, d'un noir profond et brillant, qui évoquent les lacs de montagne sous la lune, et que souligne un trait de khôl emprunté aux peintures anciennes des déesses. Les sourcils fins et arqués, dessinant des montagnes lointaines. La peau d'une pâleur nacrée qui luit comme la porcelaine et sur les joues, ce fard rose comme une fleur de cerisier éclose au printemps. La taille fine soulignée par les robes traditionnelles, les épaules délicates, les pas si légers qu'on les dirait flottants, les doigts longs et menus faits pour tenir des éventails ou des pinceaux. Les cheveux en cascade soyeuse jusqu'à la taille, ornés de peignes d'ivoire, et le chignon d'où s'échappent des mèches rebelles que le feuillet, avec une discrétion admirable, dit ajouter une touche de sensualité. La voix douce et mélodieuse comme un murmure de brise printanière, un son clair, note la lectrice attentive, qui a relu la section précédente et n'en est pas remise, le sourire timide et ensorceleur.
Voilà. Tu vois mon embarras : à vouloir résumer, je recopie. À vouloir recopier, je soupire. Il y a dans ce feuillet descriptif, des élans, « l'harmonie parfaite entre nature et art », « une vision, un rêve éveillé », qui n'ont rien d'archivistique, et je devrais les raturer au nom de la neutralité.
Je ne les rature pas. Premièrement parce que la déontologie m'ordonne de rapporter les textes tels qu'ils sont, avec leurs beautés et leurs faiblesses. Secondement parce que, et ici je fais la part du feu à ma propre faiblesse, ainsi que l'exige mon troisième devoir, ce serait mentir que de priver ces pages d'un sentiment qu'elles ont contenu. Le premier rédacteur aima, ou quelque chose d'approchant. Sa consœur, quelques mains plus tard, ne le juge pas. Elle l'envie presque, d'avoir eu le mot juste avant elle.
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De ses Arts, de son Savoir, et de ce qui Échappe à la Fiche
Car le feuillet est formel, et c'est le plus troublant : la beauté n'est pas le tout de Mei Ling. Elle connaissait, dit-il, les poèmes classiques, les danses traditionnelles et les arts martiaux, ce qui ajoutait à son aura de perfection. Elle était polie, respectueuse, d'une intelligence vive. Quand elle dansait, c'était, je cite encore, comme si les esprits des anciens maîtres de la danse possédaient son corps. Quand elle parlait, c'était avec la sagesse des érudits et la douceur des poètes. Et par-dessus tout, elle avait cette qualité rare propre aux plus grandes beautés de Cathay : une aura de mystère. On ne savait jamais tout à fait ce qu'elle pensait. Parfois son regard semblait perdu dans des pensées lointaines, comme si elle voyait des mondes invisibles aux autres.
J'ai interrogé le fonds sur ces mondes-là. Le fonds s'est tu. On ignore d'où elle venait, quelles scènes de Cathay l'avaient faite, qui l'avait formée à danser et à frapper, comment une femme si jeune en savait si long sur les poèmes et en disait si peu sur elle-même. Les pages des Chroniques la saluent, au seuil de son premier feuillet, du titre de Beauté légendaire de la lointaine Cathay, titre que ni l'étymologie ni la modestie ne justifient pour une simple actrice de second rôle. On ignore ce que ce titre recouvre. On peut inférer, et c'est ici de l'inférence déclarée, que le lecteur pèsera, qu'une carrière immense la précédait, et qu'elle traversa le monde pour un remplacement qu'aucun document sérieux ne nous présente comme un hasard.
Je n'en dirai pas plus. La réserve d'huile de l'office est faite pour ces silences-là.
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De la Danse de l'Épée, et de la Façon de Recevoir une Insulte Royale
Reste la scène que je garde pour la fin, comme on garde le meilleur biscuit au fond de la boîte. Pardon, cette image est de moi, et elle trahit une fréquentation excessive de certaines pages de la saison première. Je la laisse, elle m'est plaisante.
