Les Créatures du Feu

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 6712 mots


Anatomie d'un Géant Brisé

« TRAHISON »

« On peut tuer… »

Le silence qui suivit fut si dense, si lourd, qu'il sembla solidifier l'air dans l’espace exigu du module tactique.

Les mots restaient là, suspendus dans la pénombre bleutée du poste d’observation, inscrits en blanc sur l'écran d'Olivier.

Personne ne s’en était encore remis, que les écrans bougeaient à nouveau, les caméras suivaient à nouveau, la machine indifférente des IA continuait à enregistrer et à analyser. La réalité poursuivait son cours brutal.

Olivier fut le premier à se secouer.

Son regard, qui s'était figé sur les mots traduits, bascula vers la console tactique, où un compte-rendu système de l'armure défilait en temps réel. Il le lut à mesure qu'il s'affichait, et chaque ligne venait s'ajouter à la masse de plomb qui pesait sur sa poitrine.

L'armure de Sven était en train de mourir.

Le diagnostic était clinique, exhaustif, impitoyable. La couche de protection thermique avant-gauche s'était effondrée, exposant la céramique sous-jacente qui présentait des fissures multiples. L'articulation hydraulique de l'épaule gauche ne répondait plus qu'à quarante pour cent de sa capacité, les servo-moteurs grippés par la chaleur. Le système de stabilisation dorsal, cette colonne vertébrale hydraulique qui soutenait toute la structure, avait atteint un niveau critique de défaillance. Les amplificateurs musculaires de la jambe gauche étaient en panne, ceux du bras droit fonctionnaient on ne savait comment. Les écailles de dragon, ces remparts athermiques récupérés au prix des plus grands sacrifices, avaient été arrachées par centaines, laissant la carapace de céramique gris anthracite exposée, craquelée, noircie.

Plusieurs serrures pneumatiques internes étaient rompues. Elles assuraient l'étanchéité entre les sections de l'armure en s’ajustant au corps de l'occupant tout en maintenant la pressurisation et une protection hermétique vis-à-vis de l’extérieur. Mais elles avaient cédé sous les chocs répétés et les déformations de la structure. La rupture signifiait que des régions entières du corps de Sven n'étaient plus protégées de l'extérieur. La barrière entre sa chair et le monde hostile de l'arène n’existait plus.

Les systèmes de secours tentaient de s'enclencher, d'isoler les sections compromises, de rerouter les circuits de survie vers les zones encore intactes. En vain. La cascade de défaillances était trop étendue, trop rapide, trop profonde. Chaque tentative de compensation engendrait une nouvelle alerte. Chaque contournement débouchait sur une nouvelle avarie.

— Ce n’est pas possible… murmura Olivier, sans s'adresser à personne.

Léonard, depuis la console principale, accédait aux données biomédicales de l'armure. Les relevés affluaient en temps réel, et le scientifique les parcourait avec une rapidité qui trahissait l'urgence qu'il mettait à comprendre ce que les chiffres lui disaient du corps de Sven.

— Serrure pneumatique rompue au niveau thoraco-abdominal. La rupture a provoqué un important traumatisme de la clavicule et du flanc gauche. L'IA a détecté des hémorragies, externe et interne, contrôlées. Le spray hémostatique et antibactérien a été déployée par le système de survie sur les zones exposées, lut-il d'une voix blanche.

Il déglutit, les yeux fixés sur les courbes.

— Plusieurs côtes probablement fracturées, à gauche. Peut-être la clavicule également. L'IA a limité l'amplitude des mouvements du membre pour éviter l'aggravation. Le taux d'oxygène sanguin est en baisse. La température corporelle augmente. Signes de début de choc traumatique. L'IA applique les protocoles de maintien conscient.

Il se tourna vers Olivier, et dans son regard, il y avait quelque chose qui ressemblait à de la terreur. Pas la terreur du savant face à l'incompréhensible. La terreur de l'homme face à la mort.

— Il saigne, Olivier. À l'intérieur de l'armure, il saigne. La mousse, en se solidifiant, contient l'hémorragie mais elle ne la résout pas. Si on ne l'extrait pas rapidement...

Il ne finit pas sa phrase. Sur l'écran principal, les caméras de l'arène montraient les deux dragons qui avançaient. Lentement. Pas à pas. Leurs corps tendus, raides comme des ressorts armés. Leurs crocs apparents. Leurs queues, droites derrière eux, vibraient imperceptiblement à chaque pas. Deux prédateurs.

 

***

Une voix dans les Ruines

Sven, adossé au mur de basalte, inerte, blessé, semblait regarder venir la mort à hauteur de poitrine. Les deux petites créatures s'approchaient. Chaque pas qu'elles faisaient était un pas de trop, un pas de moins entre Sven et l'irréparable.

Il parla.

Sa voix s'éleva dans le module avec cette soudaineté qui, chaque fois, arrachait un sursaut à chacun d'entre eux. Captée par le casque, filtrée par les systèmes audio, elle emplit l'espace clos du poste d'observation. Mais elle était changée. Le souffle entre les mots de mandarin était court, saccadé, labouré. La voix d'un homme dont les poumons luttaient contre des côtes brisées. Mais les mots étaient pourtant clairs et doux.

L'IA du module de commandement traduisit en temps réel, toujours en s’appliquant à reproduire celle de Sven avec cette perfection troublante.

— Non. Regardez-vous... Vous tremblez ! Vous avez peur ! Je suis là pour vous apprendre à ne plus avoir peur ! Vous êtes forts. Trop forts ! Et si vous continuez ainsi, vous allez vous détruire vous-mêmes !

Margot s'était redressée d'un coup. Son visage, maculé de larmes, portait une expression de stupeur brute. Elle avait compris les mots, mais elle avait aussi entendu le ton, la douceur.

