Le Grand Déménagement

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 6078 mots

 

Le Dernier Matin

Le soleil était encore derrière l’horizon Est, mais sa lumière marquait de rose et d’orangé les quelques nuages de ce nouveau jour lorsque la Princesse Sylvie ouvrit les yeux.

Elle sut immédiatement, que tout comme la plupart de ses dernières nuits, celle-ci n’en avait pas été vraiment une non plus. Seulement l’apparence. Le rituel. Le coucher, le corps allongé sous les draps, les yeux fermés, le souffle ralenti, l’immobilité, l’obscurité. Mais le sommeil n'était pas venu. Il avait rôdé autour d'elle comme un animal méfiant, s'approchant par instants, la caressant de ses palpitations, puis reculant devant le tumulte de ses pensées, repoussé par les vagues successives d'images, de souvenirs, de révélations qui se bousculaient derrière ses paupières avec la violence d'un torrent qui aurait trouvé son lit asséché depuis mille ans.

Elle avait vu l'arène. Encore. La terre vitrifiée. Les flashs. Ces éclairs bleu-blanc qui avaient déchiré l'air comme des couperets de lumière pure. Pas les petites étincelles amusantes que Flamme et Long crachaient, ni les mignons nuages colorés qu’ils émettaient en pétant en tapinois au détour des couloirs vides.

Des faisceaux… Comment déjà ? Des faisceaux de plasma à plus de dix mille degrés que ses bébés, ses petits bébés écailleux qui avaient dormi en boule sur son oreiller depuis quinze ans, venaient de révéler qu'ils pouvaient projeter. Dix mille degrés. Elle avait cherché, au beau milieu d’une de ses dernières nuits sans sommeil véritable, sur son smartphone, ce que représentait cette température. Le soleil, en surface, atteignait à peine six mille.

Ses bébés crachaient du soleil.

Et Sven s'était tenu devant eux, sans armure, le corps nu, brûlé, ensanglanté, et leur avait dit, en souriant, que s'ils devaient le tuer, ils le pouvaient.

Sylvie restait allongée, les yeux grands ouverts dans la pénombre de sa chambre, écoutant le silence de l'aube. Elle crut entendre à une extrémité de la pièce les légers clapotements familiers de petites pattes qui trottaient sur les dalles de marbre.

Mais ils n’étaient pas là.

Olivier et Sven lui avaient montré des vidéos il y avait quelques jours de cela. Lovés l'un contre l'autre, dans un abri de blocs de basalte noirs s’ouvrant sur l’arène, à même ce sol en terre battue qui hantait ses rêves, ils devaient encore être en train de dormir, à plus de deux lieues d’elle, comme ils avaient toujours dormi, innocents, chauds, avec ce petit ronronnement guttural qui ressemblait à des moteurs à ronrons rêveurs.

Mais ils n'étaient plus innocents.

Et elle non plus.

De là où elle était, elle tourna la tête vers le grand miroir doré à la valorienne, celui qui se trouvait dans sa chambre depuis sa naissance, et elle y vit le reflet d'une jeune femme à la peau ambrée, héritée de sa mère, dont les traits fins portaient les traces d'une nouvelle nuit avec bien peu de sommeil : des yeux cernés, profonds et sombres, des cheveux en désordre, libérés de leur étreinte du soir, épais et indociles, recroquevillée sous un drap de soie.

Ce miroir, qui avait reflété son premier sourire, ses premières larmes de colère, ses essayages de robes, ses crises d'adolescente, ses expressions de concentration devant un c-drama particulièrement dramatique, ce miroir allait être démonté aujourd'hui. Démonté, emballé, transporté, stocké. Comme tout le reste.

Elle venait de passer la toute dernière nuit dans sa chambre, et ce n’avait même pas été une nuit reposante.

Ce matin, c'était le grand jour.

Sylvie ferma les yeux et sentit une nausée monter en elle, cette nausée qui venait non pas de son estomac mais de plus profond, de ce lieu où l'âme digère ce qu'elle ne peut pas avaler. Elle déglutit, respira profondément et se leva.

Ses pieds nus touchèrent le tapis à licornes, celui de sa septième année, le premier qu'elle avait choisi elle-même, un tapis épais et doux, aux couleurs passées mais encore lumineuses, où des licornes galopaient dans des prés de soie violette et d'argent. Elle le regarda. Elle le regarda vraiment, pour la première fois depuis des années, et elle vit les traces d'usure là où elle avait posé ses pieds mille fois, les petites taches de thé oublié, la brûlure minuscule d'une étincelle qui avait jailli un soir.