À la réception du départ de la production, Mei Ling monta sur l'estrade en robe de soie rouge et or, la chevelure noire tressée et perlée, et exécuta une Danse de l'Épée que les témoins décrivent avec des vocabulaires qui auraient embarrassé les chroniqueurs de batailles. La Figure du Dragon, cercles fluides comme les volutes de fumée du dragon mythique. La Pirouette du Phénix, l'épée étincelant comme les plumes de l'oiseau de feu. La Posture du Tigre, jambe tendue, lame au ciel. La Valse des Étoiles, et ce retour au sol en équilibre sur un pied, plus légère qu'une plume. Chaque geste d'une précision chirurgicale, chaque mouvement chargé de grâce mortelle et de puissance. Ce sont les mots du feuillet, et je les contresigne, ayant fait, à titre de vérification obligatoire, l'expérience de revoir la scène un nombre de fois que je ne consignerai pas dans le présent document public.
Le Prince Olivier applaudit avec un entrain qui compromit sérieusement son flegme. La Princesse Sylvie, dans une crise de jalousie à laquelle nous sommes redevables de quelques-unes des pages les plus vivantes des Chroniques, leva son verre en un toast venimeux à l'invitée « dont la grâce est aussi éphémère que son séjour ici. »
Et Mei Ling ? Mei Ling inclina la tête, impassible, en signe de remerciement. C'est tout ce que le feuillet en dit, et c'est peut-être la plus belle ligne de sa fiche. Elle reçut une flèche royale comme on reçoit une rose, et n'en laissa paraître ni la blessure ni l'ironie. On appelait cela, chez certains peuples de vieille mémoire, de la grandeur d'âme. Nous autres, dans ce fonds, nous appelons cela une absence de document, et nous en sommes réduits à deviner ce que pensaient ces yeux de lac sous la lune. Sur ce qui se passait derrière, on ignore. Derrière les plus beaux visages du monde, c'est presque toujours là que ça se passe.
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Clôture du Feuillet, et Confession Annexe
Voilà ce que le fonds détient : deux caractères qui disent tout, trois feuillets, une danse, une querelle apaisée par la seule patience de celle qui l'avait subie, et le silence des archives sur tout le reste.
On ignore où elle alla quand la production s'en fut par au-delà l’Océan Infini, on ignore si nous la reverrons, on ignore ce que l'avenir des Chroniques réserve à cette femme que trois feuillets n'ont pas suffi à contenir.
Elle quitte le récit sur cette image : objet d'adoration et d’animosité, et, dans les deux cas, une femme seule face à ses sensations que nul ne lui demanda jamais.
Je ne prophétise pas, l'office l'interdit, et je tiens à ma lampe. Mais je note, en marge, de cette encre que le temps seul corrige : les êtres qui traversent ainsi un récit, si tard, si brièvement et si complètement, n'y traversent en général pas qu'une unique fois.
Les suivants qui tiendront ce dossier vérifieront. Je leur laisse la tâche, et je leur laisse aussi, glissée entre les lignes comme on glisse une fleur dans un livre, une ligne que ma fonction m'interdit et que j'écris quand même, car elle est vraie : Beauté au Son Clair.
Et que le lecteur ait la bonté, s'il la rencontre un jour, de tendre l'oreille avant de lever les yeux.
***
Consignée, relue trois fois, l'Archiviste en convient et n'en rougit qu'à moitié, et close, non sans s'être attardée, une dernière fois, sur ces deux caractères qu'elle retrace mieux maintenant qu'elle ne les trace, dans sa langue à elle, sans accent.
Par la Main de la Onzième Lampe, qui ne se nomme pas, mais qui signe ce soir d'une main plus lourde que d'ordinaire.
Contresignée par le registre, qui ne sait pas admirer, et qui pourtant, feuillet après feuillet, vient de rendre un son très clair.
ADDENDUM À L’ANNEXE P/ACTRC-MEILING/S01-03
Ajout consigné en l'an 4424 de la fondation de Sylvaria, au cinquième mois de la sixième saison des Chroniques.