— Il leur parle encore. Il leur parle gentiment alors qu'ils viennent le tuer, souffla-t-elle.

Olivier, les yeux rivés sur les paramètres vitaux de Sven, voyait le rythme cardiaque poursuivre sa diminution. Quatre-vingt-dix. Quatre-vingt-cinq. Sven se calmait. Comme si les paroles qu'il adressait aux dragons, cette voix douce et ferme en mandarin, agissaient autant sur lui que sur eux.

Puis, sur l'écran principal, ils le virent bouger.

Lentement, Sven levait sa main droite. La coque externe de protection de l'avant-bras manquait, laissant apparaître une céramique noire et craquelée, mais le gantelet était intact. Sa main s'ouvrit, paume vers les dragons, doigts écartés. Un geste si universel, si humain, si fragile, dans une arène de basalte noir et de verre fondu, qu'il semblait absurde. Insensé.

La main ouverte d'un homme au sol, adossé à un mur.

Et sa voix s'éleva.

— Vous allez détruire ceux que vous aimez.

Dans le silence, la traduction synthétique du module de commandement tomba comme un couperet. Juste quelques mots. Quelques mots qui s'adressaient à des créatures qui connaissaient l'amour, parce qu'elles avaient dormi en boule sur l'oreiller d'une princesse pendant quinze ans. Quelques mots qui pesèrent plus lourd que tout le reste.

Sur l'écran principal, les caméras montraient les dragons. Ils hésitaient. Flamme avait ralenti sa progression. Long avait incliné la tête, comme saisi par une pensée confuse. Leurs queues, raides comme des piques, tremblaient légèrement.

Les courbes comportementales sur l'écran de Léonard affichèrent un pic d'activité cognitive que l'IA nota immédiatement. Une note de synthèse s'afficha en surimpression jaune.

— Hésitation détectée, lut Léonard, les sourcils froncés. Les deux sujets marquent une pause dans leur progression. Flamme : décélération du rythme d'approche. Long : inclinaison crânienne, signe de traitement cognitif. L'IA signale une rupture partielle du schéma d'agression. La colère vacille.

Les dragons s’arrêtèrent.

Sur l'écran de Léonard, l'IA d'analyse comportementale déposait ses annotations avec une rapidité qui trahissait l'importance de ce qu'elle détectait à présent. Le scientifique lut, relut, et pour la première fois depuis le début du combat, son visage changea. Pas de soulagement. Pas de joie. Mais une fissure dans le mur de terreur, un soupçon de quelque chose qui ressemblait à de l'espoir.

— Hésitation cognitive majeure, dit-il d'une voix étranglée. Les deux sujets ont interrompu leur progression. Schéma d'agression en décohérence. La colère montre des signes d'effondrement. Le cycle peur-colère-tir est possiblement brisé. L'IA signale que le stimulus verbal ciblé, une référence à des attachements affectifs, a produit un effet émotionnel mesurable. Premier signe de rupture du schéma prédateur depuis le début de l'engagement.

Il tourna la tête vers Olivier.

— Ils hésitent. Pour la première fois, ils hésitent vraiment.

Olivier ne répondit pas immédiatement. Ses yeux étaient fixés sur l'écran principal, où la caméra panoramique montrait les deux petits dragons immobiles à quelques pas de Sven. Flamme et Long s'étaient arrêtés net. Leurs petits yeux, fixés sur la main tendue de Sven, brillaient d'une lueur différente. Plus de haine. Plus de rage pure. Quelque chose de plus complexe, de plus douloureux, qui ressemblait à de la confusion. Leurs queues, légèrement frémissantes bien qu’encore raidies pour le tir, se relâchèrent encore un peu plus.

— Cycle possiblement brisé, répéta Olivier à voix basse, comme s'il voulait peser chaque syllabe. Possiblement.

Le mot resta en suspens. Personne ne le reprit. Sylvie, derrière eux, avait porté ses deux mains à sa poitrine. Ses yeux, désormais nets et secs, allaient de l'écran principal aux courbes de Léonard. Des paramètres vitaux de Sven aux pastilles orange et rouge qui marquaient les zones dévastées de l'arène sur la carte holographique. Elle ne comprenait pas tout ce que les chiffres et les analyses lui disaient. Mais elle comprenait l'image. Elle voyait Sven, adossé au mur, la main tendue. Et deux petits dragons figés à quelques pas de lui, leurs babines qui se rabattaient lentement, leurs yeux qui changeaient.

Margot, ses mains toujours agrippées au bord de la console principale, regardait la même scène sans rien dire. Elle ne pensait plus aux chiffres, aux courbes, aux paramètres vitaux. Elle ne pensait plus à rien. Elle regardait. Et elle attendait. Avec la patience désespérée de celles qui n'ont plus rien d'autre à faire que d'attendre.

Mona, le nez toujours collé à son écran, percevait les formes avec une netteté suffisante pour voir que les deux taches, verte et dorée, s'étaient arrêtées.

— Mais qu'est-ce qu'il se passe ? Pourquoi ils s'arrêtent ? Qu'est-ce qu'il fait ? demanda-t-elle.

Personne ne répondit.

— Merci ! C'est vraiment gentil ! ajouta-t-elle en se frottant l'œil gauche du revers de sa manche.

 

***

La Folie

Ce qui suivit ne dura que quelques dizaines de secondes. Mais ces secondes se gravèrent dans la mémoire de chacun des cinq protagonistes, comme marqué d'un sceau de fer rouge.

Sur l'écran principal, la caméra rapprochée montrait le haut du corps de Sven et son casque. On ne voyait rien de ses yeux, rien de son expression, rien de son visage. Juste le bandeau de quartz sombre, reflétant le ciel et les murs de basalte. Et puis, soudain, un son.

