Les Harmoniques Interdites
Entre Amitié et Compromis Diplomatique
Le soleil du milieu de la matinée filtrait à travers les hautes verrières du grand hall d’entrée de l'Aile des Réceptions, projetant des motifs de lumière et d'ombre sur le marbre poli des sols. Sylvie et Olivier avaient terminé leur petit-déjeuner, mais le silence qui avait suivi n'était pas celui de la digestion ou de la détente. C'était un silence lourd, chargé de tout ce qui venait d'être dit, de tout ce qui avait été révélé, et enfin, et surtout, de tout ce qui allait devoir rester caché.
Ils cheminaient dans les immenses couloirs du palais, leurs pas résonnant doucement sur les dalles de quartz. Ils allaient en direction de l'Aile des Services. Olivier avait décidé de lui présenter l’équipe en charge des investigations dans l’affaire du laboratoire clandestin. Elle lui ferait un état des lieux des informations obtenues depuis le début de la découverte des cryptes, il y avait plus de six mois de cela.
Sylvie marchait sans voir les tapisseries, ni les statues, ni les éléments du riche décor faisant de ces interminables couloirs un fabuleux musée de l’Histoire et de la vie à Sylvaria.
Elle voyait les quinze dernières années de son existence. Les souvenirs d'enfance, les jeux avec Flamme, les c-dramas, le tournage, les rires avec Long, les jeux dans les jardins... tout cela avait soudainement pris une couleur différente. Ce n'était plus il était une fois, l'histoire d'une princesse heureuse dans un royaume fort, fort lointain et paisible. C'était l'histoire d'une jeune femme qui avait grandi dans l’ignorance des secrets et des menaces, à l’écart de vérités qui avaient été cachées sous le poids de la paix.
Elle pensait aussi à Mei-Ling. À l’ambassadrice. À son amie. À la seule personne qui avait su la conseiller. Celle qui l'avait aidée à lâcher prise pour enfin laisser libre cours à son amour d’enfance pour celui qui marchait aujourd’hui à ses côtés. Olivier lui avait tout expliqué, avec une précision chirurgicale, sur la nature de la collaboration avec Cathay.
L'Empire de Cathay, la superpuissance des antipodes, n'était ni ne devait être en aucun cas au courant du programme de formation des dragons dirigé par Sven. L’Empire ignorait tout de l'armure, des écailles, des protocoles secrets, des tests de résistance, des simulations de combat. Ils ne savaient pas que Sylvaria disposait de connaissances qui rivalisaient sur plusieurs points avec celles de leurs Maîtres des Dragons. Quant à Mei-Ling, de son point de vue, les dragons avaient été punis et envoyés pour un mois aux anciennes forges afin que cela leur serve de leçon et si possible tenter de leur inculquer quelques rudiments de bonnes manières.
Mais dans les faits, les choses étaient toutes autres. Les renseignements obtenus clandestinement au fil des années avaient permis de savoir que seuls les Maîtres des Dragons à Cathay étaient en charge de l'entraînement et de la formation des dragons impériaux... Eux seuls connaissaient leur plein potentiel, les modalités du contrôle de leur flamme, les besoins d’une alimentation équilibrée en structures cristallines. Dans l’imaginaire populaire des habitants de Cathay, les gens savaient vaguement que les dragons aimaient les joyaux et les pierres, et c’était tout. Sven, lui, venait de mettre en place l’équivalent à Sylvaria d’un programme de formation dispensé par un Maître de Dragon. Il avait espionné, il avait découvert, il avait expérimenté, et il était passé à la mise en pratique. Cela devait rester totalement inconnu de l'Empire.
Sylvie en était profondément perturbée.
Olivier lui avait expliqué que c'était une pratique courante, de bonne guerre, dans ce genre d'accords de collaboration entre puissances. L’Empire n’avait pas fait mieux. Il avait installé tous ses appareils sophistiqués de surveillance pour Long et Flamme sans aucune explication technique sur leur nature, leur finalité, concernant les procédures mises en oeuvre, ni quoi que ce soit d’autre. L’accord de collaboration stipulait que tout cela devrait rester confidentiel. Seules les conclusions ainsi que les informations sur certains points précis seraient partagées.