La main qui ajoute ces lignes ne se donne pas de nom, ou du moins, elle le garde pour elle, comme il sied, mais elle signe d'un poinçon que plusieurs collègues reconnaîtront : le poinçon de la Guilde des Langues, branche Philologie Cathayenne.
Que l'Archiviste de la Onzième Lampe accepte ou non cette addition, qu'elle la conteste ou l'accueille avec gratitude : c'est à elle de décider. Les archives ont la durée de la patience, et aucune fiche ne saurait demeurer fermée à jamais.
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De la Double Lecture d'un Nom
L'Archiviste de la Onzième Lampe a, dans son feuillet initial, consigné le nom de la Damoiselle Mei Ling selon la transcription phonétique courante en sylvarien : 美玲. Elle en a donné le sens : Beauté au Son Clair. Elle en a tiré une émotion dont le lecteur aura sans doute senti le tremblement à la lecture. Elle a eu raison sur tout, hormis sur un point que ce présent addendum se propose de rectifier. Non pas pour contredire, mais pour compléter.
Car ce nom que nous écrivons Mei Ling peut aussi se lire, et c'est la lecture authentique dans la langue d'origine : 梅玲.
Le premier caractère, 梅, méi, remarquez bien la marque du ton, est le prunier. La fleur de prunier qui éclot en hiver, dans la neige, avant toutes les autres. Dans la culture cathayenne classique, le prunier est, avec le bambou et le pin, l'une des Trois Amies de l'Hiver (San You). Il est emblème de résilience, de pureté qui triomphe de l'adversité, de vertu qui fleurit quand tout gèle autour. Les lettrés peignent le prunier sur leurs écrans de salon quand ils veulent signifier qu'ils n'ont pas besoin du soleil pour être lumineux.
Le second caractère, 玲, líng, demeure inchangé : le son clair, cristallin, du jade qui s'entrechoque. Les dames de l'ancienne cour impériale suspendaient ces plaques à leur ceinture, et leur tintement disait leur présence avant même que le regard ne les confirmât.
Ainsi la Damoiselle porte-t-elle un double nom, deux lectures superposées que le temps seul distingue :
美玲, Beauté au son clair, celle que l'œil admire, le visage, la grâce, l'harmonie parfaite entre nature et art.
梅玲,Son clair du prunier, celle dont la vertu résonne au creux de l'hiver, dont la présence éclot quand tout gèle, dont la patience tient sans se rompre.
Les philologues de la Guilde ont débattu de cette question pendant trois séances, et voici ce qu'ils ont conclu : les deux lectures coexistent dans la tradition cathayenne, et rien n'oblige à les choisir. Souvent même, on les entremêle à dessein, pour donner au nom sa profondeur de résonance. Une mère qui choisit ce nom pour sa fille sait très bien qu'elle lui donne les deux à la fois : la beauté visible, et la force invisible.
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De la Révision de certains Passages du Feuillet Initial
Je ne toucherai pas au texte de l'Archiviste de la Onzième Lampe. Je ne le rature pas. Je ne le modifie pas. Ce serait manquer de respect envers une consœur et envers la vérité qu'elle a tenté de dire. Mais je propose ici des marges, des notes de bas de page pour ceux qui tiennent les Chroniques à cœur.
Au passage où elle écrit : « Ses parents, on ignore tout d'eux, lui ont donné pour nom ce que le monde découvrirait, peut-être vingt ans plus tard, en la voyant danser et jouer », on peut maintenant inférer ceci : si le nom est bien 梅玲, et si le prunier en effet fleurit dans la neige, alors peut-être que cette famille-là a connu des hivers qui ont fleuri, et qu'ils ont transmis à leur enfant cette promesse de résilience.
Au passage où elle décrit sa voix : « douce et mélodieuse comme le murmure d'une brise printanière », on peut ajouter en note : le caractère 玲, le son clair du jade, est précisément ce que les poètes appellent la voix de la pierre précieuse. Quand elle parle, les textes disent qu'on croirait entendre du jade qui se pose sur du marbre.