Un sifflement hydraulique. Net. Bref. Le son d'un joint qui se déverrouille.

Sur l'écran, ils virent Sven lever sa main droite. Lentement, avec une infinie douceur, comme un père qui retire un drap du visage d'un enfant endormi. Son gantelet saisit le casque par le dessous et il le tira vers le haut. Le lourd bandeau de quartz noir se souleva, offrant à la lumière d’une fin de journée d’été un visage qui n'avait plus rien du légionnaire mécanique.

Sven était ravagé.

Le module de commandement se figea.

Pas de silence. Pas de cris. Pas de mots. Juste un gel absolu, un arrêt total de tout ce qui était vivant et pensant dans cet espace clos. Cinq paires d'yeux fixées sur l'écran principal et le gros plan sur le visage de Sven. Cinq bouches entrouvertes. Cinq esprits qui tentaient, chacun à leur manière, de comprendre ce qu'ils voyaient.

Margot fut la première à réagir. Son cri fut sourd, étouffé, presque inaudible. Elle se pencha en avant, et seule la console de Léonard l'empêcha de basculer. Ses doigts s'agrippèrent au bord du bureau, blanchis.

— Non. Non, non, non. Qu'est-ce que tu fais ? Qu'est-ce que tu fais ?!, souffla-t-elle

Sylvie, ses yeux, grands ouverts, fixaient l'écran. Elle voyait les brûlures, les ecchymoses, le sang. Elle voyait la fragilité absolue d'un visage humain. Et elle ne comprenait pas. Pourquoi faisait-il cela ? Quel calcul, quelle raison pouvait pousser un homme à se dépouiller de sa dernière protection, de son dernier rempart, même brisé, entre sa chair et le feu ?

Olivier s'était levé de son siège. Debout, immobile, les mains posées à plat sur la console, il fixait l'écran avec une expression que personne dans le module n'avait jamais vue sur son visage. Pas de la peur. Pas de la colère. De l'incompréhension. Une incompréhension totale, absolue. Celle d'un homme qui connaissait Sven Thorvald depuis l'enfance. Qui avait combattu à ses côtés. Qui avait partagé ses stratégies. Qui savait comment pensait son compagnon d'armes, comment il réagissait, comment il calculait. Mais qui, pour la première fois, ne comprenait pas. Ne comprenait pas pourquoi Sven venait de retirer son casque. Ne comprenait pas quel plan, quelle tactique, quelle logique pouvait justifier ce geste. C'était une aberration. Une folie pure. Une violation de tout ce que l'entraînement, le commandement, la stratégie et le bon sens dictaient.

— Il… Il a perdu la raison, murmura-t-il.

Ce n'était pas une insulte. C'était un diagnostic. Le diagnostic d'un officier qui voyait un de ses hommes commettre un acte suicidaire sous le coup d'un traumatisme.

Léonard, lui, ne regardait pas l'écran principal. Il regardait son propre écran, où l'IA d'analyse comportementale venait de déposer une série de notes qu'elle avait générées en réponse au retrait du casque. Le scientifique les parcourut et son visage se décomposa.

— L'IA ne comprend pas, dit-il d'une voix sourde. Elle n'arrive pas à établir de lien de cause à effet entre le retrait du casque et l'objectif tactique de l'engagement. Elle cherche des corrélations. Modèle de dissuasion ? Non, l'exposition augmente la vulnérabilité. Modèle de provocation ? Non, l'agent ne montre aucune agressivité. Modèle de reddition ? Partiel, mais incompatible avec le maintien de la communication verbale active. L'IA signale une aberration tactique et sécuritaire absolue.

Il fit une pause, relut encore.

— Elle remet en cause la capacité de Sven à agir de manière rationnelle suite au traumatisme infligé. Elle suggère que le choc cumulé des impacts, de la douleur, de l'hémorragie contrôlée et de l'épuisement physique a pu altérer son jugement. Recommandation de l'IA : intervention extérieure immédiate.

La recommandation s'afficha en rouge clignotant sur l'écran de Léonard. Il la regarda comme si les mots pouvaient changer, comme si la machine allait se raviser et trouver une explication, une logique, un fil conducteur qui justifierait ce que Sven venait de faire.

La machine ne dit plus rien.

— Intervention extérieure immédiate, répéta Léonard d'une voix atone.

Mais dans le module, chacun savait que cette recommandation était la fin de tout. Une intervention extérieure signifiait briser l'isolement de l'arène, pénétrer dans l'espace de Sven et des dragons, et détruire la fragile alchimie de confiance qui, peut-être, était en train de se tisser. Ou qui n'existait pas. Ou que Sven, dans sa folie, croyait tisser. Intervenir, c'était admettre que Sven avait échoué. Ne pas intervenir, c'était le laisser mourir.

Olivier les regarda tous. Sylvie. Margot. Léonard. Mona. Ses yeux étaient d'un noir absolu.

— On n'intervient pas, dit-il.

Margot se tourna vers lui, le visage déformé par une rage et un désespoir qui se disputaient chaque trait de son visage.

— Tu vas le laisser mourir ?! souffla-t-elle.

— On n'intervient pas, répéta Olivier.

Et dans sa voix, il y avait quelque chose qui n'était ni du courage ni du calcul. C'était de la douleur. La douleur d'un homme qui envoyait son ami à la mort et qui savait, au plus profond de lui, que c'était la seule chose à faire. Quoi que Sven ait subi, quoi qu'il fût en train de faire, il fallait le laisser faire. Jusqu'au bout.

Les dragons étaient toujours figés. Leurs yeux, réduits à des fentes étroites depuis le début du combat, lentement, imperceptiblement, s’étaient ouverts. Comme si leurs étranges paupières membraneuses ne pouvaient plus rester closes face à ce qu'elles voyaient.

Ils regardaient Sven.

