Le Banc des Jonquilles Fanées
Plus de deux semaines avaient passées depuis l’arrivée du Sceau de Demande.
Le soleil avait presque disparu derrière les cimes des arbres marquant les limites extrêmes des jardins du palais royal, et une pénombre orangée enveloppait tout. Les parterres de jonquilles, autrefois une mer d'or éclatant, n'étaient plus que des touffes de tiges brunes et de feuilles fanées, témoins silencieux du passage du temps et de la tragédie survenue il y avait près de trois mois.
Assis sur le banc de pierre, à l'endroit exact où Sylvie avait attendu le Prince le jour de l'explosion, le couple princier profitait de ce crépuscule. L'air était frais, portant l'odeur de la terre humide et de l’herbe fraîchement coupée, quelque part non loin de là.
***
Toujours Helmut…
À deux mètres cinquante derrière Olivier, comme un fantôme médical obstiné, se tenait Helmut, l’aide de camp et infirmier assigné au Prince Olivier. Il tenait son pad médical à hauteur de poitrine, les yeux rivés sur l'écran, surveillant la fréquence cardiaque du prince avec une concentration féroce.
— Votre Altesse, votre rythme est à 72 battements par minute. C'est bon, mais ne vous penchez pas trop en avant, la pression sur les côtes pourrait... murmura Helmut, la voix tendue
Olivier leva la main, un sourire en coin aux lèvres, sans se retourner.
— Helmut, nous avons déjà convenu que deux mètres cinquante, c'est la distance de sécurité minimale pour une conversation intime. Si vous vous approchez d'un mètre, je vous promets que ma fréquence cardiaque montera à 160, et vous serez obligé de me vaporiser de nouveau.
Helmut recula d'un pas supplémentaire, suffisamment pour satisfaire la consigne.
— C'est noté, Votre Altesse. Deux mètres cinquante. Distance optimale pour la surveillance sans intrusion.
Sylvie éclata de rire, un son clair qui fit sursauter un oiseau dans les branches. Elle se tourna vers Olivier, ses yeux brillant dans la pénombre.
***
La Reconversion
— Tu vois, Olivier ? Même Helmut respecte nos nouvelles règles. C'est un progrès.
— Un progrès, oui. Mais parlons de nos propres règles. De notre futur domicile. J'ai réfléchi à la liste des travaux que Sibylle et Margot vont devoir superviser. Et au final, nous gèrerons notre propre palais princier, notre propre personnel, et notre propre budget. Et cela inclut toute la Tour avec ses centaines d’appartements, ses coûts, ses employés et ses problèmes. C'est colossal. En fait, toute l’Aile Résidentielle dont nous occuperons le sommet.
Sylvie soupira et acquiesça.
— Oui. Ce sera un micro-royaume autonome. Nous aurons nos propres services, notre propre cour, nos propres jardins, sans interférer avec le fonctionnement du palais royal principal. C'est ici que se préparera l'avenir. Ce sera un lieu de vie, d'éducation, de formation, mais aussi de gestion de nos affaires courantes dans le cadre de nos nouvelles responsabilités de couple princier. Des souverains en formation…
Olivier ajouta :
— C’est exactement pour cela qu’il y aura la cérémonie de l’Investiture de l’Aile Résidentielle. La Reine te remettra la Clé Maîtresse de l’Aile. Tu en seras la maîtresse absolue. Moi je prêterai serment de protéger l’Aile et ceux qui y vivent, et toi de la gouverner avec sagesse.
Sylvie soupira, passant une main dans ses cheveux.
— C'est vrai. Mais… mes appartements... c'est un musée de mon enfance. Tout en haut de la grande tour de l’Aile Résidentielle du palais. C'est là que j'ai stocké toutes mes robes depuis que j'ai six ans. Des armoires en bois de rose, pleines de soie, de dentelle, de paillettes. Les quartiers pour mes cours particuliers, mes appartements privés, les quartiers de Margot et de la logistique… Il y a même des sections entières inutilisées qui ne servent qu’aux jeux de Flamme et Long…
— Et tout cela doit être réorganisé, ou déplacé. Imagine, Sylvie… Tous tes salons à thèmes. Ceux des peluches avec les coussins géants, ceux des jeux vidéos et des consoles, les trois dédiés à tes collections de smartphones, et aussi celui de tes tablettes… Et toute la décoration ! Les tapis licornes, et ceux de toutes les couleurs, ceux à étoiles et arcs-en-ciel ainsi que toutes les draperies et les rideaux assortis !