Ce tapis allait être enroulé, emballé, et descendu dans les entrepôts souterrains du palais, là où les souvenirs allaient au repos, dans l'obscurité tiède des caves royales, entre des caisses de porcelaine de la Onzième Lignée et des rouleaux de tapisseries datant de la Troisième Expédition de Secours. Son tapis à licornes allait devenir un objet d'archive. Un artefact. Un morceau de vie morte qui ne serait passé en revue pour inventaire que dans cinq générations.

Elle s'assit au bord du lit, comme elle s'était assise le matin après ses fiançailles, et elle regarda ses pieds. Ils n'étaient plus enflés comme ce jour-là, mais ils portaient encore en grand nombre toutes les petites cicatrices des entailles qu'elle s'était faites en courant pieds nus pour retrouver Olivier. Elle porta ses mains à son visage, frotta ses yeux, et sentit quelque chose d'humide qui n'était pas exactement des larmes, mais qui était ce qui s'en approchait le plus.

Elle entreprit de se changer rapidement.

 

***

L’Armée d’Invasion

Un bruit dans le couloir. Des pas précipités, des voix étouffées, le claquement sec d'un scellant de caisse qu'on ferme. L'avant-garde de Margot. Les équipes d’emballage et de déménagement avaient déjà entamé la même chorégraphie qui se répétait depuis une dizaine de jours maintenant.

La tempête Margot frappa les quartiers personnels de la Princesse comme un front atmosphérique organisé, structuré, implacable, précédé de sa troupe de servantes et de serviteurs en tabliers gris, armés de rouleaux de papier bulle, de housses de protection, de caisses en bois léger et de chariots plats à roues silencieuses. On eût dit une armée d'invasion menée par un général en chignon strict, armée d'un pad dans un étui de cuir noir orné d'armoiries, et dont la stratégie consistait à tout emballer, tout coder, tout cataloguer, tout transférer, avec une efficacité terrifiante qui ne laissait aucune place à la nostalgie.

Sylvie, debout au milieu de sa chambre, vêtue d'une robe de matin simple couleur lavande, pas une de ses robes, une robe quelconque, une robe de transit, de passage, de personne en attente, regardait les servantes démonter son lit avec la même expression qu'un enfant regarde démolir la maison de sable qu'il a passée l'après-midi à construire.

Ce soir serait sa première nuit dans l’Aile Royale, où avaient été préparés ses nouveaux quartiers, temporaires, qu’elle occuperait jusqu’au mariage.

— Attention au baldaquin ! Ce sont des soieries, elles datent de... de... enfin, elles datent ! cria-t-elle en agitant les mains en avant d’elle.

— On sait, Altesse. On a le catalogue. Baldaquin, chambre principale, soieries brodées main, Maison Clairval, année de la naissance de la Princesse, numéro d'inventaire SMR-353-ANA, répondit une servante sans lever les yeux de son pad.

Sylvie la fixa, bouche bée.

— Vous... vous connaissez le numéro d'inventaire de mon baldaquin ?

— Madame Margot nous a fait mémoriser les mille huit cent cinquante-trois numéros principaux rien que pour vos appartements privés, Altesse. On a eu trois jours.

Mille huit cent cinquante-trois. Trois jours. Margot avait transformé l'armée domestique en un corps d'élite logistique, capable de recenser, coder et emballer mille huit cent cinquante-trois objets principaux sans broncher, sans hésiter, sans jamais confondre le tapis à licornes de la septième année avec celui à étoiles de la neuvième. Margot, quelque part dans le couloir Ouest, dirigeait les opérations avec une voix qui ne haussait jamais le ton, ne s'impatientait jamais, mais qui portait à travers les pièces et les salles comme un fanal dans le brouillard. On ne la voyait pas, mais on l'entendait, et ses ordres étaient des sentences.

— Les armoires vingt-deux à trente-neuf, couloir Ouest, côté gauche, section Ouest de la salle : robes de cérémonie pour Princesse de moins de quinze ans, catégorie A. Transfert long terme, entrepôts royaux sud, section textile historique. Emballer en coton acide libre, triple couche, sachets anti-mites. Ne pas plier les robes à panier. Suspendre dans les caisses verticales.

La voix de Margot était le métronome de ce déménagement, et chaque phrase prononcée était un clou enfoncé dans le cercueil de l'ancienne vie de Sylvie.

Sylvie sortit de sa chambre et se dirigea en direction de la voix de Margot. Pour elle, chacun de ses ordres était une séparation, un arrachement, un deuil minuscule. Elle entra dans la première salle, tout à l’extrémité du couloir Ouest alors qu’une servante ouvrait une armoire en bois de rose et que surgirent les soies, les velours, les dentelles, les broderies, les perles cousues, les paillettes cousues, les rubans noués. Sylvie sentit une vague de chaleur l'envahir, puis un froid glacial, puis une hilarité nerveuse, puis une envie de pleurer si forte qu'elle dut s'asseoir sur le sol du couloir, les genoux ramenés contre la poitrine, les yeux fixes. Une rangée d’une quinzaine d’autres armoires était en train de subir le même sort. Il y en avait au total au moins dix fois ce nombre.