Fixement. Attentivement. Avec une intensité qui dépassait l'observation animale. Les courbes thermiques montraient une baisse de leur température corporelle. Leurs dents ne se voyaient plus. Leurs queues pendaient à présent, inertes, presque oubliées derrière eux.

L'IA comportementale nota ce changement sur l'écran de Léonard, mais le scientifique ne la lut pas. Il avait, comme tous les autres, le regard rivé sur le visage de Sven. Il était incapable de détacher ses yeux de cet homme qui venait de se dépouiller de sa dernière armure pour offrir sa chair à deux créatures qui venaient de lui dire qu'elles savaient tuer.

De nouveau, Sven parla.

Sa voix, désormais captée par les microphones externes de l’armure et non plus ceux du casque, était basse, douce, fatiguée, et elle portait, en filigrane, un sourire que les vues rapprochées saisirent. Un sourire imperceptible, qui plissait le coin de ses yeux rougis.

— C'est bien moi.

Puis, avec le même ton, la même douceur, le même sourire fatigué :

— Je ne vous ai pas attaqués, jusqu'ici. Je ne vais pas non plus vous attaquer maintenant. Et je ne vais pas m'enfuir. Si vous devez me tuer pour calmer votre peur, faites-le.

— Quoi ?! Quoi ?! Il a dit quoi ?! éructa Margot en se redressant d'un coup.

— C'est de la folie. C'est de la folie pure. L'IA a raison. Il a perdu la capacité de... souffla Léonard, les mains plaquées sur sa console

— Attendez, coupa Olivier.

Sa voix trancha dans les objections comme une lame. Il était debout et avait rejoint Léonard à la console principale, les mains crispées sur le haut du dossier de son fauteuil. Son visage était fermé, hermétique, impénétrable. Quelque chose en lui refusait d'accepter que Sven ait perdu la raison. Quelque chose qui cherchait, dans chaque mot prononcé, dans chaque geste, un fil invisible, un sens caché, une logique qui lui échappait mais qui, très certainement, existait.

— Attendez, répéta-t-il.

 

***

La Voix de Lisa

C'est à ce moment-là, au milieu de l'incompréhension totale, qu'une voix retentit dans le module.

Pas la voix de Sven. Pas la voix de l'IA. Une voix qu'ils connaissaient pour sa douceur, son calme, sa rêverie, familière des murmures de l'histoire et des silences des légendes.

Sauf que cette voix n'était ni douce, ni calme, ni rêveuse.

Elle était fiévreuse, urgente, presque étranglée, et elle surgit des haut-parleurs du circuit audio général du module de commandement comme un cri dans une cathédrale.

— Module principal ! Module principal ! On m'entend ?!

Léonard sursauta si violemment que son fauteuil recula, repoussant brutalement Olivier en arrière, qui tourna la tête vers le panneau de communication. Mona, toujours à mi-chemin de la cécité, décolla la tête de son écran comme si on l'avait frappée.

— Lisa ? dit Léonard, interdit.

Car c'était bien Lisa. La mythozoologiste. La jeune femme au petit carnet de cuir, aux yeux doux et à la voix calme. Celle qui dessinait des tournesols et qui imaginait le cri du Griffon, le soir au fond des bois. Toujours sereine, toujours lointaine, toujours un pas en retrait du monde. Cette jeune femme-là parlait maintenant avec une vitesse, une intensité, une excitation que Léonard, Mona et Olivier ne lui avaient jamais entendues.

En arrière-plan de sa voix, une autre résonnait, énergique, masculine. Celle de Clavius, qui disait, d'un ton presque laconique :

— Le module principal est en liaison. Ils t’entendent.

Lisa ne leur laissa pas le temps de répondre. Elle ne leur demanda pas leur avis. Elle ne leur demanda pas la parole. Elle parla.

Et les mots sortirent d'elle comme un torrent qui rompt un barrage, avec une cohérence et une ferveur qui trahissaient une pensée en train de se construire en temps réel, une pensée qui s'était formée dans l'instant, dans le flash de la compréhension et qui ne pouvait plus attendre.

— C'est la clé ! C'est la seule ! Ce que Sven est en train de faire, c'est la seule voie possible ! C'est maintenant que tout est en train de se jouer ! Pas avant ! Maintenant !

Elle marqua une respiration, mais ne s'arrêta pas.

— Le combat, tout ce que nous venons de voir, les tirs, les destructions, les blessures, tout cela n'était qu'un affrontement nécessaire, mais perdu d'avance ! Nécessaire mais perdu ! Pour en arriver à maintenant ! Tout converge jusqu'à maintenant ! Le nœud de toute la suite du programme. Gagner la confiance des dragons, c’est là ! Là ! À cet instant précis ! Sven l'a compris ! Il l'a compris avant moi ! Et moi, moi seulement maintenant ! Et je n'en reviens pas ! Je n'en reviens pas d'être passée à côté de ça ! Tous mes travaux, toutes les légendes, tous les mythes, et je ne le vois que maintenant !

Sa voix se brisa un instant, avant de reprendre avec une force nouvelle.

— Sven ne s'est pas rendu ! Il ne se rend pas aux dragons ! Il se donne à eux ! Ce qu'il est en train de faire n'est pas une capitulation ! C'est un rituel ! Un rituel fondateur ! La clé mythologique ! Un dragon Ancien impose son autorité par l'invulnérabilité. Mais Sven n'est pas un dragon Ancien ! Il est un humain ! Et il ne peut pas être invulnérable ! Alors il fait l'inverse ! Il prouve sa force en survivant au combat, puis il se dépouille pour prouver sa confiance !

Sa voix monta d'un cran, vibrant d'une certitude qui ne tolérait plus le doute.

