La Mathématicienne et l’Artiste
Ce soir-là, le crépuscule tombait sur Sylvaria, transformant les jardins du palais en une mosaïque d'ombres allongées et de lumières dorées.
Le Sceau de Demande était déjà arrivé depuis trois jours, enfermé dans le coffre du Grand Chancelier, et les souverains en avaient pris connaissance.
La princesse Sylvie était accoudée à la balustrade d’un de ses balcons, le vent tiède de la soirée effleurant ses cheveux qu'elle avait laissés libres, contrairement à la coiffure rigide qu'elle portait habituellement en public. En contrebas, les parterres, les allées de gravier, les fontaines et les pièces d’eau baignaient dans cette lumière particulière qui semble suspendre le temps.
Ses pensées dérivèrent vers l'immense machine qu'était le protocole sylvarien. Elle songea à tout ce que le rituel de la demande royale, puis du mariage, impliquaient. Dans un royaume vieux de plus de quatre mille ans, où chaque geste, chaque regard, chaque silence était codifié, où l'étiquette était une science à part entière, pratiquée avec la rigueur du mathématicien et la passion de l’artiste, la simple idée d'une union entre les deux héritiers des royaumes frères était un événement d'une complexité vertigineuse. Du jamais vu depuis trois siècles…
« C'est comme si on allait construire un temple qui atteint les cieux, avec des règles qui datent de mille ans, et où chaque pierre doit être posée au bon endroit, au bon moment, avec la bonne bénédiction. » pensa-t-elle.
Dans trois semaines d’ici, il y aurait la Rencontre Privée entre sa mère et Olivier dans le Salon des Miroirs. La date avait été fixée. Là, la Reine jugerait seule de la valeur de celui qui demande la main de son héritière. La décision prise, immédiatement, les secrétaires royaux et les notaires dresseraient le Traité de Fiançailles qui fixerait la date prévue du mariage, les conditions de résidence, les droits et devoirs de chacun et les dispositions successorales.
Ensuite, trois jours plus tard, ce serait la Réponse Solennelle, où Olivier se tiendrait devant le Roi Lothair et la Reine Sylvie elle-même, et où le représentant personnel du Roi de Valoria lirait une lettre de son Roi adressée à la Reine Sylvie et au royaume de Sylvaria. Le Roi Lothair prendrait la parole en premier, annonçant que la demande avait été examinée avec toute l’attention qu’elle mérite, puis la Reine, debout, prononcerait les paroles consacrées. Et enfin, après la Princesse, puis le prince, la Reine signerait le Traité de Fiançailles avec le sceau royal.
Alors aurait lieu l’Annonce aux deux royaumes où une proclamation serait envoyée simultanément à Sylvaria et à Valoria. Des messagers partiraient vers toutes les Régions, des feux d’artifice seraient tirés dans les deux capitales et un grand banquet de célébration aurait lieu.
Et enfin, il y aurait… le mariage. Avec des mois de préparation, les répétitions, les ajustements, les négociations diplomatiques, les cadeaux à préparer, les discours à rédiger, les costumes à confectionner, les fleurs à choisir, les musiciens à engager, les invités à sélectionner, les places à assigner, les sièges à disposer, les lumières à régler ...
« C'est une montagne, une montagne d'étapes, de détails, de règles, de traditions. Et je dois la gravir, pas à pas, sans trébucher, sans faire de faux pas, sans décevoir personne. » se dit-elle.
Elle sourit, un sourire un peu triste, en pensant aux changements qu'elle avait déjà vus chez ses amies.
Margot, la servante personnelle, la femme de l'ombre, la pragmatique, la dévouée, avait changé. Elle était la Mathématicienne. Autrefois, elle se contentait de gérer les affaires courantes, de veiller à ce que la Princesse soit bien habillée, bien nourrie, bien reposée. Elle était le pilier stable, le roc sur lequel Sylvie pouvait s'appuyer. Mais depuis l'annonce des fiançailles, Margot était devenue une véritable chef d'orchestre. Elle travaillait désormais en étroite collaboration avec la Grande Chambellane du palais, Dame Elara de Varennes, qui avait la responsabilité de l’organisation des fiançailles. Et sous sa supervision attentive, Margot dirigeait une armée de serviteurs, coordonnait les préparatifs, vérifiait chaque détail, chaque minute, chaque seconde. Elle était partout, tout le temps, avec une énergie frénétique, une précision chirurgicale, une détermination farouche. Elle ne se reposait presque plus, ne mangeait que par distraction, ne parlait que de la cérémonie, des invitations, des costumes, des fleurs, des menus, des places, des sièges, des lumières...