Devant elle, les robes défilaient comme un calendrier de sa vie. La petite robe de baptême en lin blanc, brodée de licornes minuscules, si fine qu'elle semblait faite du souffle givré d’une fée dans le froid d’un petit matin d’hiver. La robe de soie rose qu'elle portait à cinq ans pour la fête du Solstice, avec des paillettes qui se détachaient et qu'elle retrouvait dans ses chaussettes des semaines plus tard. La robe de velours vert sombre trop grande, dont sa mère avait dit à l’époque qu'elle grandirait dedans, mais elle n'avait jamais grandi dedans parce qu'elle l'avait portée une seule fois, le jour où elle avait cassé le vase de cristal de la reine en courant dans un des grands salons. La robe de bal de ses dix ans, la première vraie robe de bal, bleu nuit avec des milliers de perles cousues une à une par trois artisanes pendant deux mois, la robe qu'elle avait portée en dansant pour la première fois avec un garçon de son âge, pas Olivier, un jeune lord de la province du Nord dont elle avait oublié le nom mais pas le visage, un visage effaré qui lui avait marché sur les pieds trois fois avant de battre en retraite.

— Celle-là... souffla-t-elle en désignant la robe bleu nuit. Celle-là, où est-ce qu'elle va ?

Une servante consulta son pad.

— Robe de bal, dix ans, catégorie RB-10, transfert long terme, entrepôts royaux sud, section textile historique, Votre Altesse. Dame Margot envoi les robes de bal aux magasins royaux souterrain.

Sylvie sentit une émotion irrationnelle l'envahir. Ses robes de bal allaient en entrepôt. Dans le noir.

Pas avec elle, dans ses quartiers temporaires, chez ses parents, là où elle allait revenir vivre pendant les quatre prochains mois que dureraient les travaux. Jusqu’au mariage, en fait.

Elle revenait chez ses parents. Comme une enfant. Une enfant de vingt-six ans, fiancée, future souveraine, dont les dragons crachaient du soleil et dont le futur époux dirigeait les services de contre-espionnage de deux royaumes.

Une enfant.

 

***

Les Robes sans Nombre

Le couloir Ouest était devenu un fleuve. Non, un delta. Les armoires en bois de rose, ces immenses et nombreuses armoires qui occupaient toutes les salles des deux côtés du couloir, étaient ouvertes, vidées de leur contenu, et ressemblaient à des squelettes de bêtes dont on aurait retiré les entrailles. Le bois de rose, sombre et parfumé, exhalait une odeur qui imprégnait tout le couloir, mélange de vieille soie, de cèdre, de la lavande séchée que Sylvie glissait dans les pochettes de protection, et de quelque chose d'indicible, de ce parfum que prennent les objets aimés quand ils ont été touchés assez longtemps pour absorber la chaleur de celui qui les touche.

Les servantes déplaçaient les robes avec une délicatesse de chirurgiennes, les suspendant sur des cintres rembourrés, les glissant dans des housses de coton, les chargeant sur des portants roulants qui ressemblaient à des armoires mobiles. Et le cortège de robes, ce fleuve de soie et de velours et de dentelle, avançait lentement le long du couloir, passant devant Sylvie assise sur un pauvre tabouret métallique laissé là par une des servantes, comme un défilé de fantômes élégants venus lui dire adieu.

Elle les comptait. Elle ne pouvait pas s'en empêcher. Son perfectionnisme, ce démon ancien, bien-aimé et haï, ce tyran intérieur qui l'avait poursuivie toute sa vie, s'était réveillé avec une violence inouïe dès que la première robe avait quitté son cintre il y avait plusieurs jours de cela. Il fallait compter. Il fallait vérifier. Il fallait savoir. Combien de robes ? Personne ne le savait. Même Margot avait avoué, dans un rare moment d'impuissance, que le nombre exact des robes de la Princesse Sylvie restait un mystère, un mythe, une légende palatiale qui circulait parmi les servantes depuis des années.

— Six cents ? avait proposé une servante un matin.

— Huit cents ? avait suggéré une autre.

— Mille, avait dit Flamme en mandarin, il y avait longtemps de cela, ce qui avait fait sursauter tout le monde, dans ce qui semblait maintenant être une vie antérieure.

Sylvie sentit quelque chose se briser en elle. Pas de manière dramatique, pas de manière visible. Juste un petit craquement, comme une brindille sèche sous un pied, quelque part dans sa poitrine, à gauche, là où se trouve le cœur et la mémoire de ce que l’on aime.

