Dites-le Avec des Fleurs
La Grande Table
La grande salle de réunion n'avait rien d'une cave. Bien qu'enfouie profondément sous la surface, l'architecture sylvarienne y était omniprésente : l'ouverture et la verticalité, même dans les profondeurs les plus obscures.
Situé au niveau 0 du laboratoire, le lieu était une vaste ellipse de béton brut, creusée dans la roche calcaire. Mais ce béton n'était pas gris et froid. Il avait été traité, poli, et teinté d'une nuance de pierre claire, presque blanche, qui absorbait la lumière pour la renvoyer avec une douceur diffuse. Le plafond, haut et voûté en une courbe parfaite, était parsemé de milliers de micro-ouvertures laissant filtrer une lumière artificielle conçue pour imiter le cycle solaire d'une journée ensoleillée à la surface. Pas de néons agressifs, pas de spots directs. Juste une clarté ambiante, chaude et vivante, qui dissolvait les angles et les ombres portées. On aurait pu croire, si on ne levait pas les yeux, être sous une immense verrière donnant sur un ciel d'été, alors qu'il n'y avait que du béton et des fibres optiques.
Au centre de la pièce trônait la table. Une immense surface ovale, d’un beau bois clair, finement nervuré, capable d'accueillir confortablement une trentaine de personnes. Elle n'avait pas de pieds visibles ; elle flottait à un mètre du sol, maintenue par des champs silencieux. C'était une table sans électronique apparente, sans câbles, sans connectique. Juste une surface lisse, mais prête à recevoir n'importe quelle connexion.
Léonard, en sa qualité de Régent, et cherchant toujours à faire bonne impression, veillait au grain. Le protocole se devait d’être respecté.
Sylvie s'avança, guidée par un geste discret de Léonard. Elle s'installa au milieu du côté long de l'ellipse, face à l'entrée principale. Olivier s’assit à sa droite. Margot prit place à sa gauche, son dos droit, son regard attentif.
Léonard s'assit à l'extrémité gauche de la table, là où la courbe de l'ovale était la plus prononcée. À sa droite, Mona s'installa, son pad toujours serré contre elle. À sa gauche, Clavius prit place, son cube de métal qu’il avait déposé, flottait doucement au-dessus de la table, comme une boussole errante.
Niccolo, l’air indécis, observait les uns et les autres s’installer, les mains dans les poches de sa robe à l’effigie de la marque de corporation de sa Guilde. Il regardait la table, hésitait, un peu en retrait.
Johannes arriva, les yeux perdus dans le vide, comme s'il traversait la pièce en marchant sur une ligne imaginaire tracée dans les airs. Il s'assit simplement à la première chaise libre qui se présenta à sa droite, à côté de Mona, les mains jointes sur la table, le regard fixé sur un point invisible au-dessus de la surface de bois clair.
Lisa entra enfin, avec une grâce naturelle. Elle s'arrêta un instant, observant la disposition, puis choisit le siège au milieu du côté opposé à Sylvie et Olivier, gardant trois places libres de chaque côté d’elle, comme pour créer une zone de tranquillité. Elle s'assit, sortant un carnet et un stylo, et commença à dessiner, les yeux mi-clos.
Niccolo voyant Lisa prendre place, sourit, s'approcha, et s'installa à deux sièges de Margot. La plupart des places vides se trouvaient en face de lui. Il s'assit en se penchant en avant, les coudes sur la table, le regard brillant d'une curiosité enfantine.
Sylvie observait tout cela. Elle voyait les mouvements, les hésitations, les regards furtifs. Elle voyait Léonard, qui semblait à la fois à l'aise et tendu, comme un chef d'orchestre attendant que tous les instruments soient en place. Elle voyait Mona, qui vérifiait discrètement son pad. Elle voyait Clavius, qui faisait tourner son cube avec une régularité hypnotique. Mais que pouvait-elle bien faire avec cet objet ? Elle voyait Johannes, qui semblait être ailleurs. Elle voyait Lisa, qui dessinait. Elle voyait Niccolo, qui souriait à tout le monde sans vraiment regarder personne tout en ayant l’air d’attendre.