— Sans le combat, le retrait du casque serait de la faiblesse ! Sans le retrait du casque, le combat serait de la domination ! Les deux ensemble constituent le pacte ! Le combat est l'épreuve de force ! Le retrait du casque est l'offre de confiance ! L'un sans l'autre ne signifie rien ! Les deux ensemble signifient tout ! C'est le rituel ! Le rituel fondateur de la relation entre un dragon et un humain. Un humain, pas un dragon ! Un humain qui prétend être son maître ! Le pacte doit être conclu ! Il doit aller jusqu'à son terme ! Ne l'interrompez pas ! Ne l'interrompez sous aucun prétexte !

Le silence qui suivit fut absolu.

Dans le module de commandement principal, cinq visages allaient du haut-parleur à l'écran principal, puis vers le haut-parleur à nouveau, comme des marionnettes dont les fils étaient tirés dans des directions opposées. Chacun d'eux était hébété. Chacun d'eux venait d'entendre l’inattendu. Rien de ce qu'ils avaient préparé. Rien de ce que les modèles, les simulations, les protocoles et les plans prévoyaient.

Léonard fut le premier à parler. Sa voix était méconnaissable.

— Un rituel fondateur. Un rituel... murmura-t-il, les yeux écarquillés derrière ses lunettes.

Il se tourna vers l'écran de l'IA comportementale. La machine, elle, n'avait toujours pas trouvé d'explication au retrait du casque. Elle continuait d'afficher ses recommandations d'intervention, ses hypothèses de compromission cognitive, ses alertes rouge clignotantes. Elle ne comprenait pas. La machine ne comprenait rien.

Mais Lisa, elle, avait compris. Et les mots qu'elle venait de prononcer, avec une conviction qui ne laissait place à aucun doute, résonnaient dans le module comme une révélation qui renversait tout ce que les chiffres, les courbes et les analyses avaient établi jusqu'à présent.

Agacé par les notifications de l’IA, désormais vides de sens, et qui ne cessaient de défiler, Léonard donna un brusque coup de poing sur la surface de la console principale qui trembla.

— Intègre ce que tu viens d’entendre !

Les notifications cessèrent immédiatement et l’IA se mura dans la recalibration de sa réflexion.

Olivier regardait l'écran principal. Dans l’intervalle, Sven et les dragons avaient échangé à plusieurs reprises mais personne n’avait suivi. Ils étaient tous suspendus à ces moments-là aux explications de Lisa.

Sven était toujours adossé au mur de basalte, le visage découvert, ensanglanté et brûlé. Sa main droite était de nouveau tendue, paume en avant, en direction de Flamme et Long. Il souriait aux deux petites créatures qui le fixaient avec des yeux d’où toute haine avait disparu.

Long semblait avoir reculé légèrement. Cette tension terrible, omniprésente depuis que Sven était immobilisé au sol, s’était évanouie et les deux dragons avaient l’air… tristes.

Olivier sourit. Lui, le directeur du contre-espionnage, le stratège qui ne souriait jamais en réunion, l'homme qui avait toujours un plan, venait de voir s'effondrer tous ses plans, toutes ses certitudes, toutes ses stratégies. Tout cela venait d’être remplacé par… quelque chose de plus ancien, de plus profond, de plus vrai que tout ce que son entraînement militaire ne lui avait jamais enseigné.

Un rituel. Un pacte. Une offrande.

Sylvie regardait l'écran et elle voyait Sven offrir son visage à ses dragons. Et elle sentait, avec cette intuition qui était la sienne, que Lisa avait raison. Pas parce qu'elle avait des preuves, des chiffres, des analyses. Mais parce que ce que tout ce qu’elle voyait, ce visage souriant dans la douleur, cette main tendue, cette vulnérabilité offerte, tout cela, c’était le langage de la confiance. Le langage le plus ancien du monde.

Margot, le visage ruiné de larmes, ne comprenait pas tout ce que Lisa venait de dire. Elle n'avait pas lu les légendes, pas étudié les mythes, pas analysé les rituels. Mais elle avait entendu un mot. Pacte. Pour la première fois depuis le début de ce cauchemar, elle avait quelque chose à quoi se raccrocher. Un mot. Pas un espoir. Pas une certitude. Mais une raison de continuer à regarder. Une raison de ne pas fermer les yeux. Elle retenait son souffle, les mains crispées sur le bord de la console.

Mona, le nez toujours collé à son écran, avait écouté sans rien voir. Mais elle avait entendu. Et pour une fois, elle ne posa pas de question.

Le temps semblait s'étirer. Sur les écrans, Sven était toujours adossé à la paroi de basalte, le visage découvert. Il regardait les deux petites créatures avec bienveillance et maintenait sa main tendue. Flamme et Long, étaient figés. Leurs yeux, autrefois réduits à des fentes de haine, étaient maintenant grands ouverts.

Ils échangèrent alors un bref regard. Puis, Flamme fit un pas. Puis deux. Hésitant, sur la terre vitrifiée. Il s'approcha de la main tendue de Sven. Long le suivit, sa queue traînant derrière lui.

Et c'est alors que la voix de Flamme, faible et tremblante, mais claire, perça le silence de l'arène, relayée par les microphones de l’armure et résonna dans le module. Pas les grognements, incompréhensibles aux humains, de la langue des dragons. Pour la première fois, il s’exprimait en mandarin.

— Maître… souffla-t-il.

Un murmure qui traversa l'espace, plus fort que tous les tonnerres.

— Pardon.

Dans le module, ce fut d'abord une stupeur absolue. Puis, une euphorie explosive emplit la pièce.

— Il l'appelle Maître ! s'écria Mona, se relevant d'un bond malgré sa tête douloureuse.

— Ça y est ! Le pacte est conclu ! hurla Léonard, les mains levées vers le plafond, les yeux brillants derrière ses lunettes qui glissèrent de son nez et tombèrent sur la console.