Mais à la lumière des révélations inattendues dans l'affaire Séraphina, et au vu des caractéristiques observables des équipements expédiés à Sylvaria, il était apparu clairement à l’équipe d’investigation sylvarienne que les scientifiques de Cathay menaient depuis un bon moment des travaux similaires à ceux de la scientifique renégate concernant les licornes, mais sur leurs propres dragons. L'état exact de leurs connaissances était inconnu, mais il semblait que Séraphina soit allée beaucoup plus loin dans sa compréhension des licornes, qu'eux des dragons. Et surtout, l’équipe d’investigation savait maintenant que les bases théoriques mises au jour pour les licornes s'appliquaient aussi aux dragons.
Olivier lui avait dit que la collaboration avec Cathay se poursuivait, mais que le programme de formation et le travail de l'équipe d’investigation en étaient évidemment totalement distincts. Mei-Ling était au fait de tout ce qui concernait la collaboration avec Cathay depuis son retour à Sylvaria en tant qu’ambassadrice impériale. Cependant, elle ignorait tout du programme de formation des dragons et des résultats de l’équipe d’investigation.
Cela troublait encore plus Sylvie. Elle allait devoir cacher cela à son amie. Elle allait devoir mentir à celle qu'elle considérait comme une sœur, à celle qui avait partagé ses rêves, ses peurs, ses joies. Elle allait devoir garder des secrets qui pourraient, sinon, briser la confiance entre les deux royaumes.
Elle sentait le poids de cette… trahison. Non. Plutôt, de cette nécessité. Cela lui pesait d’un grand poids. Une nécessité de survie, de protection, de défense, certes. Mais cela ne la rendait pas plus légère. L’heure était arrivée où sa fidélité à ses amis allait commencer à être prise en tenailles entre l’amitié et les compromis diplomatiques.
Ils avançaient ainsi, côte à côte, Olivier le visage grave, les yeux fixés sur le sol. Il ne disait rien. Il savait ce qu'elle pensait. Il savait ce qu'elle ressentait. Il savait qu'elle avait besoin de temps, de silence, de réflexion.
Ils traversèrent les hauts couloirs, les vastes halls, les escaliers d’honneur. Le palais semblait encore plus grand, encore plus vide, encore plus silencieux malgré toute son animation matinale habituelle. Comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle, comme si l'air lui-même était chargé de secrets.
Enfin, ils arrivèrent dans le grand hall devant l'entrée de l'Aile des Services. C'était un espace semblable à tous les autres, vaste et tout en verticalité, lumineux, avec des colonnes de marbre blanc, des plafonds percés de vastes verrières. Et là, tout à l’opposé, assise sur un banc de pierre blanche, attablée en train de siroter un rafraîchissement, les attendait Margot.
— Margot est là-bas. Nous y sommes, dit-elle à Olivier.
Margot portait sa tenue protocolaire avec le symbole de sa fonction, le petit sceptre de Chambellane de l’Aile Résidentielle, suspendu au baudrier de sa ceinture, ses cheveux attachés en un chignon serré, et elle avait un sourire doux sur le visage. Elle les vit arriver, et son sourire s'élargit.
Sylvie avançait tout en regardant Margot. Elle voyait la simplicité, la loyauté, la dévotion. Mais elle voyait aussi maintenant une proche, une amie qui avait joué son rôle dans tout cela, et qui avait même payé de sa personne sans jamais rien lui dire, pour qu’elle, la Princesse, puisse continuer à vivre innocemment avec son dragon.
Olivier devinant ce à quoi pensait la Princesse et imaginant son trouble face à Margot, posa une main sur son épaule. Il la regarda avec une tendresse infinie.