— Votre Altesse. Je vous remercie de votre présence. Nous sommes tous là, sauf Isabella, dit Léonard, sa voix douce mais ferme.
Il sortit d’un pli intérieur de sa robe un petit objet plat, noir, à l’aspect parfaitement uniforme, pas plus grand qu'un agenda. Son ordinateur portable personnel. Il le posa sur la table, et d'un geste fluide, il le déplia en deux, comme un livre.
Sylvie suivait ses mouvements des yeux.
L'objet ouvert, une lumière bleue se mit à en émaner doucement. Un hologramme de clavier se matérialisa sur sa surface, jusque-là noire et uniforme, avec des touches qui semblaient faites de lumière pure. Puis, de chaque côté de l'hologramme, dépassant à droite et à gauche de la machine, des extensions apparurent, formant des pavés de touches supplémentaires, avec des symboles étranges, cette fois-ci comme posés à la surface même de la table.
— Votre clavier est… surprenant. Je n’en ai jamais vu de semblable. Ce sont des personnalisations que vous avez ajoutées ? demanda Sylvie, intriguée. Même la disposition des lettres sur la partie du clavier qui lui était familière était différente.
— Oui, Votre Altesse, répondit Léonard, un sourire en coin. Des spécificités liées à mon domaine de recherche, la physique et les mathématiques. Également pour faciliter l’interfaçage avec certaines machines et appareils. C’est tout à fait standard à vrai dire, pour ceux d’entre nous dans le domaine des sciences exactes.
La séquence de redémarrage terminée, la projection holographique d’un volume de travail était apparue devant lui, suspendue au-dessus de son clavier. Le volume était occupé par la marque de corporation de la Guilde des Physico-chimiste, qui tournait doucement.
— Isabella devrait être là. Elle a dû être retardée à cause de son petit incident. Le mucus de dragon, vous savez, dit-il, en regardant l'entrée.
Sylvie sourit discrètement, se souvenant de l’incident précédent.
À ce moment-là, la porte s'ouvrit.
Isabella entra.
Grande et élancée, sa chevelure rousse, qu’on ne pouvait qualifier autrement que de flamboyante, était relâchée. Quelques mèches rebelles encadraient son visage, et ses longs cheveux tombaient en vagues sur ses épaules puis jusqu’au milieu de son dos, dont ils soulignaient la cambrure. La féminité affirmée de son apparence qu’elle mettait en valeur en ajustant les robes fournies par sa corporation, tranchait radicalement avec l'uniforme sobre et masculinisant des chercheurs des Guildes.
Ses yeux d’un bleu profond, immenses et expressifs, balayèrent la salle avec à la fois une distance et une intensité qui firent baisser le regard à plusieurs des présents masculins et, à l’inverse, hausser les yeux de certaines des présentes...
— Je vous prie de bien vouloir m’excuser pour le retard. Cela a pris plus de temps que prévu, dit-elle, sa voix claire et forte, tout en jetant à Léonard le même genre de regard que dans la grande salle du laboratoire.
Elle s'avança vers la table, et s'assit du côté opposé à Niccolo, qui afficha un air satisfait, et face à Johannes. Elle regarda autour d'elle, son regard bleu perçant fixant chacun des présents.
Sylvie remarqua avec surprise, que depuis le moment où Isabella avait fait son apparition, Johannes semblait avoir quitté son monde d'abstractions pour s’être finalement fixé sur celui d’Isabella, et qu’il était enfin présent parmi eux. Mais il semblait comme figé. Penchant légèrement la tête pour regarder par-delà Margot, elle vit que Niccolo semblait être dans le même état.
Jugeant l’occasion trop belle de se moquer encore une fois de ses deux collègues, Clavius lança d’un air détaché :
— Alors, les grands théoriciens ? Vous réfléchissez toujours à la courbure de l’espace-temps, ou bien vous êtes passés à d’autres groupes de courbes ?
Immédiatement, Niccolo sursauta, Johannes rougit, et tous deux trouvèrent fascinant le grain du bois de la table.