 

***

Comme du Sable Sec

Ce jour-là, la Damoiselle Sibylle apparut vers midi, comme une vision de pondération dans un monde de chaos. Elle portait une robe grise et sobre, ses cheveux parfaitement rangés et elle avait un pad sous le bras.

Elle trouva Sylvie dans le salon des smartphones, cette pièce dédiée à sa collection, où cent trente-sept smartphones, roses et pailletés pour la presque totalité d’entre eux, de toutes les époques et de toutes les gammes étaient alignés sur des présentoirs de velours noir, chacun dans son écrin, chacun avec sa vignette de provenance, sa date d'acquisition et les saisons de c-drama qu’elle avait visionnées avec. C'était un musée, un sanctuaire, un temple dédié à l'objet le plus futile et le plus précieux de sa vie quotidienne.

Sylvie était en train d'essayer de nettoyer un smartphone CathayTech modèle 7, le tout premier de sa gamme sorti des omni-usines cathayennes et expédié à la Princesse de Sylvaria, celui qu'elle avait reçu à treize ans pour son anniversaire. L'écran était fracturé, la coque rose délavée, le processeur mort, la mémoire corrompue, mais il devait encore contenir des bribes des messages qu'elle avait envoyés à Olivier. Des messages d'adolescente, maladroits, pleins d'emojis incohérents, de fautes de frappe, de rires écrits en majuscules et de petits cœurs qu'elle n'aurait jamais avoués avoir envoyés. Il lui avait échappé des mains alors qu’elle prenait un selfie avec Flamme, qui faisait sa tête bizarre, et il s’était fracassé sur une dalle de marbre. Elle avait désespérément cherché à le faire réparer…

Sibylle s'approcha doucement, posa une main légère sur l'épaule de la Princesse, et dit de cette voix mesurée, calibrée, articulée de celle qui avait grandi en apprenant que chaque mot devait être pesé :

— Altesse... pardon, Sylvie... Puis-je vous suggérer quelque chose ?

Sylvie ne leva pas les yeux. Elle essuyait l'écran craquelé avec un tissu microfibre, et ses mains tremblaient imperceptiblement.

— Si c'est pour me dire que ce sont des objets, Sibylle, et que les objets ne comptent pas, je te prie de te raviser immédiatement, parce que je suis à exactement trois secondes d'une crise de larmes qui va inonder cette pièce et court-circuiter ce qui reste d’une centaine de smartphones.

Sibylle sourit, un sourire minuscule, presque imperceptible, qui plissait le coin de ses lèvres avec la discrétion d'une femme qui avait appris à sourire sans déranger l'air. Son expression était celle d'une femme qui aurait vu une petite fille regarder la marée montante submerger un château de sable et qui chercherait poliment à suggérer que les châteaux de sable, par leur nature, sont éphémères.

— Non. C'est pour vous dire que ce que vous faites en ce moment n'est pas un déménagement. C'est un inventaire de votre vie. Et un inventaire n'est pas un deuil. C'est une reconnaissance. Vous regardez ce que vous avez été, et vous le voyez avec les yeux de ce que vous êtes devenue. C'est douloureux, mais c'est nécessaire. Et surtout, c'est magnifique.

Sylvie leva enfin les yeux. Ils étaient rouges, humides, mais vivants.

— Tu trouves ça magnifique ? Moi, je trouve ça terrifiant. Regarde ces téléphones, Sibylle.

Elle prit religieusement deux appareils parmi les tout premiers de sa collection.

— Regarde. Le smartphone Royal Glow Rose avec son grand écran et sa caméra à selfies 3D, et le smartphone Royal Rose Ultimate qui se rechargeait en parlant dedans, avec son stylet rose doré. J’avais dix ans, Sibylle, lorsque je les ai eus en main pour la première fois. Dix ans ! Presque rien ne différencie ces deux appareils CathayTech. Mais il y a mes premiers messages à Olivier, là-dedans. Des messages horribles. Ridicules. Pleins de cœurs et de fautes. Et Olivier... Olivier est en train de superviser l'entraînement de mes dragons, qui crachent du feu à dix mille degrés, et dans quatre mois, je vais l'épouser, et nous allons vivre ici, au sommet de cette tour, là où il n’y aura plus mes tapis à licornes et mes coussins géants et mes cent trente-sept smartphones roses. Ce n'est même pas horrible, Sibylle. C'est absurde.

Sibylle la regarda un long moment, et dans son regard passa une émotion qui n'avait rien de protocolaire. C'était de la tendresse, pure et simple, la tendresse d'une femme qui avait passé sa vie à observer, à guider, à accompagner, et qui comprenait, mieux que quiconque, que la Princesse qui se tenait devant elle n'était pas une souveraine en devenir effondrée par un déménagement. C'était une jeune femme qui découvrait, avec la violence d'un lever de soleil en plein visage, que le temps avait passé, que l'enfance était partie, que les objets qu'elle avait aimés étaient des témoins et non des boucliers ou des armures contre le temps qui passe, et que rien, ni les tapis ni les smartphones ni les robes ni même les dragons, ne pouvait retenir ce qui s’en allait, comme du sable sec qui s’écoulait entre ses doigts crispés.