Elle sentit une larme couler sur sa joue. Elle l'essuya rapidement, et elle sourit.
Margot la regardait approcher, interrogative.
— Votre Altesse, Prince Olivier. Je vous attendais, dit-elle en se levant.
Sylvie hocha la tête. Elle pensait à ce qui l’attendait. Elle savait qu'elle allait rencontrer une équipe de savants, très certainement toute une brochette de spécialistes austères, dogmatiques, pontifiants, et surtout très ennuyeux. Et qu’il allait falloir écouter, écouter, écouter… Alors que ce qu’elle avait déjà entendu depuis le début de cette éprouvante journée l’avait déjà tellement épuisée.
Mais elle savait aussi qu'elle n'était pas seule. Elle avait Olivier. Elle avait Margot.
Elle s'arrêta devant Margot.
— Allons-y, dit-elle.
***
Une Equipe Hors du Commun
L’entrée de l’Aile des Services présentait une différence majeure d’avec celle de toutes les autres Ailes du palais. Son grand hall d’entrée offrait une vue non pas sur de vastes et magnifiques portes en bois magnifiquement ornées, mais sur deux monumentales portes blindées qui ne s’ouvraient quasiment jamais. Chacune était assez large pour laisser entrer un véhicule militaire lourd. Et chacun des vastes battants était percé d’une porte d’une taille plus conventionnelle. L’Aile des Services était en fait une forteresse au cœur même du palais et avait été construite en tant que telle. Elle en constituait le bastion. Dès qu'Olivier en eût franchi le seuil, après avoir fait contrôler son identité, ils pénétrèrent au cœur du Service Conjoint de Contre-Espionnage, le SCCE. L'atmosphère changea radicalement.
L'air devint plus sec, parcouru par un courant d'air climatisé constant. Les murs, autrefois ornés de tapisseries représentant les hauts faits historiques de Valoria et de Sylvaria, étaient ici nus, recouverts de panneaux de métal gris mat, ou bien parfois en bois, striés de lignes formant des motifs géométriques variés et hypnotiques. Le sol, en béton ciré, émettait à chaque pas un son mat, plein, amplifiant l’absence pesante de bruit qui régnait ici.
Comme à chaque fois, Sylvie sentit immédiatement la différence. Ce n'était plus le palais, avec ses courants d'air chargés de parfums de fleurs et de murmures de soie. C'était bien une forteresse. Une machine. L’Aile des Services était totalement autonome en énergie, en eau, et en nourriture, même si tout le reste du palais et le royaume entier s’effondraient. L'ambiance était typiquement valorienne : une efficacité froide, une sobriété absolue, une fonctionnalité qui ne tolérait aucune fioriture. Chaque coin de mur semblait surveillé par des capteurs invisibles, chaque porte était verrouillée par des codes biométriques qui scannaient les iris des rares personnes autorisées à passer.
Olivier marchait d'un pas ferme, le dos droit, le visage fermé. Il ne regardait ni à gauche ni à droite. Ses yeux étaient fixés sur le couloir qui s'étendait devant eux, plus large que haut, une perspective infinie de portes blindées et de caméras de surveillance.
— Restez près de moi, dit-il d'une voix basse, presque monocorde.
Sylvie et Margot le suivirent, leurs pas n’éveillant aucun écho dans le couloir. Sylvie remarqua qu'ils ne prenaient pas la direction habituelle du bureau d’Olivier, ni même celle des salles de briefing. Ils s'enfonçaient dans une section qu'elle ne connaissait pas.
Les contrôles se succédaient. À chaque porte, un scanner vocal ou une vérification de l'empreinte digitale, parfois un scan rétinien. Olivier présentait une carte d'accès spéciale, une carte noire avec une puce dorée, qui débloquait les sas avec un bip sec et satisfaisant.
— Tout ce que vous allez voir, tout ce que vous allez entendre ici, doit rester strictement confidentiel, commença Olivier sans se retourner.