— Tout le monde est là, dit Isabella, avec un sourire qui n'était pas tout à fait un sourire.
Sylvie la regarda, fascinée. Elle voyait Isabella, mais aussi la force, la détermination, la lucidité. Elle voyait une femme qui était elle-même, sans se laisser intimider par la présence royale, ni par la tension de la réunion ou… le regard de ses collègues.
— Bienvenue, Isabella, dit Léonard, avec un sourire sincère.
***
Le Conférencier
Léonard se redressa, ajustant une nouvelle fois ses lunettes qui passaient leur temps à glisser jusqu’au bout de son nez. Il posa ses mains à plat sur la table, comme pour s'ancrer dans la réalité, et tenta de chasser une fois pour toutes l'ombre de son trouble initial. Il voulait être le Régent, le scientifique, le chef. Pas l'homme qui avait diffusé un audio de pet de dragon dans le grand laboratoire vingt minutes plus tôt, devant la Princesse héritière et la chambellane de l’Aile Résidentielle.
— Merci à tous d'être venus. Je sais que cette réunion est... impromptue. Mais nous mesurons tous combien la présence de Leurs Altesses Princières dans nos locaux souterrains est un honneur sans précédent, commença-t-il.
Il marqua une pause, jetant un coup d'œil rapide à Olivier, qui lui fit un signe de tête encourageant, puis à Sylvie, dont le regard était à la fois curieux et attentif. Il poursuivit, en essayant de garder un ton académique, bien qu’il tapotât nerveusement des doigts la surface de la table.
— L’objet de cette séance est simple. Nous sommes ici pour faire à la Princesse un point complet sur les résultats de l'équipe d'investigation, à la demande explicite du Prince Olivier.
Il se tourna vers les nouveaux arrivants, ceux que Sylvie et Margot ne connaissaient pas encore.
— Permettez-moi de compléter les présentations. À ma droite et à ma gauche, vous avez déjà rencontré les Doctrix Mona et Clavius. Mais voici le Docteur Johannes, notre mathématicien, spécialiste des structures abstraites et de la topologie non-commutative. Il est celui qui donne un sens aux nombres que nous produisons.
Johannes leva la tête et la tourna pour regarder la Princesse et Margot, leur adressant un sobre salut.
— Et voici la Doctrix Lisa, notre mythozoologiste. Elle est celle qui relie nos données aux légendes, aux licornes et aux dragons. Elle nous rappelle que la science s’inscrit aussi dans l'Histoire, poursuivit Léonard.
Lisa sourit doucement, fermant son carnet un instant pour saluer la Princesse d'un geste de la main bien peu protocolaire, son crayon toujours entre les doigts.
— Et enfin, la Doctrix Isabella, notre biomédecin, spécialiste de l'analyse génétique et épigénétique des licornes et des dragons. Elle est celle qui comprend la réalité moléculaire de ce que nous étudions.
Isabella hocha la tête, son regard bleu perçant croisant celui de Sylvie avec une intensité qui fit légèrement baisser les yeux de la Princesse.
— Et maintenant, continua Léonard, en se tournant vers Sylvie et Margot, permettez-moi de vous présenter la Princesse Sylvie, héritière du trône de Sylvaria, deux cent-quarante-troisième porteuse du Nom de la Sainte Sylvie, et Dame Margot, sa chambellane personnelle, en charge de l'Aile Résidentielle.
Sylvie inclina légèrement la tête, un sourire courtois aux lèvres. Margot, elle, s'inclina profondément, ses mains serrées sur ses genoux.
— Chers collègues, je dois préciser pourquoi Dame Margot est présente ici, à nos côtés. Tout d’abord en vertu du fait qu’elle est étroitement associée à l'affaire des dragons depuis le premier jour, depuis la découverte du premier dragon nain, Flamme, il y a quinze ans.
À ces mots, Sylvie vit Margot pâlir légèrement. Ses mains se crispèrent sur ses genoux, et un éclair de douleur passa dans ses yeux, vite chassé par un clignement rapide. La réminiscence de la punition, de la honte, du sacrifice, était là, vivante, sous la surface.