— Oh ! protesta Sylvie, les mains sur les joues. Mes pièces thématiques ! Les tapis à licornes ! Ce sont mes trésors !
— Tu auras tes quartiers privés, et bon nombre de toutes ces choses y trouveront leur place. J’aurai aussi les miens, et il y aura nos quartiers de vie commune. Et ceux réservés aux visites d’hôtes de marque. Il y aura la section des personnels, avec les appartements de Margot, qui restera en l’état pour l’essentiel. Mais une section plus en retrait sera transformée pour mes activités, avec bureaux, salles de réunion, systèmes de communication sécurisés… Ce qu’il faudra certainement déplacer, par contre, ce sont tes armoires en bois de rose. Elles sont immenses et innombrables. Elles occupent toutes les salles des deux côtés du couloir ouest sur toute sa longueur.
— Elles contiennent mes robes de bal, mes robes de cérémonie, mes robes de soirée, mes robes de... enfin, toutes mes robes ! C’est là où j’ai caché mes premiers secrets… gémit Sylvie. Où est-ce qu'on va les mettre ?
— Certaines pourront être conservées, bien sûr. Mais il faudra trier. Certaines robes sont trop... « jeunes ». Ou trop pailletées pour une future Reine. On va les transférer, pour la plupart, aux entrepôts du palais, sous les Ailes Nord, répondit Olivier avec un air très sérieux de général qui planifie une bataille.
— Tu es cruel ! s'exclama-t-elle, mais elle rit.
Les dragons, Flamme et Long, qui couraient en rond autour du banc, s'arrêtèrent net. Long, le plus sage (ou du moins le plus paresseux), s'assit sur ses pattes arrière, les ailes écartées.
— Grôô ? (Traduction approximative : « Des robes ? Des paillettes ? On va pouvoir en mâchouiller ? »)
Flamme, lui, sauta sur le dossier du banc, les yeux brillants.
— Grrr ! (Traduction approximative : « Non, Long, on ne mâchouille pas les robes. Mais on peut cracher des étincelles dessus pour les nettoyer ! »)
Sylvie regarda les dragons, puis Olivier, et son sourire s'élargit.
— Même les dragons sont impliqués dans les travaux. Ils vont être les inspecteurs de chantier.
***
La Question pour une Princesse Timide
— Pourquoi pas ? Mais il y a une question plus importante. Une question que ni Sibylle ni Margot n'ont encore abordée, car elles sont trop occupées avec les fiançailles et le mariage, dit Olivier.
Olivier se pencha légèrement vers Sylvie, son regard devenant plus doux, plus complice.
— Sylvie, dans tous ces plans de rénovation, dans toutes ces discussions sur les armoires, les tapis, les salons... as-tu pensé à l’endroit où installer… les quartiers de nos enfants ?
Le silence qui suivit fut plus lourd que celui de l'explosion, mais pour une toute autre raison.
Sylvie s'arrêta net. Ses yeux s'agrandirent, puis se plissèrent. Ses joues, déjà rouges de l'émotion de la soirée, virèrent instantanément à une couleur écarlate qui monta jusqu'aux oreilles, puis au front, et même au bout de son nez. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Elle regarda Olivier, puis le sol, puis les jonquilles fanées, puis Helmut qui, à deux mètres cinquante, semblait soudainement très intéressé par un buisson de fougères.
— Les... les... les... b-b-b-b... balbutia-t-elle, la voix étranglée.
— Les enfants. Il faut bien prévoir des chambres, une nursery, une salle de jeux, des salles d’enseignement, peut-être une petite tour à proximité pour les dragons... répéta Olivier, toujours aussi calme, avec ce sourire malicieux qui la faisait fondre.
— Je... je... je n'ai pas... je n'ai pas pensé à ça ! C'est trop... c'est trop tôt ! On ne peut pas... on ne peut pas... s'écria-t-elle enfin, la voix plus haute, presque un cri de panique adorable.
Elle se leva brusquement, trébuchant presque sur sa propre robe, et commença à faire les cent pas devant le banc, les mains agitées.
— Les enfants ! Mais on ne sait même pas... on ne sait pas... comment... quand... enfin ! C'est trop compliqué ! Il faut d'abord le mariage, puis... puis...
— Puis la vie, termina Olivier doucement, en se levant à son tour pour lui prendre la main.
Sylvie s'arrêta, le souffle court, les yeux toujours brillants et avec cette rougeur intense. Elle regarda Olivier, puis Helmut, puis les dragons.