Il marqua une pause, se tournant brièvement vers elles. Son regard était grave, intense. Le Prince, au sein de cet environnement, semblait avoir lui-même changé.
— Cela inclut Mei-Ling. Cela inclut Sibylle. Personne, absolument personne, ne doit avoir vent de ce que vous verrez ou entendrez ici. Tout particulièrement l’existence de l’équipe d’investigation et la nature des informations auxquelles elle a accès. C'est une question de le plus haute importance, de survie même du royaume.
Margot, qui marchait derrière, fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas. Elle regarda Sylvie, cherchant une explication dans le visage de sa maîtresse.
— Votre Altesse ? De quoi s’agit-il ? Pourquoi ces précautions ? murmura-t-elle.
Sylvie, elle, sentit un frisson parcourir son échine.
— Margot, je t'expliquerai plus tard. Pour l'instant, aie confiance, dit-elle doucement.
Margot hocha la tête, mais son regard restait inquiet.
— L'équipe d'investigation a été constituée rapidement. Sous la supervision directe des souverains, du Haut-Conseil, et des Grands Magisters des Guildes Scientifiques Majeures : Biomédecine, Physico-chimie, Informatique et Mathématiques, expliqua Olivier.
— Tout le contenu des cryptes a été inventorié, étiqueté, transféré et entreposé ici, dans les entrepôts souterrains du SCCE. Les dossiers, les serveurs, les ordinateurs, les automates d'analyse... tout est là, continua Olivier.
Il s'arrêta un instant, comme pour laisser le temps à ses paroles de s'imprimer dans l'esprit de Sylvie.
— L'équipe est dirigée par Léonard, Docteur en physique ondulatoire. C'est un génie, mais... disons qu'il a une approche très personnelle de la science et que cela ne sert à rien de le lui dire.
— Un génie ? Il a l'air... comment ? demanda Sylvie, intriguée mais aussi un peu sceptique.
— Il a l'air de ce qu'il est. Très brillant, et terriblement… original. C’est sa connaissance sans égale des travaux de Séraphina qui l’a désigné pour ce poste. Depuis l’époque où il était encore étudiant il avait fait son activité favorite de l'étude des premiers travaux de Séraphina, avant qu’elle ne soit mise à l’index par sa Guilde et ne se lance dans son activité de recherche clandestine. Il connaissait ses hypothèses de travail, ses méthodologies, et ses premiers travaux théoriques sur lesquels elle appuya tout ce qu’elle fit par la suite. Et surtout, Léonard connaissait sa façon de penser, très particulière. Tout cela avant même qu’on ne découvre le laboratoire des cryptes.
Olivier marqua une pause, un léger sourire ironique effleurant ses lèvres.
— Parce que superviser une équipe de six autres Docteurs, des pairs, des experts reconnus, et du personnel technique exige une autorité administrative que le simple titre de Docteur ne confère pas, il a été nommé Régent. Le Régent d’une Guilde a le pouvoir de commandement, de répartition des tâches et de validation des rapports. C'est une position délicate qui explique probablement la réticence de certains des supérieurs de sa Guilde à sa nomination. On ne nomme pas un… original qui s’éloigne de l’orthodoxie pour diriger des sommités. Sauf si sa maîtrise de la physique ondulatoire est unique. Sauf s’il a compris des phénomènes que les autres n'arrivent pas à modéliser. Sauf si son approche « non orthodoxe » est probablement ce qui lui a permis de percer les secrets de Séraphina là où les méthodes rigides de sa Guilde ont échoué. Et enfin, sauf si la situation est critique.
Sylvie le regardait, attentive, intriguée, se demandant comment pouvait bien être cette personne qu’elle était sur le point de rencontrer. Olivier poursuivit.
— Il a donc été nommé par les Hautes Autorités de sa Guilde à leur corps défendant, pressées par le Roi qui voulait que les choses avancent rapidement, sans les habituelles querelles d’experts, de clochers, et conflits de personnalités. N’y pouvant rien, les plus opposés tinrent toutefois à ce que leurs réserves quant à sa nomination soient notées, le jugeant peut-être trop frivole, trop risqué, ou pas assez « digne » pour représenter une Guilde.