— Mais aussi parce qu'étant affectée au service personnel de la Princesse, elle est amenée à être au courant de tout ce qui concerne sa maîtresse. Sa présence ici est donc intentionnelle, continua Léonard.
Sylvie sentit une bouffée de chaleur monter en elle, un mélange de colère et de tristesse pour Margot. Elle posa une main discrète sur le bras de son amie, un geste de soutien que Margot ne put voir, mais qu'elle sentit.
Sur un geste de Léonard, la luminosité de la salle baissa rapidement, plongeant les assistants dans une douce pénombre.
— Je serai bref. Premièrement, je vous ferai un état des lieux : le laboratoire clandestin et la chambre forte toujours verrouillée.
Il lança sa projection. Une première image en 3D se matérialisa au-dessus de la table : une cartographie tridimensionnelle du laboratoire secret des cryptes, en fil de fer bleu. Sa grande salle circulaire centrale et les pièces secondaires disposées en étoile étaient clairement reconnaissables. Certaines zones étaient en vert, d’autres en rouge, dont une de grande taille, opaque et pulsatile : la chambre forte. Des combinaisons de chiffres et de symboles tournaient lentement autour de la zone rouge, symbolisant le verrouillage absolu.
Léonard fit "zoomer" sur la zone rouge, qui devient semi-transparente pour faire ressortir sa forme allongée ainsi que l’existence à l’intérieur de salles latérales secondaires aux contours flous, sans en révéler le contenu.
Léonard ajouta :
— C’est ici le niveau zéro de l'investigation. La chambre forte. Verrouillée par des protocoles et des mécanismes que même les spécialistes du SCCE n’ont pas pu contourner. Et il est bien évidemment hors de question de forcer l’entrée de la chambre. Différentes techniques de sondage non invasives ont permis d’avoir une idée de ses dimensions et de sa configuration générale. Elle est très vaste.
C'était pour l’instant le cœur du mystère.
— Deuxièmement, le matériel récupéré. Dossiers, documents et effets personnels, serveurs, unités de stockage de données et de calcul, analyseurs de toute sorte, une mini Génératrice…
La carte du laboratoire disparut, remplacée au centre de la table une pile désordonnée d'objets qui apparut en fil de fer blanc.
D'un geste de Léonard, la pile se dissocia. Les objets se séparèrent pour flotter individuellement en l'air, chacun étiqueté avec son nom et sa fonction, occupant une bonne partie de l’espace au-dessus de la vaste table. Un automate d'analyse ancien tournait sur lui-même, montrant son mécanisme, des serveurs s’ouvrirent pour révéler des cartes électroniques ou des cœurs photoniques. Des câbles se dénouèrent, montrant leurs connecteurs. Des écrans s’allumèrent, pour montrer brièvement des lignes de code ou des graphiques flous. Léonard fit tourner l'ensemble, montrant la masse considérable et hétéroclite de matériel.
— Douze ans de travaux clandestins. Des années de données stockées sur des supports divers, des prototypes d’appareils, des automates. C'est un trésor, mais aussi un chaos. Il a fallu trier.
Il marqua une pause, son regard parcourant la table, s'arrêtant un instant sur Sylvie, puis sur Margot.
— Et troisièmement, les données récupérées et les différents objectifs poursuivis. Ce que nous faisons aujourd'hui. Ce que nous allons faire demain.
Des rivières de lumière banches, des bits, des symboles mathématiques, des séquences ADN, se mirent à s’écouler depuis les objets flottants vers un point central pour ensuite se diviser en trois flux distincts, chacun d’une couleur différente.
Un flux bleu symbolisait visiblement la Physique. Des petits logos stylisés et animés représentaient des ondes, des champs magnétiques, des équations de Séraphina.
Un second flux, de couleur verte représentait la Biologie : des doubles hélices miniatures d'ADN, des cellules, et des petits graphiques dansaient tout autour.
Enfin, un flux jaune pour la Mythologie et l’Histoire avec des petits parchemins anciens, des dessins de Griffons et des cartes de Sylvaria qui évoluaient tout autour.
