Loin du Monde des Parfums et de la Soie
Le Puits de Science
Sylvie, les yeux écarquillés, laissa son regard parcourir l'immensité de la salle. Ce qu'elle découvrit lui fit forte impression.
La grande salle principale s'offrait à eux.
La porte d’entrée, située en retrait, donnait sur un large atrium central, un vaste espace vide qui s’ouvrait vers le haut. Avançant, elle vit qu’ils se tenaient au fond d'un immense puits circulaire, une fosse de plus d’une cinquantaine d’Unités* de diamètre creusée dans la roche. La voûte planait loin au-dessus d'eux, l’espace circulaire étant à peu près deux fois plus large que haut.
Trois escaliers métalliques en spirale, d'une élégance industrielle, disposés à intervalles réguliers sur la périphérie du puits, s’élevaient en s’enroulant élégamment. Deux d'entre eux abritaient en leur centre un vaste monte-charge de verre et d’acier. Ils étaient immobiles pour l'instant. Le troisième escalier, celui à sa droite, d’un diamètre moindre, possédait en son centre une barre métallique lisse et brillante qui courait du lointain plafond jusqu'au sol où ils se tenaient. Sylvie la regarda, perplexe.
Autour de ce puits, trois niveaux de larges passerelles circulaires ceinturaient le vide, régulièrement espacées, comme les anneaux d'un arbre géant coupé en tranches. Chaque niveau, d'une hauteur imposante, s'étendait horizontalement bien au-delà du vide central, s'enfonçant dans des dédales de pièces, de laboratoires annexes et de locaux techniques qui disparaissaient en périphérie.
Sylvie avançait lentement, précédée par Olivier, le bruit de ses pas absorbé par le sol en béton. Elle était suivie de près par Margot qui, elle aussi, semblait fascinée et intimidée par ce temple d’un genre particulier. Mais ce qui frappait le plus Sylvie et Margot. C'était l'ambiance.
Des écrans holographiques flottaient en l'air, projetant des nuages de données colorées. Des câbles serpentaient sur le sol comme des lianes numériques. Et au milieu de ce chaos organisé, des techniciens allaient et venaient, travaillaient sur des machines, soudaient et discutaient à voix haute.
En s'approchant du vaste espace du puits vertical, le champ de vision de Sylvie s'élargit. Il y avait là tout un ensemble de surfaces de travail, tables et paillasses de laboratoire, regroupées ou bien isolées, rectangulaires, carrées, grandes ou petites, recouvertes de toutes sortes d'équipements disposés selon une logique qui leur était propre mais incompréhensible pour elle.
Sur des tables de granite, des faisceaux de lumière, verts, rouges et bleus, traversaient l'air en lignes parfaites, se croisant, se réfléchissant sur des miroirs et des lentilles qui semblaient flotter dans des montages complexes. Des lasers, visibles grâce à la poussière ou à un brouillard léger, dessinaient des géométries mystérieuses dans l'espace, certains montant vers les passerelles supérieures où d’autres dispositifs aux formes étranges semblaient les recevoir.
Ailleurs, de gros cylindres métalliques entourés de bobines de cuivre rouge vif émettaient un bourdonnement grave, comme des nids d'abeilles géants. Des écrans holographiques projetaient des nuages de points lumineux qui tourbillonnaient en trois dimensions, représentant des formes que Sylvie ne pouvait nommer, des champs de forces invisibles matérialisés par la lumière et flottant parfois à la hauteur de sa tête ou plus haut.
Des tubes à essai, des fioles et des récipients en verre contenant des liquides aux couleurs vives — violets, oranges, verts fluorescents — étaient disposés avec une précision chirurgicale à côté de machines qui semblaient respirer, leurs parois s'illuminant par intermittence. Des câbles de toutes couleurs, soigneusement rangés pour certains, enchevêtrés pour d'autres, serpentaient sur le sol comme des serpents numériques, reliant des boîtiers métalliques qui clignotaient de lumières bleues et blanches.
Et les techniciens. Des techniciens et des ingénieurs. Des bataillons entiers. Une armée. Partout. Elle ne savait comment les différencier. Vêtus de blouses blanches ou de tenues techniques, ils se déplaçaient entre les tables, ajustant des miroirs, branchant des câbles, notant des données sur des tablettes. D'autres, debout devant des écrans géants, manipulaient des hologrammes avec leurs mains, faisant tourner des modèles complexes, zoomant sur des détails invisibles à l'œil nu. Autour d’eux. Dans les étages, aussi loin qu’elle pouvait voir. Ils étaient omniprésents, allaient et venaient, occupés, affairés, concentrés. Dans la zone immédiate autour d’eux, un bref silence se faisait au fur et à mesure qu’ils progressaient vers le centre de la grande salle, certains levaient brièvement la tête, arrêtaient de travailler un instant pour regarder discrètement, signifiant que la présence d’un membre de la famille royale, la Princesse Héritière, était un évènement majeur.