Sylvie se laissa glisser dans le fauteuil voisin de celui de Léonard, les larmes aux yeux, le visage détendu pour la première fois depuis des heures. Margot éclata en sanglots de soulagement, toujours debout, se cachant le visage dans ses mains. Olivier, lui, derrière le fauteuil de Léonard, les poings fermés, le regard fixé sur l'écran, tentait de comprendre la suite. Mona s’était affalée en arrière dans son fauteuil et lâchait des gros soupirs en se tenant la tête entre les mains.

 

***

Le Golem Révélé

Pendant quelques instants, absorbés qu’ils étaient dans l’euphorie et l’émotion du moment, aucun d’eux ne prêta d’attention aux paroles que Sven adressait aux dragons.

Mais Sven parlait bel et bien, d’une voix douce, fatiguée, mais ferme. Quelques-unes des dernières paroles qu’il venait d’adresser aux dragons capta bien leur attention :

— …Ne soyez pas surpris. Ça va faire un peu de bruit. N'ayez pas peur. D'accord ?

Mais personne ne réagit vraiment à ces mots. Olivier, lui, avait pourtant saisi une partie de la phrase précédente :

— Je vais sortir de cette armure.

Il crut avoir mal compris.

Puis il vit, sur le grand écran de la console principale, Sven tâtonner de sa main droite sur son avant-bras gauche. Visiblement, il était en train de chercher à atteindre et à retirer le cache de…

Son sang se glaça.

Le séquenceur d’urgence !

Mais pourquoi ? Pourquoi !?

Impossible ! Il ne pouvait pas !

Personne ici ne savait cela. Même Léonard, il en était certain. Une armure lourde de combat valorienne se portait à même la peau. Sans aucune couche de tissu entre la peau et le revêtement interne. L’armure possédait des membranes internes et ses propres systèmes de régulation transcutanée intégrés. Si Sven sortait, il serait nu. Intégralement. Comme à son premier jour !

Devant toutes les caméras. Devant tous les observateurs. Devant toutes les observatrices. Devant Sylvie, Margot, Mona. Et devant ceux des autres postes d’observation. Niccolo, Johannes. Et Clavius. Et Lisa. Et… et Isabella !

Olivier sentit la panique monter. Une panique froide, irrationnelle. Celle du directeur qui voit un protocole de sécurité lui exploser entre les mains.

— Non, non, non… souffla-t-il en secouant la tête. Olivier fixait l'écran, tétanisé, les yeux exorbités, sachant qu'il ne pouvait rien faire pour empêcher ce qui allait se produire.

Sven venait de finir de saisir le code d’urgence et d’actionner le séquenceur.

Des bruits secs, métalliques, résonnèrent dans le module, amplifiés par les haut-parleurs. Le mécanisme d'ouverture d'urgence se déclencha.

Tous regardèrent de nouveau l’écran.

La cuirasse thoracique se fendit en deux. Les épaules pivotèrent vers l'extérieur. La colonne vertébrale hydraulique se désengagea. Ils aperçurent la cuirasse dorsale tomber au sol dans son dos.

Et puis Sven laissa les deux bras de métal et de céramique glisser sous leur propre poids et tomber au sol.

Sven apparut. Nu jusqu'à la taille.

Le silence tomba dans le module, interrogatif et plus absolu que celui qui avait suivi le retrait du casque.

Et enfin, dans ce silence qui était tel qu’ils en auraient entendu Olivier pleurer s’il en avait été encore capable, Sven s'extraya péniblement des jambières. La droite d’abord. Puis la gauche. Chacun de ses mouvements lui arrachait une grimace, ses membres tremblaient de fatigue et de douleur.

Il se mit lentement debout, ses pieds nus dans la terre tiède de l'arène. Il vacilla, manquant tomber, et s'appuya de la main droite contre la paroi noire et rugueuse, reprenant son souffle.

Il était nu. Complètement, entièrement, nu.

Les réactions dans le module furent immédiates et variées.

Sylvie, dans son fauteuil, porta ses deux mains à sa bouche, les yeux écarquillés. Elle sentit une poussée de transpiration et une puissante bouffée de chaleur lui monter au visage.

Margot, elle, se redressa d'un bond, mais se bloqua net, dominant la console principale de toute sa hauteur, son visage devenu cramoisi, manquant d’air, ses yeux remplis d'un mélange de choc et d'une émotion qu'elle ne put nommer.

Léonard, lui, pouffa de rire, puis se reprit en voyant l'expression d'Olivier.

Mona, toujours orpheline de ses lunettes, cligna des yeux et s'exclama :

— Mais je ne vois rien ! Qu'est-ce qu'il se passe ? Est-ce qu'il est nu ?

Olivier, les dents serrées, tenta en pure perte pendant un instant de s’interposer entre les dames et les écrans, mais l'image était partout. Sur toutes les consoles. Dans tous les modules.

Et lorsqu’il se plaçait devant Sylvie ou Margot, passant et repassant devant Léonard en lui marchant sur les pieds, l’une comme l’autre se penchaient pour ne pas perdre l’écran de vue.

— Je crois, Mona, qu’en plus des audio de pets de dragons, nous allons aussi avoir des vidéos qui vont circuler sur le darknet du palais avant la fin de la soirée, lança Léonard d'une voix moqueuse et s’efforçant d’éviter qu’Olivier ne lui écrase les pieds. Il savait toujours reconnaître une bonne occasion.

— Il n’y a pas de darknet au palais ! aboya-t-elle.

Elle marqua une pause et se recomposa une contenance.

— Docteur Léonard, dit-elle, mielleuse.

— Hmm ?

— Je n'y vois rien. Mes lunettes sont dehors. Dans l'herbe. À quelques pas du poste d’observation.