— C'est ici que nous intervenons. Nous prenons ce chaos, nous le nettoyons, nous le croisons. Et nous obtenons cela.
Les trois courants convergèrent vers l’image holographique d’une sorte de cristal, au centre de la table. Celui-ci commença à briller et à former une structure complexe, une sorte d’allégorie de la « théorie unifiée » de Séraphina.
Léonard pointa le cristal.
— Nos objectifs : faire la synthèse des connaissances amassées par Séraphina, valider ses hypothèses, ses méthodologies et ses résultats, comprendre la physiologie des Licornes et leur maîtrise de capacités que nous qualifions jusqu’ici de surnaturelles. Puis, enfin, appliquer les principes qui s’en dégagent aux dragons. Nous avons déjà considérablement progressé dans chacune de ces directions et notre rythme s’accélère au fil de nos découvertes.
Sylvie, tout en écoutant attentivement les explications de Léonard, continuait à regarder, comme fascinée, ces images et animations, dynamiques et colorées qui racontaient une histoire, et qui continuaient à jouer, suspendues au-dessus de la table et étalées sur plusieurs mètres. Du mystère des cryptes au chaos du matériel, jusqu’à l'ordre des données et des objectifs qui en découlaient.
Sylvie commençait à lever un pan du voile sur la personnalité de Léonard. Cette présentation montrait son côté animateur vedette : il aimait les effets et captiver l’attention. Mais elle mettait aussi en valeur sa rigueur : son plan et ses informations étaient bien structurés. Et elle reconnaissait que Léonard avait montré qu'il maîtrisait son sujet. Même s'il était encore nerveux. Il avait su captiver son attention, ainsi que celle de Margot, dès le début de son exposé.
Léonard se tut, laissant le silence s'installer, regardant en direction de la Princesse.
— Très bien, Léonard. Poursuivez, dit-elle doucement.
***
La Méthode dans la Folie
Léonard prit une profonde inspiration, ses doigts passant dans les touches lumineuses de son clavier holographique qui s’étendit sur la table. La vaste animation d’introduction s'estompa, remplacée par une représentation filaire de la chambre forte, cette zone rouge pulsante au cœur des cryptes.
— Passons au premier point. Les cryptes. Je ne vais pas m'étendre longuement. Vous, Votre Altesse, et vous, Dame Margot, y avez déjà été à plusieurs reprises. Avant et après l’enlèvement du matériel. Et chacun d'entre nous, dont le Prince Olivier et le Commandant Thorvald, y a passé des heures, des jours même. C'est un lieu de transition, un vestibule. Nous avons tout inventorié, tout déplacé et retiré jusqu’à la poussière accumulée sur des années d'oubli. Rien de nouveau sous le soleil, commença-t-il, sa voix un peu plus rauque.
Il marqua une pause, et son regard se fit plus grave, plus intense.
— Le véritable mystère, le cœur de l'énigme, réside ici, dans la chambre forte.
L'hologramme zooma sur la zone rouge, qui se transforma en une représentation 3D d'une porte massive, entourée d’animations de symboles complexes, de serrures virtuelles et de lignes de force pour accentuer l’effet dramatique.
— Des techniques d’investigation tomodensitométriques ont montré que la chambre a été construite en tirant profit des cryptes. Elle est immense, d’environ deux cents unités de longueur sur dix de largeur, avec des salles latérales de dimensions diverses sur toute sa longueur. Il y a donc très probablement une quantité considérable… d’éléments à l’intérieur. C’est tout ce que nous en savons.
Le modèle de la chambre disparut remplacé par toutes sortes de matériels et d’équipements au fil de ses explications : combinaisons de protection, masques, équipements de protection individuelle en tous genres, respirateurs, sas de décontamination...