— Absurde, oui. Mais l'absurde est souvent le commencement du sens. Vous n'êtes pas en train de perdre votre vie, Sylvie. Vous êtes en train de la voir pour la première fois, dit Sibylle doucement.

 

***

Les Dragons Imaginaires

En ce début de soirée, les derniers personnels avaient quitté les lieux après s’être assurés que tout était prêt pour la reprise du travail à la première heure le lendemain et la lumière déclinait, remplacée doucement par celle des cristaux sylvariens disséminés dans les murs.

Mei-Ling arriva. Elle était auréolée de la grâce ineffable d'une femme qui avait traversé l’Océan Infini pour se tenir là, dans ce couloir rempli de soie, de cartons et de boîtes, avec l'assurance d'une ambassadrice impériale. Elle portait une tunique de soie cathayenne couleur jade, ses cheveux noirs relevés en un chignon maintenu par deux baguettes d'ivoire sculpté, et elle avançait dans le couloir Ouest avec la légèreté d'un personnage de c-drama entrant dans une scène de crise émotionnelle.

Ce qui, d'ailleurs, ne manqua pas de frapper Sylvie, qui la vit arriver et qui eut un hoquet entre le rire et les larmes.

— Mei-Ling ! Tu arrives comme l'héroïne de L'Épée et le Lotus, saison trois, episode sept ! Exactement comme la scène où Liu-Xia entre dans le pavillon incendié !

Mei-Ling sourit, et ce sourire, qui avait fait soupirer plus de deux milliards de spectateurs à travers deux continents, illumina le couloir Ouest comme un rayon de soleil à travers un nuage.

— Je sais, dit-elle. C'était intentionnel.

Elle s'assit sur une caisse à côté de Sylvie, qui avait repris sa position favorite sur son tabouret métallique, contre le mur, entre deux caisses d’objets en cours d'emballage.

Sans regarder son amie, la Princesse lui demanda :

— Tu sais à quoi je pense ?

Mei-Ling attendit en la regardant.

— A mon petit dragon vert, Flamme, qui devrait en me voyant dans cet état, se faufiler de derrière une armoire et venir se lover contre ma jambe en pressant sa petite tête écailleuse contre ma hanche avec un gémissement plaintif. Il aurait senti la détresse de sa maîtresse comme il sent l'approche d'un orage, par instinct, par amour. Et il aurait demandé : « Grrr... ». Et son collier aurait traduit « Tu es triste... Pourquoi ma Princesse est triste... ? »

Mei-Ling regarda la Princesse, puis l’espace vide qui se trouvait à ses pieds.

— Sylvie. Chez nous, à Cathay, il existe un concept que nous appelons wúxīn. On le traduit, mal, par « non-attachement », mais ce n'est pas cela. Ce n'est pas le détachement, qui suggère qu'on s'arrache à ce qu'on aime. Non. C'est l'art de tenir sans serrer. Tu vois la différence ? Ce n'est pas lâcher. C'est tenir autrement.

Elle avait parlé d'une voix qui portait la sagesse tranquille de quelqu'un qui avait appris, dans une culture vieille de soixante siècles, que le détachement n'était pas le renoncement.

Sylvie la regarda, les yeux brillants.

— Tenir autrement... répéta-t-elle, comme si elle goûtait chaque syllabe.

Mei-Ling désigna d’un geste de la main tout ce qui encombrait le couloir.

— Tout cela ne disparait pas, Sylvie. Chacune de ces choses entre dans une autre phase de son existence. Comme toi. Comme tes dragons. Comme Flamme et Long, qui étaient tes bébés et qui sont en train de devenir... autre chose. Quelque chose de plus grand, de plus extraordinaire. Tu ne les perds pas. Tu les vois changer. Et ce changement, aussi effrayant soit-il, est la plus belle preuve que tout ce que tu as donné, de ton temps, des attentions, des moments de ta vie, tout cela comptait.

Sylvie sentit les larmes qu'elle avait contenues toute la journée monter d'un coup, et cette fois, elle ne les retint pas. Elles coulèrent le long de ses joues et tombèrent sur ses genoux.

Derrière ses yeux fermés, c’était comme si Flamme, qu’elle avait imaginé être venu se blottir le long de sa jambe, fermait l’œil, satisfait, et que Long s’endormait en ronronnant, roulé en boule sur la caisse à sa droite.