— Grrr ! (Traduction approximative : « Oh ! Des bébés ! On va pouvoir les porter sur le dos ! »)
— Grôô… (Traduction approximative : « Attention, Flamme, ils sont fragiles. Et ils pleurent beaucoup. »)
— Grrr ! (Traduction approximative : « Mais c'est marrant ! On va faire des concours de pets avec eux ! »)
— Grôô… (Traduction approximative : « Attention avec ça, Flamme, les bébés font caca partout et tout le temps. Ils doivent avoir des couches. Sinon, tant pis pour toi… »)
Sylvie éclata de rire, un rire nerveux, mais sincère, qui cassa la tension. Elle se laissa tomber sur le banc, la tête dans les mains.
— Oh là là ! Olivier, tu es insupportable ! Tu me fais rougir comme une tomate !
— C'est juste une question de logistique. Mais tu as raison. C'est trop tôt pour les détails. Pour l'instant, concentrons-nous sur les armoires en bois de rose et les tapis à licornes, dit Olivier en s'asseyant à côté d'elle, passant son bras droit autour de ses épaules. Ses côtes allaient de mieux en mieux.
Il ajouta en la serrant un peu plus fort :
— C'est normal. C'est le début de tout. Des robes, des tapis, des enfants... tout cela fait partie de l'aventure. Mais nous devrons tout mettre en place pour que tout soit prêt le moment venu. Nos enfants seront au cœur des préoccupations de la couronne désormais. Ils seront la garantie de la succession. La première de nos filles sera la future héritière du trône de Sylvaria, porteuse du Nom de la Sainte Sylvie. Et les autres seront princes et princesses sylvariens. Même s’ils sont aussi tous de sang Valorien, nos enfants seront Sylvariens. Ils naitront à Sylvaria, seront élevés à Sylvaria, hériteront de Sylvaria. Le sang valorien qu'ils porteront sera un honneur, pas une allégeance. C'est la condition même de notre union : la Reine ne saurait quitter Sylvaria, et ses enfants ne sauraient appartenir à un autre royaume.
Sylvie regarda les étoiles qui apparaissaient, de plus en plus nombreuses dans le ciel. Pour Olivier, lui qui avait renoncé à un trône par amour pour elle, elle ajouta comme une promesse qu’elle lui faisait :
— Mais nous ne nierons pas ni ne chercherons à effacer leur héritage valorien. Nous éduquerons nos enfants dans nos deux cultures, ils parleront nos deux langues et connaitront l’Histoire de nos deux pays. Ils seront les incarnations vivantes du lien renoué entre nos deux peuples, tout comme les enfants de Sylvie la Vigoureuse et de Jean le Téméraire l'ont été mille ans avant eux.
Olivier, pensif conclut.
— Mais pour Valoria, la lignée royale se poursuivra. Par Éric, mon cousin et cadet de deux ans de moins que moi. Son père est Frédéric de Valoria, mon oncle, qui est le frère cadet du Roi mon père. Il sera au palais dans quelques jours.
Il regarda la princesse en lui souriant tendrement.
— Mais quant à moi, je ne vais certes pas devenir Sylvarien de naissance, mais Sylvarien de choix. J’ai choisi de « partir à la Sylvarienne ». Pas comme lorsqu’on abandonne un navire, mais comme lorsqu’on arrive à bon port !
Et pour appuyer ses paroles, il lui pinça discrètement le flanc droit, sous le bras, protégé du regard d’Helmut par le dossier du banc et l’obscurité qui s’était installée. La princesse sursauta et le regarda les yeux ronds, mi-amusée et mi-courroucée.
Décidément, les temps étaient au changement !
Les dragons, satisfaits de la conclusion, se roulèrent dans les jonquilles fanées, émettant des petits ronronnements de satisfaction.
— Grôô ! (Traduction approximative : « La famille ! C'est mieux que les c-dramas ! »)
Et tandis que la nuit tombait complètement sur les jardins, Sylvie et Olivier restèrent assis sur le banc, à discuter des détails pratiques de leur futur, avec cette pointe d'humour et d'amour qui les caractérisait, prêts à affronter les transformations, les armoires, les tapis, et peut-être, un jour, les enfants.
Helmut, fidèle à lui-même, continua de surveiller les paramètres vitaux, à deux mètres cinquante, prêt à intervenir si nécessaire, mais sachant que, pour l'instant, tout était sous contrôle.
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