— Pour ce qui est de l’ouverture, tout a été prévu. Nous avons établi un protocole de sécurité absolu. Que ce soit par la méthode classique, en retrouvant le code d’ouverture, ou par contournement des mécanismes de verrouillage de la porte, nous sommes prêts. Des équipes d'ingénieurs du SCCE, des militaires formés aux théâtres d’opérations contaminés chimiquement, biologiquement ou par des matières radioactives, des spécialistes en désamorçage, des médecins, des biologistes ... tout est en place. Et lors des premières explorations nous ne ferons appel qu’aux drones et aux automates autonomes. Si la porte s'ouvre, nous sécuriserons le contenu, protégerons les personnes, et éviterons toute contamination ou réaction inattendue. La pièce où se trouve la porte sera hermétiquement isolée du reste du laboratoire, et l’accès au palais ainsi qu’aux cryptes pourra être scellé immédiatement le cas échéant.
Léonard marqua une nouvelle pause.
— Plusieurs tentatives d’ouverture ont déjà été effectuées. Des essais de piratage, des analyses structurelles, des sondages. Sans succès. La porte résiste. Elle est conçue pour cela, continua-t-il, la voix plus basse et faisant défiler quelques photos des opérations.
Léonard hésita un instant. Il savait ce qui venait. Il savait ce que cela impliquait. Il regarda Sylvie, puis Margot.
— D'après les données récupérées, et les rapports de Séraphina, le contenu de cette chambre forte est... spécifique. Il s'agit principalement de banques de tissus, de cellules, d'organes de licornes. De tout un ensemble de spécimens conservés par des moyens classique ou par cryogénie. Divers appareils de mesure, des enregistreurs, et...
Il marqua une pause, cherchant ses mots, son regard fuyant un instant.
— Et très probablement, le second œuf de dragon nain qu'elle avait récupéré lors de cette opération durant laquelle elle fut mortellement blessée. Un œuf de dragon nain femelle, obtenu en même temps que celui de… Flamme. Selon toute vraisemblance elle l’a placé à l'intérieur et succomba à ses blessures peu après.
Le silence qui suivit fut lourd, presque étouffant.
— Pour le non-spécialiste, ce sera un peu comme une chambre des horreurs. Des organes, des cellules, des coupes histologiques, des embryons... conservés dans des bocaux, dans des tubes, dans des réservoirs. C'est froid, c'est clinique, c'est... terrifiant, poursuivit Léonard, la voix tremblante.
Il vit, éclairé par la lumière des images holographiques, le visage de Sylvie pâlir. Elle avait les yeux grands ouverts, fixant l'image de la porte, mais son esprit était ailleurs, projeté dans cette pièce froide, remplie de… ces choses. Elle avait lu les rapports, elle savait ce que Séraphina avait fait, comment elle avait procédé. Mais savoir et voir, c'était deux choses différentes. Voir la réalité brute, c'était affronter la mort, des protocoles contre-nature, la folie froide.
Margot, elle, avait baissé la tête. Ses mains, posées sur la table, tremblaient. Elle aussi comprenait. Mais entendre cela, ici, maintenant, avec la certitude que cette chambre s'ouvrirait bientôt, c'était comme voir le fantôme de Séraphina se dresser devant elles. Elle sentait une nausée monter, une peur viscérale à l'idée de devoir entrer dans ce lieu, de contempler ces restes abominables, de devoir affronter la réalité de ce qu’une conscience dévoyée pouvait faire.
Léonard vit leur trouble. Il vit le regard perdu de la Princesse, la peur de Margot. Il devait les ramener à la réalité, les empêcher de s’égarer inutilement dans ces directions, de chercher à s'imaginer l'horreur.
— Tous les efforts sont faits actuellement pour tenter de retrouver le code. Et nous ne sommes pas démunis, dit-il, parlant d’une voix volontairement plus forte et plus ferme.
Il lança un diaporama qui remplaça la vue de la chambre forte. Des images qui défilaient toutes les dix ou quinze secondes. C’étaient des images du laboratoire prises par les équipes spécialisées avant que tout ne soit déplacé, étiqueté et emporté.
Des racks d'équipements, des écrans, des câbles, des armoires, des notes, des cahiers, des étagères, un évier, un lit de camp. Le laboratoire d'une femme qui y avait vécu autant qu'elle y avait travaillé. Seule.