— Et moi... moi, je suis assise sur un tabouret à pleurer mes tapis à licornes et mes smartphones roses. Quelle reine je vais faire...

Mei-Ling posa sa main sur la main de Sylvie, et les deux femmes restèrent là, dans le couloir Ouest, entourées de caisses et de robes, avec un petit dragon imaginaire aux pieds de la Princesse et un autre à son côté.

 

***

Entre Dragons et Princesse

Olivier, pendant ce temps, se trouvait à l'autre bout des jardins, dans le poste de commandement de la Caserne Principale, penché sur un écran où s'affichaient les données de la session du jour. Les dragons venaient de terminer une troisième session d’exercices de contrôle de leur flux thermique, et les résultats étaient au-delà de tout ce que les modèles prédictifs de Léonard avaient anticipé. Flamme avait réussi à moduler son faisceau sur cinq niveaux d'intensité différents, et Long, pour la première fois, avait maintenu une diffusion thermique constante pendant douze secondes sans dévier de sa cible.

Sven se tenait dans l'arène, debout, vêtu d’une tunique ample qui dissimulait son corset biomécanique. Son bras gauche était maintenu par une attelle discrète qui ne l'empêchait pas de guider les dragons avec des gestes précis de la main droite. Sa voix portait dans l'arène, calme, ferme, en mandarin, et les deux petites créatures le suivaient comme des ombres fidèles, obéissant à chaque instruction. Leurs yeux étaient fixés sur lui avec une dévotion qui ressemblait presque à de l'amour, dans les dernières lueurs déclinantes du jour.

Olivier repensa à la première fois qu’il s'était retrouvé seul avec Sven après les évènements dans l’arène. C’était tôt le lendemain matin, le géant blond était debout, prêt pour sa première journée de formation avec les dragons et il arborait un sourire qui n'avait rien perdu de son assurance. Il avait accueilli Olivier avec cette cordialité massive qui lui était naturelle, comme si l'arène n'avait été qu'un exercice un peu vigoureux.

Olivier n'avait rien dit. Pas immédiatement. Il avait laissé le silence s'installer, celui qui précède les aveux et les confidences. Puis il avait éclaté d'un rire nerveux, presque douloureux, qui avait surpris Sven.

— Sven… Bougre de cochon ! Tu t'es mis à poil ! Devant les caméras. Devant la Princesse Héritière du Royaume. Devant Margot. Devant Mona et toutes les femmes de l’équipe !

Il avait marqué une pause, le regard fixé sur son ami, partagé entre l'admiration la plus sincère et une envie irrépressible de le secouer par les épaules si l’état de Sven et leur différence de taille n’avaient pas rendu la chose impossible.

— Tu te rends compte de ce qu'on a vu ? Mon second, mon frère d'armes depuis l'enfance, le Directeur adjoint des Services Conjoints de Contre-Espionnage, assis sur son gros caillou, sans son armure, nu comme un ver en train de faire des papouilles à deux lézards… alors que deux minutes avant on s’était déjà crus à tes funérailles !

Sven, à sa grande surprise, n'avait pas ri. Pas immédiatement. Il avait baissé les yeux un instant, comme s'il revivait lui aussi ce moment, et son visage avait pris une expression qu’Olivier ne lui connaissait pas : une sorte de gravité mêlée de douceur, celle d'un homme qui a franchi une limite et qui sait que ce qu'il a trouvé de l'autre côté ne peut pas s'expliquer avec des mots ordinaires.

— Si je ne l'avais pas fait, Olivier, ils ne seraient jamais revenus à nous. Tu le sais. Tu l'as vu.

— Je le sais, avait répondu Olivier, et c'est précisément ce qui me rend fou. Parce que je le sais, et en même temps, chaque fois que je te regarde, je te revois… Toi, adossé à ton mur, souriant comme un bienheureux, les côtes brisées, le visage tuméfié, du sang partout, en train de dire à deux… à deux geckos cracheurs de flammes qu'ils ne sont pas des monstres. Et l'IA qui affichait en rouge clignotant : intervention extérieure immédiate. Intervention que j'ai refusée ! Ce qui signifie que je t'ai laissé te mettre nu devant des créatures qui auraient pu te réduire en cendres, et que je l'ai fait en sachant que Lisa avait probablement raison, mais sans en être certain, et en te regardant sourire à la mort comme si tu lui faisais les yeux doux.

Le rire était revenu, cette fois, mais il portait une couleur différente. C'était le rire de la délivrance, celui qui vient quand l'angoisse a fini de vous serrer la gorge et que le soulagement prenait le dessus. Non pas parce que tout était terminé, mais parce que l'autre était vivant et debout et qu'on pouvait enfin respirer.

Sven avait souri à son tour, un vrai sourire, celui qui plissait ses yeux bleus et qui transformait son visage massif en une image de tendresse improbable.