— Il est donc si jeune que cela ? lui demanda Sylvie.
— Jeune ? Pas particulièrement. Il est plus âgé que toi et moi. Il a trente-cinq ans. Quoi qu’il en soit, depuis, Léonard est dans une situation particulière : s’il échoue, il sera écarté. S'il réussit, il prouvera que l'orthodoxie est dépassée. Le Recteur de sa Guilde, un homme honnête et bienveillant, m’a dit une dernière chose après la nomination de Léonard. C’est que malheureusement pour lui, Léonard, entre originalité et science, allait devoir faire une transition vers une harmonique interdite par les conventions académiques, et s’y maintenir. Un état que le système déclare impossible, mais qui peut être atteint quand les conditions s'y prêtent. Personnellement, il le jugeait capable, avec sa propre probabilité, sa propre beauté, d’y parvenir.
Jamais, dans ses souvenirs, la Princesse n’avait entendu Olivier tenir de tels propos au sujet de quelqu’un. Elle n’était pas certaine de comprendre la métaphore physique utilisée, mais ce qui la marquait plus encore que ce qu’il disait, était ce qu’il laissait transparaître. Olivier avait vraiment l’air de reconnaître les compétences de Léonard et de l'admirer pour cela. Mais elle sentait aussi autre chose par moments. Des hésitations, des sourires en coin, une légère ironie, une sorte de désapprobation. Ses sentiments avaient l’air d’osciller entre ces deux extrêmes. Elle ne comprenait pas.
— Autour de lui, il a monté une équipe de six autres Docteurs, tous des pointures dans leur domaine, mais un peu… spéciaux. Ils ont pour tâche de passer en revue et de comprendre l'énorme quantité de résultats obtenus par Séraphina pendant douze années d’activités secrètes.
Olivier s'arrêta devant une rangée de vastes ascenseurs, des cabines en verre trempé et en acier, qui descendaient vers les profondeurs du sous-sol.
Il appela un ascenseur et commença à dire quelques mots à Sylvie et Margot au sujet des membres de l’équipe, donnant les noms et les grandes lignes de leurs spécialités, avec une précision qui fit tourner la tête de la Princesse.
— D'abord, la Doctrix Mona. Elle est notre informaticienne. Elle gère les IA quantiques et les montagnes de données récupérées, l’ingénierie logicielle inverse et la modélisation. C'est elle qui va trier le chaos numérique de Séraphina. Si un bit est perdu, c'est elle qui le retrouvera.
— Une informaticienne ? Pour trier des données ? C'est tout ? demanda Margot, perplexe.
— C’est déjà bien suffisant. Mais c'est une informaticienne qui a inventé un langage de programmation… spécial. C'est... particulier, répondit Olivier.
Sylvie trouva que cela commençait à faire beaucoup de « particulier » ou de « spécial » dans la conversation.
— Le Docteur Niccolo et la Doctrix Clavius, un physicien et une physicienne. Niccolo travaille sur les états intriqués et les corrélations à distance de l'espace-temps, Clavius, sur les interférences et les résonances des ondes de spin. En gros, ils ne font pas la même chose : Niccolo croit que des zones distinctes de l'espace-temps peuvent devenir équivalentes, pour créer des liens à distance. Clavius, elle, est la pragmatique qui mesure les ondes et vérifie si les théories de Niccolo tiennent la route... ou si elles prennent l’eau.
— Ils se disputent souvent ? demanda Sylvie, intriguée.
— Souvent. Niccolo parle vite, Clavius tape fort. C'est un duo explosif, confirma Olivier.
Sylvie se demanda si elle avait bien entendu « tape fort ».
— Et ensuite ? demanda Margot.