Un microscope brisé. Un carnet d'annotations. Un bureau en désordre. Un calendrier de fleurs annoté en rouge dans un coin accroché au mur. Une armoire à pharmacie. Un vieux manteau suspendu à un crochet. Des photos. De ce qui avait été touché, de ce qui avait été oublié, de ce qui avait survécu à treize ans d’obscurité et de solitude absolue.
— D'après ce que nous savons de Séraphina et de ses dernières heures, agonisante dans son laboratoire, d’après les dernières notes et enregistrement qu’elle a laissés, elle aurait pu tout détruire. Elle aurait pu emporter par orgueil tous ses secrets dans la tombe. Elle aurait pu détruire irrémédiablement toutes les données des serveurs, ses dossiers, absolument tout. Elle a eu suffisamment de temps pour cela entre son retour, mourante, dans sans laboratoire, et son dernier souffle.
Il marqua une pause, son regard parcourant la table, s'arrêtant un instant sur Olivier, qui hochait lentement la tête, confirmant les dires de Léonard.
Le diaporama, imperturbable continuait. Margot le fixait, buvant des yeux les photos. Des photos de la poussière qui dansait dans les faisceaux des lampes de poche. Des photos de l'odeur figée dans l'air. Une table de travail en acier inoxydable. Un fauteuil en cuir usé, creusé par le poids d'une personne. Un lit pliant, avec un corps, mort, depuis treize ans. Une chaise basculante, immobile, avec une tache de café séché sur le dossier. Un évier en céramique, avec une brosse à dents usée, posée sur le rebord. Un miroir fissuré, avec une trace de rouge à lèvres effacée, ou peut-être de sang.
Des microscopes, les oculaires ternis par la transpiration. Des pipettes en verre, rangées dans un tiroir. Des éprouvettes, vides, pleines, avec des résidus de liquides colorés. Des balances, avec des poids de calibration dispersés. Des ordinateurs, couverts de poussière. Des câbles, enchevêtrés, comme des serpents morts. Des unités de stockage, empilées, comme des briques de mémoire.
— Mais visiblement, elle n'a rien fait de tel. Tout a été retrouvé intact jusqu'ici. Les données, les serveurs, les automates, les dossiers... tout est là. Et ses dernières notes et enregistrements ? Ils concernaient des remarques et des commentaires sur ses dernières hypothèses et résultats, ainsi que des pistes pour la suite du travail. Quelques minutes ou quelques heures après les avoir réalisés, elle mourait allongée sur son lit où nous l’avons retrouvée treize ans plus tard. Vraisemblablement, le contenu de la chambre forte doit donc être lui aussi intact.
Le diaporama, lentement, défilait devant les yeux de Margot qui n’était plus présente que de corps dans la grande salle de réunion.
Des traces. Des empreintes de pas, sur le sol, qui vont de la porte au lit, du lit à la table, de la table à la porte. Des empreintes de doigts, sur les boutons, sur les écrans, sur les livres. Des traces de dents, sur un stylo. Des traces de larmes, sur un carnet. Des traces de sang, sur un gant, sur un mur, sur le sol. Des traces de vie, sur tout, partout, toujours.
Des souvenirs de Séraphina. Des souvenirs de la Guilde. Des souvenirs de la science. Des souvenirs de la folie. Des souvenirs de la solitude. Des souvenirs de la vie. Des souvenirs de la mort. Des souvenirs de tout. Des souvenirs de rien. Des souvenirs.
Léonard se pencha légèrement en avant, son regard se faisant plus intense, plus persuasif.
— J’estime, ainsi que chacun des responsables d’équipe ici présents, que les motivations profondes de Séraphina l’ont empêchée de tout détruire. Ses motivations, c’est-à-dire ce qui était toujours passé avant toute autre considération chez elle : la valeur supérieure de la découverte et du savoir. C’était pour cela qu’elle avait donné sa vie, peu importent les moyens employés. Pour elle, la connaissance était plus importante que sa propre réputation, que sa propre vie et que toute déontologie.
Il marqua une pause, laissant ses mots s'ancrer dans l'esprit de Sylvie et de Margot.
Mais pour Margot, le son de la voix de Léonard s'était éteint. Il ne restait que les images. Margot voyait. Elle ressentait.