« Margot est devenue une mathématicienne qui analyse, réduit, répartit, distribue, organise, planifie, anticipe. Une machine parfaite, inarrêtable, infatigable. Elle ne dort plus, elle ne mange plus, elle ne vit plus que pour l’organisation. Et c'est bien, c'est nécessaire, c'est ce qu'il faut. Mais j'ai peur de la voir s'effondrer, un jour, quand tout sera fini. » pensa Sylvie.
Et puis, il y avait Sibylle. La Damoiselle Sibylle Adelheid de Brumeuil, la gardienne de l'étiquette, elle qui récite les règles de l’étiquette royale dans son sommeil, la jeune femme qui avait appris le mandarin pour un poète lointain, celle qui vivait dans le monde des règles, des codes, des conventions. Sibylle avait changé, elle aussi, mais d'une manière différente. Elle était l’Artiste. Elle n'était plus la femme timide, réservée, qui corrigeait les plis des serviettes et les saluts de la Princesse. Elle était devenue une visionnaire, une prophète. Elle voyait dans les fiançailles et le mariage d'Olivier et de Sylvie la réalisation ultime de sa vie, de plusieurs vies. La consécration de tout ce qu'elle avait appris. Elle parlait avec une passion rare, ses yeux brillants, ses mains agitées. Sous la supervision étroite du Grand Chancelier Théodore le Sage, elle veillait au respect scrupuleux de chaque nuance du protocole, tout en l'adaptant avec une discrétion habile pour que la Princesse y trouve sa place sans que cela apparaisse comme une entorse à la tradition. Pour elle, le mariage n'était pas seulement une union personnelle ; c'était la preuve que l'étiquette, la discipline, la rigueur, pouvaient mener à quelque chose de magnifique, de grand, de durable.
« Sibylle est devenue une artiste, une artiste qui peint avec des mots, des gestes, des silences. Elle voit le mariage comme une œuvre d'art, comme une symphonie, comme un poème. Et elle veut que tout soit parfait, que tout soit beau, que tout soit grand. Et c'est bien, c'est nécessaire, c'est ce qu'il faut. Mais j'ai peur de la voir se briser elle aussi, un jour, si tout n'est pas parfait, si tout n'est pas beau, si tout n'est pas grand. » pensa Sylvie.
Ses deux amies avaient ainsi entrepris une formation comme jamais auparavant dans leur vie.
Sylvie soupira en regardant les jardins en contrebas. Les ombres s’étaient rejointes, l’obscurité s’était installée, les lumières s'étaient allumées, les étoiles étaient apparues. Le temps s’écoulait, lentement, inexorablement, vers le jour du mariage.
« Je suis prête à gravir cette montagne, à vivre cette vie. Je suis prête à être la future Reine, à être la compagne d'Olivier, à être celle que Sibylle voit en moi, la femme que Margot attend de moi. Je suis prête. » se dit Sylvie.
Et les jardins, en contrebas, semblaient lui répondre, avec leur silence, leur beauté, leur sérénité. Les fleurs fermaient leurs pétales, les arbres se balançaient doucement, les oiseaux se taisaient. Le monde semblait attendre, avec elle, le jour du mariage, le jour où tout changerait, le jour où tout serait nouveau.
Sylvie sourit, un sourire triste et heureux, et rassérénée, retourna vers sa chambre. Demain, une nouvelle étape commencerait. Demain, elle devrait revoir Sibylle, revoir Margot, revoir Olivier, revoir sa mère, revoir son père, revoir le Grand Chancelier, revoir les dragons, revoir le monde.
Elle était prête.
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