— Ah oui ?

— Si vous pouviez les récupérer... pour que je puisse... comprendre ce qui se passe.

— Comprendre… Est-ce bien le bon mot ?

— Je ne vois pas ce que vous voulez dire, Docteur.

— Je sais bien que vous ne voyez pas, Doctrix.

Mona se tourna vers Olivier, le visage impassible mais les joues légèrement rosies.

— Prince Olivier. Il est impératif que j'observe en haute définition le bon déroulement des enregistrements scientifiques.

Olivier, les yeux fermés :

— Mona. Vos lunettes sont juste là, dehors. Personne n’ira vous les chercher. Allez-y si vous voulez.

— Votre Altesse, le bon déroulement…

— Non !

Margot, les joues enflammées, cette fois-ci s’éloigna de deux pas de la console en reculant et en hoquetant. Mais elle était incapable de détacher les yeux de l’écran principal. Elle vivait une catastrophe romantique.

Sylvie inquiète :

— Margot, ça va ? Tu n’as vraiment pas l’air d’aller bien du tout.

— Je ne peux pas.

— Quoi ?

— Je ne pourrai jamais plus le regarder en face !

— Il est nu, c'est ça ?

Silence. Sylvie demanda :

— Eh bien, c'est pas pire que toi en tenue de bain, non ?

Margot ouvrit un œil. Sylvie compléta sa pensée :

— Quoi ? C'est vrai. Tu te baignais dans la même tenue l'été dernier. C'est pareil.

— Votre Altesse !

Olivier, depuis le côté :

— Sylvie.

— Quoi ? Je dis la vérité.

Sylvie baissa les yeux, mais les releva malgré elle. Son visage affichait une gêne profonde, mais aussi une fascination qu'elle ne pouvait dissimuler.

— Je ne l'imaginais pas… si musclé, lâcha-t-elle, presque involontairement dans sa franchise typiquement sylvarienne.

Olivier la regarde, un froncement de sourcils marqué sur le front.

— Quoi ? lança-t-il.

— Rien.

— Tu viens de dire quelque chose.

— J'ai dit que je ne l'imaginais pas si... robuste.

— Robuste.

— Oui.

— Et c'est tout ce que tu as remarqué ?

— Quoi d'autre ?

Olivier soupira, mais il ne peut s'empêcher de sourire.

— Rien. C'est rien.

Que dire ? Il se prit à maudire Sven, alors qu'il le voyait déjà mort il y avait quelques minutes de cela.

— Ce salaud… Il s'amuse intérieurement. A poil devant des caméras et des femmes. Il doit rire de nous, grogna-t-il. Il fixait l'écran, impuissant. Il connaissait suffisamment Sven pour savoir qu’intérieurement il devait se taper les cuisses de rire. Finalement, il s'était bien cogné la tête trop fort.

Pendant tout ce temps, ils le virent tous déambuler dans l'arène, pieds nus sur la terre vitrifiée, contourner les cratères béants. Il atteignit un bloc de basalte qui gisait couché sur le sol. Sa surface, plane et noire, offrait un refuge inattendu dans ce chaos.

Bien évidemment, le sublime mythologique avait cédé la place à la même pantalonnade dans les deux autres postes d’observation.

Soudain une voix se fit entendre dans l’espace du module. C’était la voix tranchante d’Isabella. Olivier frémit brièvement.

— Docteur Léonard !

— Oui ?

— J'ai une caméra plein cadre sur mon écran. Le Commandant est en plein soleil, immobile, assis sur un bloc de basalte. Et il est… il est complètement…

— Nu. Oui.

— INACCEPTABLE !

D’un geste rapide, Léonard baissa le volume général.

— Vous rendez-vous compte que nous avons des enregistrements en cours ? En haute définition ? Des IA qui cadrent automatiquement ? Ces images vont être stockées dans ma base de données biomédicales !

— Techniquement, c'est la base de données du projet, pas la vôtre…

— NE ME PIETINEZ PAS AVEC VOS SUBTILITÉS ADMINISTRATIVES, DOCTEUR LÉONARD ! C'est un scandale ! Un officier supérieur qui n’a signé aucun protocole d’accord pour des vues de nudité corporelle ! Il présente des signes de choc traumatique, avec des brûlures superficielles non traitées, une ou plusieurs hémorragies de gravité indéterminée et probablement des fractures costales ! Et vous voulez que j'avalise vos enregistrements ?

— Ce ne sont pas mes enregistrements. Le Prince a été clair.

— Le Prince ? Le Prince sait ?

Léonard jeta un coup d'œil à Olivier derrière lui, qui fixait un point imaginaire au plafond avec une intensité suspecte.

— Le Prince voit. En ce moment même.

Silence radio. Cinq secondes.

— … Il a intérêt à ne pas attraper froid !

Clic !

Elle avait coupé.

Puis, après trois secondes :

— Docteur Léonard ?

— Oui Doctrix Isabella ?

— La caméra angle 4, plein cadre, légère plongée. Le cadrage est… particulièrement précis. Qui a configuré les IA de cadrage automatique ?

— La Doctrix Mona.

Mona, au fond du container, se redressa brusquement :

— JE N'AI RIEN CONFIGURÉ DU TOUT ! LES IA CADRENT SELON DES ALGORITHMES DE PRIORITÉ DE SUJET, PAS SELON MES PRÉFÉRENCES PERSONNELLES !

— … Bien sûr, répondit Isabella, très lentement.

Un bruit indistinct se fit entendre l’espace d’un instant dans le circuit audio, puis on entendit la voix énergique, impérieuse, de Clavius.

— Léonard ? C'est quoi ça ?

— Hein ?

— J'ai deux caméras sur mon écran. J'ai la vision thermique et la vision spectrale. Je ne comprends pas ce que je vois. Est-ce que c'est normal ?