— Je t'ai fait peur, hein ?

Olivier ne répondit pas immédiatement. Il posa simplement sa main sur l'épaule de Sven, celle qui n'était pas fracturée, et la serra doucement. Ce geste, si simple, contenait tout ce que les mots ne pouvaient pas exprimer : la gratitude d'avoir vu son ami survivre, la honte d'avoir douté de sa raison, l'admiration pour ce qu'il avait accompli, et aussi, sous-jacente, la promesse muette d'une revanche.

Car le Prince était un homme patient, et il savait que l'occasion de rendre à Sven la monnaie de sa pièce viendrait. Un jour, il trouverait l'angle, le moment, le mot juste pour rappeler à son colosse d’ami qu'on ne joue pas au fondateur nu et à se gratter le fondement devant des dames respectables. Il attendait son heure pour lui dire ce qui lui brûlait les lèvres, à savoir que l’homme qui faisait frémir les ambassades et trembler les réseaux de renseignement sur deux continents, l'homme le plus dangereux des services de renseignement de deux royaumes s'était transformé en dresseur de bestioles sans même s'en rendre compte.

— Tu m'as terrifié, Sven. Tu m'as terrifié comme aucune bataille ne l'a jamais fait. Et le pire, c'est que je suis persuadé que tu recommencerais exactement pareil.

— Évidemment, avait répondu Sven avec une sérénité désarmante.

Mais tout en les regardant sur l’écran et en évoquant ses souvenirs, il ne put empêcher ses pensées de le ramener à l'agitation du déménagement qui secouait le deux cent-troisième étage de la grande tour de l’Aile Résidentielle depuis bientôt quinze jours. Au bruit des chariots et des caisses. Aux messages de Margot qui lui parvenaient par intermittence et qui disaient en substance « Votre Altesse, la Princesse est à nouveau en larmes, ou en train de rire, ou les deux, ou elle essaie de suivre les déménageurs dans les entrepôts souterrains pour vérifier que ses tapis sont correctement stockés, veuillez faire quelque chose, je vous en prie ».

Mais il restait à son poste parce qu'il savait, avec la lucidité froide d'un stratège qui connaît ses limites, qu'il ne pouvait rien faire pour Sylvie en ce moment. Rien d'utile, rien de constructif. Il la connaissait trop bien. S'il montait, elle s'accrocherait à lui comme une naufragée, et il se retrouverait à essayer de raisonner un ouragan de sentiment et de souvenirs, et il échouerait, et son échec ne ferait qu'aggraver la détresse de Sylvie, qui verrait en son incapacité à la calmer une confirmation que tout allait mal.

Alors il restait là, à distance stratégique, et il supervisait l'entraînement des dragons, et il regardait Sven travailler, et il pensait aux quatre mois à venir.

Quatre mois. Cent vingt jours. Cent vingt matins et cent vingt soirs avant le mariage. Avant que ces appartements, ces murs, ce sol, ce plafond, cette terrasse, ces jardins suspendus, tout cela qui était en train d'être vidé, nettoyé, préparé, transformé, devienne le foyer d'un couple princier. Leur foyer. Le sien et celui de Sylvie.

Quatre mois dont Sven devait encore consacrer environ deux semaines à continuer à former les dragons, et où les dragons allaient continuer à devenir ce qu'ils étaient destinés à être. Quatre mois pendant lesquels Sylvie allait vivre chez ses parents, dès ce soir d’ailleurs, dans des quartiers temporaires, un secteur de l’Aile Royale, entourée d’une sélection de ses souvenirs les plus chers, d’un nombre raisonnable de robes de Princesse adulte, d’une petite sélection de tapis et d’une poignée de smartphones, pour raisons sentimentales, mais aussi de ses questions et de ses peurs et de ses espoirs.

Olivier regarda l'écran. Sven venait de s'accroupir, un mouvement qui lui avait coûté une grimace que le corset biomécanique n’avait pu entièrement prévenir et il se trouvait à hauteur des deux dragons, qui le regardaient avec leurs petits yeux brillants. Il parlait doucement, et les dragons l'écoutaient avec une attention que Léonard, sur sa console, notait comme « concentration maximale, schéma d'apprentissage optimal », même après une rude journée de formation.

Flamme s'approcha de Sven et posa sa tête contre le genou du colosse. Sven sourit, un sourire fatigué, vrai, qui plissait le coin de ses yeux rougis, et gratta un petit crâne doré.