— La Doctrix Isabella, biomédecin, spécialiste de l'analyse génétique et épigénétique des licornes et des dragons. Elle touche directement à la chair. Elle étudie la physiologie et la structure cellulaire. Elle est celle qui analyse les gènes, les cellules, la physiologie des licornes et des dragons. C'est elle qui nous dit ce que Séraphina a décelé chez ces créatures, ce qu’elle leur a fait et comment elles ont réagi.
— Elle va toucher à la chair ? répéta Margot, avec une pointe d'horreur.
— Oui, dit Olivier. Mais c'est une scientifique brillante. Elle a découvert que les cellules de licorne détruisent leur ADN et leur noyau en quelques dizaines de minutes si on les sépare du corps de l’animal. C'est... sans équivalent.
— Qui d’autre ? demanda Sylvie.
— Ensuite, il y a le Docteur Johannes, un mathématicien, expert en structures abstraites, topologie et géométrie non-commutative. Il fournit le cadre théorique pour modéliser les phénomènes complexes. En langage simple, il conçoit les outils théoriques pour reproduire ce que les autres voient. C'est un peu le traducteur entre le monde réel et les équations.
— Il parle aux autres ? demanda Margot.
— Pas exactement. Il parle surtout à Clavius. Ces deux-là ont des conversations qu’eux seuls comprennent, dit Olivier en souriant.
— Et enfin, la Doctrix Lisa, mythozoologiste, spécialiste des créatures mythiques et des archives historiques. Elle apporte le contexte légendaire et l'analyse comparative. Elle connaît les licornes, les dragons, et les créatures disparues comme les Griffons et les Phénix. Elle nous aide à comprendre le contexte historique et symbolique de tout ça.
— Elle connaît les Griffons ? demanda Sylvie, les yeux brillants.
— Oui, dit Olivier. Elle aurait même trouvé des preuves anciennes de leur existence dans les Montagnes Encerclantes.
Olivier s'arrêta, regardant Sylvie.
— Ce sont des noms, des titres, des spécialités. Mais pour l'instant, retenez surtout ceci : ils sont les meilleurs. Ils sont là pour comprendre douze ans de travaux clandestins, pour décoder ce que Séraphina a laissé, et pour nous dire ce qui nous est tombé entre les mains.
Olivier parlait avec une aisance qui trahissait une familiarité avec ces termes, mais pour Sylvie, c'était un charabia incompréhensible. Les mots tournaient dans sa tête comme des pièces de monnaie qu'on ne peut pas attraper. IA quantique, états intriqués, résonances de spin, géométrie non-commutative... Des mots qui sonnaient comme des sorts de magie noire, ou comme des équations impossibles à résoudre. Une chose l’intriguait.
— Tu parles d’eux et de tout cela avec une telle aisance. Je pense que tout cela doit occuper une bonne part de ton temps ?
— Tu n’imagines pas à quel point. Il m’arrive même d’en rêver la nuit, surtout depuis l’explosion. Et Léonard… Léonard, parfois, il me donne mal au crâne. Mais j’en ai plus appris sur les milieux scientifiques ces six derniers mois que durant toute ma vie. Je ferai maintenant un assez bon vulgarisateur, je pense.
Sylvie sourit intérieurement. Elle essaya à nouveau de s’imaginer l'équipe. Mais c’était toujours la brochette de savants austères, dogmatiques et pontifiants qui s’imposait à son esprit. Rien à faire. Avec en plus maintenant le qualificatif de « bizarres ». Des hommes et des femmes en robes noires, les yeux rivés sur des écrans, parlant à voix basse de théorèmes et de protocoles. Des gens ennuyeux, rigides, incapables de rire, incapables de comprendre la vie, incapables de comprendre autre chose que leur champ disciplinaire aussi large que la pointe d’une aiguille… Elle commençait à se dire que c’était sa vision des choses qui devait poser problème.
— Ils sont les meilleurs. Mais ils sont... particuliers, dit Olivier, comme s'il lisait dans ses pensées.