Sylvie vit des appareils qui semblaient vibrer, d'autres qui émettaient des sons aigus, d'autres encore qui projetaient des images en mouvement. Elle vit des échantillons de pierres brutes, rouges, vertes, bleues, posés dans des conteneurs sécurisés, à côté de microscopes qui semblaient pouvoir voir l'infiniment petit. Elle vit des écrans affichant des graphiques complexes, des courbes qui montaient et descendaient, des chiffres qui défilaient à une vitesse folle.
Tout cela, ce chaos organisé, cette symphonie de lumière, de bruit et de mouvement, se déroulait sous ses yeux, dans ce puits vertigineux, un puits de science, peut-être à plusieurs centaines d’Unités sous terre, loin du monde du palais, des parfums et de la soie.
Elle sentit une émotion monter en elle, un mélange de peur, de curiosité et d'émerveillement. C'était un univers nouveau, un endroit où la connaissance et la méthode pour l’acquérir n'étaient pas des abstractions, mais des forces vivantes, palpables, presque magiques.
Olivier continua d'avancer, lentement, laissant Sylvie et Margot absorber ces visions. Ils approchaient du centre de l’atrium.
Là, devant un îlot central, se tenait un technicien. Non, un Docteur. Il portait une robe froissée de la Guilde des Physico-chimistes. Ses cheveux étaient en bataille et ses lunettes à monture fine avaient glissé sur son nez sans qu'il prenne la peine de les rajuster.
Il était en train de discuter en gesticulant avec une jeune femme à l’allure séduisante qui tenait d’une main un carnet à spirales rempli de schémas, et de l’autre un pad contre sa poitrine comme un bouclier. Elle portait des lunettes à verres épais qui lui donnent un air de profonde concentration, et une robe de laboratoire tachée de café et de traces de feutres.
— Vous voyez là le Docteur Léonard et la Doctrix Mona, déclara discrètement Olivier en se penchant vers Sylvie et Margot.
Léonard et Mona n’avaient pas encore aperçu les trois nouveaux arrivants qui approchaient, accaparés par leur conversation animée dont Sylvie et Margot saisirent les dernières bribes.
***
Au Fond du Puits…
— ... comme tu vas le voir dans un instant, Mona, je prédis que les données de Séraphina sont en corrélation...
PRRRRT !
Le son retentit dans l’air, clair, distinct, et d'une durée embarrassante. Une flatulence de dragon nain très caractérisée. L'ordinateur de Léonard venait de signaler un défaut de corrélation.
Sylvie et Margot écarquillèrent les yeux. Olivier se figea. Ses mâchoires se crispèrent. Ses yeux devinrent des fentes noires. Il inspira lentement, par le nez, comme un homme qui se retient de commettre l’irréparable.
Mona, la jeune femme aux cheveux noirs coupés au carré, d’une netteté presque chirurgicale, avec qui Léonard discutait, s’était figée. Elle le regardait fixement, les sourcils froncés.
— Léonard. C'est encore le son de ton erreur système ? demanda-t-elle d'une voix calme mais menaçante.
Léonard, sans sourciller, corrigea une saisie et reprit.
— Oui, c'est le même. Tu vois, finalement tu avais raison, il n’y a pas de corrélation !
Niccolo, qui était en train de débattre avec Clavius, assis un peu plus loin, s'arrêta net, les yeux écarquillés. C’était un grand jeune homme au regard intense, aux cheveux bouclés et à la peau mate. Il dégageait une énergie nerveuse et avait tendance à gesticuler quand il parlait.
— HAHA ! C'est magnifique ! C'est de la physique pure ! L'énergie cinétique expulsée, la résonance de la cavité ! C'est la preuve que l'espace-temps peut vibrer !
Clavius, qui tenait un cube de métal flottant dans sa main, le regarda avec un sourire dangereux de l’autre côté de la table. C’était une jeune femme à la stature athlétique imposante et à la musculature développée. Sa chevelure gris argenté naturelle était une rareté génétique qu'elle assumait avec une fierté tranquille, coupée court, qui mettait en valeur ses traits anguleux et déterminés
— Léonard, si tu ne changes pas ce son système, je vais utiliser ton ordinateur comme poids pour mes squats. Et je te jure que je le lancerai par la fenêtre !