— Normal, oui. Compréhensible, non. Quant au fait que tu ne comprennes pas ce que tu vois, peut-être as-tu remarqué que…

— Explique.

— Le Commandant Thorvald est en train d'accomplir sa mission. Sans armure.

— Nu ?

—  ... Oui.

— Pourquoi ?

— Pour des raisons tactiques.

— Tactiques, c'est ça. Continue, tu m’intéresses...

Radio silencieuse pendant dix secondes.

— Léonard ?

— Oui ?

— Laisse tourner les caméras. Je veux voir la suite.

Clic. Elle avait coupé.

Sven s'était assis sur le bloc, laissant ses jambes pendre devant lui. Puis il avait posé les mains à plat de chaque côté de lui et appelé les dragons. Tous les deux étaient venus le rejoindre avec une excitation enfantine. Ils étaient assis de chaque côté de Sven, se pressant contre lui, et ayant chacun enroulé leur queue autour d’un de ses poignets.

Les feux du soleil couchant éclairaient doucement l’improbable trio.

La radio ne resta pas silencieuse plus de trois secondes. Puis un murmure. C’était Lisa qui, visiblement, avait retrouvé son calme habituel.

— Léonard ?

— Oui, Lisa ?

— Ce que je vois sur mon écran… Est-ce que vous voyez la même chose ?

— Je pense que nous voyons tous la même chose, Lisa.

— Non, je veux dire… Est-ce que vous voyez ?

Silence perplexe de Léonard.

— Un homme nu, assis sur un bloc de basalte noir, baigné par la lumière dorée du soleil couchant, avec deux dragons blottis contre lui. C'est…

— …C'est Sven, Lisa.

— C'est un mythe, Léonard. Ce n’est plus un homme dépouillé de tout artifice, assis sur la pierre noire, avec les créatures du feu blotties contre lui. Non. Ce sont trois créatures du feu. C'est le héros primordial. Le fondateur nu.

— C'est un officier du SCCE qui a perdu son armure, Lisa.

Sven grattait de temps à autre les oreilles des dragons.

— Léonard. Les dragons l'ont accepté. Sans armure, sans écailles, sans métal. Ils ont refusé la machine et accepté l'homme. Nu. Comme eux. C'est la forme la plus ancienne du pacte entre l'homme et le dragon. Dans les chroniques prédynastiques de Cathay qui remontent à plus de cinq mille ans, il est raconté que le premier Maître Dragon s'est présenté nu devant la Dragonne Mère pour…

— Lisa, je ne suis pas sûr que ce soit le moment pour une…

— …pour la convaincre de sa bonne foi. Nu, parce que le mensonge a besoin de vêtements. Et elle l'a accepté. C'est exactement ce qui se passe là. Sous nos yeux.

Silence.

— N'est-ce pas… magnifique ?

Léonard regarde l'écran. Il regarde Olivier. Il regarde Margot, toujours rouge comme une pivoine. Il regarde Mona qui tente désespérément de rapprocher son nez d'un écran.

— Magnifique n'est pas le mot que j'aurais choisi, Lisa. Mais je note la référence pour le rapport.

— Vous ne savez pas regarder, Léonard.

La vue changea sur l’écran principal. On voyait maintenant Sven en contre-jour, sur son bloc, dans la lumière du soleil couchant, filmé de trois quarts de dos, toujours un dragon de chaque côté.

Il se grattait pensivement le haut de la fesse gauche avec sa main droite dans l’un des actes les plus triviaux et les moins héroïques qu'un corps humain puisse produire.

L’homme avait des démangeaisons.

Un sourire de loup se devinait sur ses lèvres que l'on n'apercevait qu'en partie…

— Lisa ?

Pas de réponse.

— Vous aviez raison, Lisa. Je regarde mieux maintenant et je vois le fondateur nu qui a apparemment le fondement qui le démange.

— Vous avez gâché l’instant, Léonard.

Clic. Doux. Presque triste.

 

Olivier, lui, savait que ce moment resterait gravé dans les archives, dans les mémoires, dans les rumeurs qui circuleraient jusqu'à la prochaine dynastie. Et il savait aussi que Sven, assis là, nu sur son bloc s'en fichait éperdument. Il savait ce que voulait dire ce sourire qu’il connaissait bien : « je vous vois tous, là-dedans, derrière vos écrans, et je vous trouve drôles. »

Il le regardait sur l'écran principal et il se dit, avec une certitude absolue, qu'il allait lui falloir très longtemps pour oublier ce qu'il venait de voir.

 

Le soleil descendait lentement par-delà les murs de basalte. L'arène fumait encore. Les dragons ronronnaient contre l'homme nu. L’appareil de l’équipe de secours était en approche finale. Et dans les trois modules de commandement, tous restaient suspendus à l'écran, incapables de détourner les yeux.

L'Histoire venait de s'écrire. Et Sven Thorvald, colosse blessé, nu sur un roc, en était le héros malgré lui.

Olivier ferma les yeux un instant, puis les rouvrit.

— Bordel de licorne… murmura-t-il.

Et il sut ce jour-là, que nul ne pourrait jamais les juger pour avoir regardé. Car ils avaient tous vu quelque chose de plus grand qu'eux. Quelque chose qui dépassait les protocoles, les règles, les protocoles de sécurité et les conventions sociales.

Quelque chose d'ancien.

Quelque chose de vrai.

Et quelque part, dans les profondeurs de l'âme de Sylvie, de Margot, de Mona, de Léonard, et, oui, en lui aussi, une question se posait, silencieuse et tenace.

Qu'est-ce que tout cela signifiait vraiment ?

Personne n'avait la réponse.

Peut-être seule la lumière du soleil couchant, sur le visage blessé de Sven, était-elle la réponse.

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