Ils étaient donc bien « bizarres ». Sylvie hocha la tête, sans vraiment comprendre. Elle se demandait comment des gens aussi sérieux pouvaient être à ce point « particuliers ». Elle imaginait déjà les heures à écouter des explications techniques, à regarder des graphiques complexes, et à subir des leçons de morale sur la déontologie scientifique, devant des personnes « particulières »…
L’ascenseur arriva et les portes s’ouvrirent. Olivier entra, suivi de Sylvie et Margot. Les portes se refermèrent dans un souffle silencieux, et le Prince composa un chiffre sur le clavier de commande. L’écran afficha 115.
***
Les Précautions d’Usage
Sylvie, qui avait les yeux rivés sur les chiffres, sursauta.
— Cent quinze ? Olivier, tu es sûr de ne pas t’être trompé ? Cent quinzième niveau de sous-sol ? murmura-t-elle.
L'ascenseur s'enfonçait dans les entrailles de la terre avec une régularité hypnotique. Le compteur digital, accroché à la paroi en acier brossé, faisait défiler les chiffres avec une rapidité vertigineuse : 70... 90... 110...
Elle se tourna vers le Prince, cherchant une confirmation, mais aussi une explication rationnelle à cette profondeur abyssale. Elle savait que l'Aile des Services s'étendait loin sous terre. Elle était conçue comme une forteresse souterraine et pouvait servir de centre de commandement. Elle abritait des archives, des réserves, des ateliers, des Génératrices. Mais cent quinze niveaux ? C'était une cité souterraine, une forteresse invisible qui s'enfonçait bien plus bas que les fondations mêmes du palais.
Olivier hocha la tête, son visage restant impassible, bien que ses yeux trahissent une légère lassitude.
— C'est exact. L'Aile des Services est en grande partie souterraine. Les niveaux inférieurs, en-dessous du cent cinquantième, sont constitués d'entrepôts, de magasins stratégiques, de locaux techniques, de chaînes de production intégrées, des usines si tu préfères, et de zones de stockage sécurisées. Le groupe d'investigation occupe les niveaux 110 à 117, ainsi que plusieurs entrepôts adjacents. C'est là que tout a été transféré depuis les cryptes.
— Cent-dix-sept... répéta Margot, les yeux écarquillés. On est plus bas que les caves à vin du Roi. Plus bas que les oubliettes.
— Plus bas que tout, confirma Olivier avec un sourire en coin, son expression trahissant visiblement une signification à double sens.
L'ascenseur ralentit enfin, avec un léger à-coup, et s'arrêta. Un ding sonore résonna dans la cabine, suivi du léger souffle des portes qui s'ouvrirent sur une vaste salle semi-circulaire, éclairée par des néons froids.
Ils sortirent et se retrouvèrent dans la salle d'où partaient plusieurs larges couloirs en étoile. Les murs étaient de béton brut et c’était le même sol de béton ciré que dans les étages supérieurs. L'air y était tout aussi frais et sec qu’à la surface, mais chargé d'une odeur d’ozone et de métal.
Olivier s'arrêta au centre de la pièce, les mains dans les poches, et prit un air légèrement embarrassé. Il se passa une main dans les cheveux, un geste inhabituel pour lui, sauf lorsqu’il était dans cet état-là. Il regarda alternativement Sylvie et Margot.
— Avant que nous allions plus loin, je dois vous prévenir. Ce que vous allez voir, ce que vous allez entendre... ce n'est pas ce à quoi vous pourriez vous attendre, dit-il d'une voix plus douce, moins militaire.
Sylvie le regarda, intriguée.
— Qu'est-ce que tu veux dire ? Nous ne devrons rien révéler, et ils sont austères, dogmatiques, pontifiants, ennuyeux... c'est ça ? demanda-t-elle.
Olivier eut un rire bref, presque nerveux.
— Ennuyeux ? Non. Ennuyeux, ce n'est pas le mot. Austères ? Pas vraiment. Dogmatiques ? Certainement pas. Pontifiants ? Jamais.