— Nous sommes profondément sous terre, ici, ma chère, lui lança Léonard.
— Alors il finira dans le mur ! rétorqua Clavius.
Isabella, sur la galerie du deuxième étage, sursauta violemment, faisant tomber son échantillon de mucus de dragon dans un tintement de verre brisé. Elle arborait une chevelure rousse flamboyante retenue par un simple élastique et rougit jusqu’aux oreilles de colère. Elle portait une blouse qui ne cherchait pas à masquer sa silhouette. Son regard bleu perçant foudroya Léonard deux étages plus bas.
— C'est une insulte à la biologie ! Ce n'est pas un son, c'est une onde de choc acoustique ! Léonard, c'est du sadisme !
Johannes, qui était assis dans un coin, les yeux perdus dans le vide, leva la tête, et sourit. Il avait les cheveux blonds en bataille, une casquette enfoncée sur la tête, et portait des lunettes rondes qui lui donnaient un air de rêveur perpétuel. Il parlait lentement, avec une précision chirurgicale, chaque mot pesé et mesuré.
— Intéressant. La séquence temporelle suit cette fois une distribution de Poisson modifiée. C'est mathématiquement élégant, dit-il.
Lisa, sur la galerie, au premier étage, qui était en train de dessiner un croquis de Griffon, leva les yeux, et sourit doucement. C’était une jeune femme au regard doux et rêveur, d'une élégance naturelle, aux cheveux courts et soyeux, coiffés avec simplicité. Elle affichait quelques touches personnelles de raffinement : un foulard de soie et des bijoux discrets en forme de plume.
— Ces êtres sont à la fois tellement semblables à nous et pourtant si différents… C'est poétique, dit-elle en pensant à écrire un jour un autre poème à ce sujet.
Sylvie et Margot restèrent figées, les yeux écarquillés, incapables de réagir.
Olivier, lui, sourit, un sourire un peu triste mais sincère.
— Bienvenue, dit-il simplement.
— Ils sont... ils sont différents, dit Sylvie.
— Oui. Mais ils sont brillants, dit Olivier.
— Et un peu f… euh, originaux, ajouta Margot, avec un sourire. Elle avait failli dire « fous ». Ou peut-être « félés », elle-même n’était pas certaine.
Sylvie sourit, les yeux brillants.
— Oui. Très... originaux.
Et dans le grand laboratoire, Léonard continuait de discuter avec Mona, Mona écoutait, et Niccolo théorisait, et Clavius faisait flotter son cube, et Isabella ronchonnait en faisant le ménage, et Johannes calculait, et Lisa dessinait.
Et Sylvie, dès le premier contact, se sentit à l'aise dans ce monde de science et… d’originalité.
Et elle sut que, avec cette équipe, elle pourrait tout comprendre.
***
Olivier, Prince vs Léonard, Génie : 1 - 0
Le silence qui suivit le PRRRRT sonore et les réactions des uns et des autres ne dura que quelques secondes. Puis, le bourdonnement habituel du laboratoire engloutit tout de nouveau. Léonard, sans même un sursaut, corrigea sa saisie sur son clavier, tandis que Mona levait les yeux avec une exaspération qui semblait avoir atteint un niveau critique.
Olivier, les mâchoires toujours serrées, fit un pas en avant, guidant Sylvie et Margot, passant à proximité de quelques techniciens et ingénieurs qui vaquaient à leurs occupations. Ils étaient des corps étrangers entrant dans une machine en plein fonctionnement et lancée à grande vitesse. Personne ne s’occupait d’eux.
C'est alors que Mona, qui leur faisait face, levant les yeux, vit les trois silhouettes qui s’avançaient. Elle s'arrêta net, les yeux ronds, se pencha par-dessus l’épaule de Léonard pour mieux voir et regarda alternativement Léonard et les nouveaux arrivants.
— Léonard, dit-elle, la voix coupante.
Léonard, qui était en train de gesticuler avec son ordinateur en leur donnant le dos, la regarda.
— Quoi ? demanda-t-il, l'air distrait.
— Regarde derrière toi, dit Mona, pointant du doigt.
Léonard se retourna, et son regard croisa celui d'Olivier, de Sylvie et de Margot.
Un silence tomba sur l’îlot central. Léonard, qui tenait son ordinateur d’une main au-dessus de sa tête, cligna des yeux, puis son visage s'illumina d'un sourire large et sincère.