Et enfin, au passage où elle consigne la réponse de Mei Ling après l'ultimatum royal : « Je ne faisais rien, Votre Altesse », on peut noter ceci en marge : la phrase, dans sa forme mandarin, est plus légère encore qu'il n'y paraît. Wǒ bù zuò shénme — « Je ne fais rien, rien de spécial ». C'est l'humilité du jade qui ne dit pas sa clarté.
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De la Remise en Ordre de la Fiche
Certains de mes collègues de la Guilde proposent que le nom de Mei Ling soit reclassé d'office sous la lettre H des Héros et Héroïnes, au lieu de la lettre P des Personnages ordinaires. Je ne prends pas position. L'Archiviste de la Onzième Lampe a déjà noté, dans son feuillet initial, que les lampes grésillent d'indignation quand il faut classer trop modestement des êtres qui méritent mieux.
Je me borne à dire ceci : si la Damoiselle Ling de la famille Mei revient un jour dans le récit, si sa danse se prolonge au-delà de trois feuillets, si l'avenir des Chroniques l'appelle à nouveau, alors le reclassement s'imposera de lui-même, et personne ne le contestera.
RÉPONSE DE LA MAIN DE LA ONZIÈME LAMPE
Consignée en marge du présent addendum, la main tremble un peu, et l'encre a séché plus vite qu'à l'ordinaire, comme si la plume eût été levée par une émotion mal contenue.
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Je reconnais la Guilde des Langues, et je reconnais ses philologues. Je reconnais le poinçon, je reconnais la précision du raisonnement, et je reconnais ce que j'ai manqué.
Vous avez raison. J'ai lu 美 au lieu de 梅. J'ai vu la beauté visible et je n'ai pas cherché la force invisible. Et cependant, et je l'écris sans honte, car la déontologie nous ordonne de reconnaître nos erreurs plutôt que de les dissimuler, quelque chose me dit que les deux lectures étaient déjà là, dans ma tête, et que je ne les ai pas vues parce que je n'ai pas voulu les voir.
Beauté au Son Clair. Son Clair du Prunier.
La première me touche au visage, la seconde m'atteint à l'âme. La première dit ce que je vois, la seconde dit ce que je sens, et ce que je n'osais pas écrire dans ma fiche initiale : que cette femme-là, qui a traversé trois feuillets et laissé plus de traces qu'une centaine de personnages catalogués sous la lettre H, portait en elle une promesse de résilience que les archives n'ont pas encore su enregistrer.
Je ne corrige pas mon feuillet. Je le laisse tel quel, avec mon erreur, avec mon aveuglement. Il est mon œuvre, et l'erreur fait partie de l'œuvre. C'est aussi l'enseignement des archives.
Mais je signe ici, de ma propre main, ce présent addendum comme une réparation, et je demande à l'Archiviste suivant, celui ou celle qui tiendra ce dossier dans cent ans ou dans mille, d'ajouter à sa lecture les deux caractères 梅玲, et de ne jamais choisir entre les deux. Qu'ils demeurent côte à côte, comme le prunier et le jade. Qu'ils tissent ensemble cette musique qui dit à la fois le visage et l'âme.
Je demande aussi une chose, que j'écris en secret. Et que personne d'autre que toi, lecteur, n'est censé lire : je voudrais que, si jamais Mei Ling revient, si jamais elle traverse de nouveau les chroniques, vous lui disiez, vous qui tenez ces feuillets, que le prunier fleurit aussi en hiver, et que son nom porte cette promesse.
Je ne sais pas si elle le sait. Je ne sais pas si elle s'en souvient. Je ne sais rien d'elle, au-delà de trois feuillets et d'une danse. Mais je voudrais que quelqu'un lui ait dit.
L'Archiviste de la
Onzième Lampe.
Contresignée par le registre, qui ne sait pas aimer, et qui pourtant, ce soir-là, a grésillé de la plus étrange des manières.
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