Il marqua une pause, cherchant ses mots, comme s'il tentait de décrire un phénomène naturel impossible à catégoriser.
— Disons que... ils sont particuliers. Très particuliers. Léonard, le responsable, est un génie, mais... disons qu'il a une approche très personnelle de la science. Il est connu pour son humour... disons, potache. Il est assez horripilant je dois dire. Et ses méthodes peu orthodoxes. Mais sous son air… désordonné, se dissimule un esprit d'une acuité redoutable.
Margot fronça les sourcils.
— Potache ? répéta-t-elle. Comme un écolier ?
— Comme un écolier qui aurait découvert que le monde se prête à faire des blagues. Et il a entraîné toute son équipe dans cette... voie.
Sylvie eût l’impression qu’Olivier allait dire « folie ». Une étincelle de curiosité s'alluma dans ses yeux.
— Des blagues ? demanda-t-elle. Dans un laboratoire secret ?
— Des blagues, des jeux de mots, des... surprises sonores. Mona, l'informaticienne, a inventé un langage de programmation avec des emojis et lutte bravement contre un complexe de supériorité. Niccolo et Clavius, les physiciens, se disputent constamment sur la nature de l'espace-temps, et Clavius, qui est une adepte forcenée de la musculation et du powerlifting, a tendance à... frapper fort quand elle est en désaccord. Isabella, la biomédecin, est disons… d’une féminité exacerbée qui est une distraction constante, même pour les plus grands esprits, et Johannes, le mathématicien, ne parle à personne d'autre que Clavius, et encore, dans un langage qu’eux seuls comprennent.
Margot écarquilla les yeux.
— Des emojis ? Des disputes ? Une féminité exacerbée ? Et un langage incompréhensible ?
Sylvie compléta, amusée :
— Et du powerlifting…
— Exactement. Et Lisa, la mythozoologiste, est la seule à garder un certain calme, mais elle est obsédée par les Griffons et les légendes, et elle a tendance à raconter des histoires qui font peur aux techniciens, ajouta Olivier.
Sylvie rit, un rire léger, presque joyeux.
— Alors ce ne sont pas des savants austères ? demanda-t-elle.
— Non. Ce sont des… originaux. Des esprits originaux. Et c'est pour ça qu'ils sont les meilleurs, répondit Olivier.
Il avait dit « originaux », mais elles avaient cette fois-ci toutes les deux l’impression qu’il voulait dire « fous »…
Il fit un signe de la main pour les inviter à le suivre.
— Suivez-moi. Et préparez-vous. Ce que vous allez voir... c'est le chaos organisé.
Ils empruntèrent l'un des couloirs. Le sol absorbait le son de leurs pas. De chaque côté, des portes en acier massif, avec des serrures électroniques complexes, des scanners biométriques, des caméras de surveillance. L'air devenait plus chaud, plus chargé d'une odeur de café, de poussière, et de quelque chose d'autre... quelque chose de vivant, de dynamique.
Sylvie se faisait la réflexion que, décidément, plus ils approchaient de cette mystérieuse équipe d’investigation, plus Olivier se comportait de façon étrange. Il avait des hésitations, il semblait vaguement mal à l’aise par moments… Elle le regarda, qui marchait légèrement en avant d’elles. Elle ne connaissait que deux causes pouvant produire un tel effet sur son Olivier. Elle-même, en premier lieu, ce qui n’était présentement pas le cas. Et Mei-Ling, dans certaines circonstances, ce qui ne l’était manifestement pas non plus. La curiosité de la Princesse était en alerte.
Ils arrivèrent enfin à l'extrémité du couloir, devant une grande porte en verre blindé, avec au-dessus une plaque en métal gravé indiquant : SECTEUR 7 – ARCHIVES & ANALYSE.
Olivier s'arrêta, prit une grande inspiration, s’identifia et la porte s’ouvrit.
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