Olivier ferma les yeux un instant. Il pensa à Sylvie. Il pensa aux trente-deux étages qui les séparaient encore, et à ces quatre mois qui les rapprochaient. Il pensa au jour où il avait frappé trois coups suivis d'un quatrième à sa porte, et où il l'avait trouvée en pyjama à licornes, les cheveux en nid d'hirondelle, les yeux gonflés de c-dramas, les chaussettes à dragons qui brillaient dans le noir. Il pensa au jour où ces portes seraient les leurs et où tout serait nouveau et différent et effrayant et merveilleux.

Il pensa à ce que Sven avait dit aux dragons dans l'arène, ce jour-là, ce jour où il s'était dépouillé et offert : « Je suis votre miroir. »

Il ouvrit les yeux, regarda l'écran, et murmura pour lui-même :

— Et moi, je serai le sien.

 

***

La Page Blanche

Dans le couloir Ouest, la dernière armoire fut vidée vers la fin de l’après-midi. Margot fit un signe de main, et deux servantes refermèrent les battants de bois de rose avec un soin religieux, comme on referme le livre d'un chapitre fini. Le bois exhala un dernier soupir de lavande et de cèdre, et le couloir Ouest, dépouillé de ses robes, de ses soieries, de ses trésors, apparut dans sa nudité de pierre et de marbre, étrangement vaste, étrangement silencieux.

Elle regardait son pad et elle sourit, d’un sourire pas vraiment étonné, et pas vraiment triste non plus.

Elle savait. Au bout de vingt ans, elle avait la réponse.

Il y en avait mille quatre cent trente-sept. Margot les avait comptées, une par une, chaque jour, au milieu du couloir Ouest, pendant que Sylvie la regardait avec un mélange d'admiration et d'effroi. Mille quatre cent trente-sept robes, sans compter les robes de dessous, les jupons, les corsets, les châles, les écharpes, les mantilles, les fichus et les accessoires divers. Mille quatre cent trente-sept, depuis la robe de baptême jusqu'à la robe de soie lavande que la Princesse avait portée le jour de l'explosion, cette robe qu'elle avait salie, déchirée et tachée de poussière, et qui se trouvait maintenant, lavée et réparée, suspendue dans une housse de coton, attendant son transfert comme les autres.

Sylvie se tenait au milieu du couloir, les bras le long du corps, les yeux secs. Elle n’avait pas pleuré. Le soleil entrait par les hautes verrières du plafond du couloir et baignait les murs nus d'une lumière dorée qui leur donnait l'air de vibrer doucement, comme si la pierre elle-même respirait un soulagement.

Ces murs avaient contenu sa vie. Mille quatre cent trente-sept robes, cent trente-sept smartphones, des dizaines de tapis de toutes tailles, des centaines de coussins, cent soixante-trois grandes armoires en bois de rose remplies de dentelle et de paillettes et de secrets. Et maintenant, il était vide. Et il était immense. Et il était lumineux. Et il attendait.

Margot se plaça à ses côtés et contempla, elle aussi, le couloir vidé.

— Altesse... dit-elle doucement.

Sylvie ne répondit pas immédiatement. Elle regardait les murs, le sol, les fenêtres, la lumière. Elle regardait ce vide qui était plutôt… un espace. Un espace pour autre chose. Pour du neuf. Pour du jamais-vu. Pour des murs qui n'auraient pas le papier peint lavande de ses treize ans, mais quelque chose qu'elle choisirait aujourd'hui, avec ses yeux d'aujourd'hui, avec son cœur d'aujourd'hui.

— Margot, dit-elle enfin. Le tapis à licornes. Celui de mes sept ans.

— Altesse ?

— Celui-là ne va pas en entrepôt. Celui-là vient avec nous. Dans les nouveaux quartiers.

Margot sourit, et dans ce sourire il y avait tout : la fatigue de trois jours d'emballage, la fierté d'une femme qui avait codé plus de douze mille cinq cents numéros d'inventaire, la tendresse d'une servante qui avait vu grandir une princesse, et la joie, la joie simple et pure de comprendre que la petite fille qui avait choisi un tapis à licornes à sept ans vivait encore, quelque part, sous la future souveraine, sous les cernes et les larmes et les révélations, et qu'elle ne disparaîtrait pas. Elle serait là, dans un coin du nouveau palais, roulée dans un tapis un peu usé, un peu brûlé, taché de thé et de souvenirs, attendant qu'on la déroule à nouveau.

— C'est noté, Altesse, dit Margot.

Chacun de leurs pas éveillait des échos lugubres que la Princesse n’avait jamais entendus entre ces murs qui avaient été les siens et qui allaient mourir au loin dans une pièce vide ou une salle déserte.

Mais tandis que le soleil descendait et que la lumière dorait les murs nus de la chambre qui avait vu une enfant grandir et n’était plus qu’un espace, Sylvie sentit, pour la première fois depuis des jours, que le vide n'était pas un effroi.

C'était une page.

Et la page était blanche.

Et elle tenait la plume.

 


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