De la solitude. Un silence, lourd, épais, règne en maître dans les cryptes. Une absence, immense, remplit les pièces. Une présence, fantomatique, hante les lieux. Une vie, réduite, à ce laboratoire, à ces murs, à ces objets. Une mort, lente, silencieuse, qui a tout emporté. Une vie, qui s'est éteinte, quinze ans plus tôt, dans ce lieu. Une vie, qui a duré, douze ans, dans ce lieu. Une vie, qui n'est plus, dans ce lieu. Une vie, qui est là, dans ces photos.
Des photos de Séraphina. Seule. Pendant douze ans. Dans ce laboratoire. Qui était sa vie. Qui était son monde. Qui était sa tombe. Qui était son berceau. Qui était son enfer. Qui était son paradis. Qui était tout. Qui n’était plus rien. Qui était. Des photos.
— Et sur cette base, nous avons tendance à penser qu'après avoir rapidement enfermé les éléments clés de ses travaux dans la chambre forte, il existe une possibilité qu'elle ait laissé un indice subtil. Une sorte de clé. Quelque chose, d'une sorte ou d'une autre, à l'attention de celui qui serait assez intelligent pour le trouver, et permettant d'accéder à la chambre forte.
Léonard, du regard, balaya l’auditoire.
De la vie. Une tasse, vide, avec une tache de thé au fond. Un livre, ouvert, à la page 353, avec un marque-page en forme de plume. Un journal intime, fermé, avec une serrure rouillée. Une photo de famille, encadrée, avec un verre brisé. Une poupée, abandonnée, dans un coin, avec un œil manquant. Une plante morte, dans un pot, avec une étiquette : "Espoir". Une montre, arrêtée, à un poignet décharné. Une clé, perdue, sous la table. Une lettre, non envoyée, avec une adresse illisible. Un sourire, figé, sur une photo.
— D'après les experts du SCCE, le mécanisme d'ouverture nécessite la saisie d'une séquence de plusieurs dizaines de chiffres. Au minimum quarante ou cinquante, voire plus. C'est une clé longue et complexe, probablement une suite mathématique permettant de la mémoriser.
Des données. Des dossiers, empilés, avec des étiquettes manuscrites. Des carnets de notes, remplis d'écriture serrée, de calculs, de schémas. Des étiquettes adhésives, jaunes, roses, bleues, collées partout, d’autres tombées, avec des mots : "Attention", "Demain", "Non", "Oui", "Pourquoi". Un calendrier avec une fleur de tournesol aux couleurs fanées, datant de près de quarante ans, au-dessus d’une table contre un mur, annoté dans un coin au feutre rouge. Des graphiques, imprimés, avec des courbes qui montent, qui descendent, qui s'arrêtent. Des photos de licornes, de dragons, de cellules, de tissus, de sang. Des photos de Séraphina, elle-même, dans les miroirs, dans les reflets, dans les ombres.
Olivier observait la scène avec une attention particulière. Il voyait la tension de Léonard, sa détermination de comprendre, de savoir, de résoudre l'énigme. Il voyait le trouble de Sylvie. Et il voyait l’absence de Margot. Qui n’était plus avec eux, perdue dans le néant qu’avait été la vie de quelqu’un d’autre.
— Nous sommes à la veille d'une découverte majeure. Une découverte qui pourrait changer le destin de notre royaume. Peut-être même de notre monde. Et nous sommes prêts, dit Léonard, d’une voix maintenant calme et ferme.
Il hocha la tête, un sourire nerveux mais sincère aux lèvres.
— Oui, dit-il. Nous sommes prêts. Il n’y a plus qu’à trouver le code.
Le silence se fit dans la grande salle.
Chacun semblait perdu dans ses pensées. Léonard se préparait à aborder son second point.
Soudain, Margot, que tout le monde semblait avoir oubliée, leva la main avec une assurance inattendue.
— Moi, j’ai une idée.
Tous les regards se tournèrent vers elle, surpris. Margot, si discrète jusque-là, absente même, semblait soudain emplie d’une certitude.
— Vous avez remarqué le calendrier ?
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