— Votre Altesse, Prince Olivier, Dame Margot. Je... je suis honoré. Vraiment. Nous ne pensions pas... enfin, nous ne nous attendions pas à... une visite aussi... officielle, commença Léonard, sa voix un peu plus aiguë que d'habitude, tentant de retrouver son assurance habituelle et un ton plus grave.
— Je vous souhaite la bienvenue, réussit-il enfin à dire d’une voix plus assurée, plus respectueuse.
Olivier hocha la tête, un sourire en coin aux lèvres.
Cette visite impromptue de la Princesse et du Prince, accompagnés de Margot, au groupe d’investigation était un évènement sans précédent. Si l’on faisait abstraction de l’inauguration, en présence du Roi, il y avait quelques mois de cela, jamais il n’y avait eu un membre de la famille royale dans les murs.
Bien sûr, il y avait les allers-et-venues, fréquents, du Prince Olivier, mais uniquement dans le cadre de la progression des travaux d’investigation. Rien de protocolaire.
Là, c'était différent. C'était le Couple Princier. La Princesse Héritière, accompagnée de son fiancé le Prince Olivier et de la Chambellane de l’Aile Résidentielle. Et la nature imprévue de leur visite, très certainement importante, avait brisé la bulle d’isolement du Secteur 7, sanctuaire du désordre organisé, et dérangé la mécanique parfaite de leur quotidien.
En proie à toutes ces réflexions, Léonard cherchait ses mots. Il avait réalisé, avec un éclair de lucidité, qu'ils avaient dû entendre le PRRRRT final et l’avalanche de réactions en chaîne qui avaient suivi. Dans les circonstances d’il y avait quelques minutes, il avait considéré cela comme une autre amusante réussite, mais dans les circonstances actuelles… Ses yeux parcouraient rapidement le visage de Sylvie, puis celui de Margot, comme s’il cherchait une trace de jugement sur leurs traits. Une rougeur était en train de monter à ses joues.
— Je... je m'excuse pour le bruit. C'est un... un protocole de calibration acoustique. Mes collègues y sont très... très sensibles, ajouta-t-il précipitamment en posant sans regarder son ordinateur sur le coin d’une paillasse voisine, poussant sans même s’en rendre compte un banc d’optique réglé avec une précision nanométrique.
Mona, de son côté, ajusta ses lunettes avec une nervosité qui trahissait son trouble. Elle tenait toujours son pad contre sa poitrine, ses doigts crispés sur les bords.
— Nous sommes... nous sommes en pleine phase d'analyse de résultats de simulations. La présence de... du Couple Princier dans nos locaux est... un honneur, dit-elle d'une voix qui voulait être ferme mais qui tremblait légèrement.
Elle lança un regard rapide à Léonard, puis à Olivier, cherchant une issue de secours.
— Je propose de nous rendre dans la grande salle de réunion. C'est plus... approprié. Je vais faire venir les autres responsables d'équipe. Une réunion improvisée, bien sûr, poursuivit Léonard, en essayant de reprendre le contrôle.
Olivier, voyant leur trouble, en particulier celui de Léonard, décida qu’il avait assez savouré ce moment, et prit les devants avec une douceur qui contrastait avec son habituelle rigidité. Il posa, non sans satisfaction, une main apaisante sur l'épaule de Léonard, qui semblait sur le point de s'effondrer sous le poids de son propre embarras.
— Voici le Régent Léonard, Docteur en physique ondulatoire, qui dirige cette équipe d'investigation, ainsi que Mona, Doctrix en informatique quantique. La Doctrix est l'épine dorsale numérique du laboratoire, continua Olivier en se tournant vers Sylvie et Margot.
Sylvie adressa un sourire chaleureux à Léonard, puis à Mona.
— Enchantée, Régent Léonard. Doctrix Mona, dit-elle.
Margot s'inclina à son tour.
— C'est un honneur, ajouta-t-elle.
— Léonard, Mona. Permettez-moi de vous présenter la Princesse Sylvie, héritière du trône de Sylvaria, deux cent-quarante-troisième porteuse du Nom de la Sainte Sylvie, et Dame Margot, sa chambellane personnelle, en charge de l'Aile Résidentielle, déclara Olivier d'une voix calme mais ferme.
Léonard s'inclina avec une raideur comique, faillit trébucher sur un câble et se rattrapa de justesse en s’agrippant à la manche de Mona, tandis que Mona, les joues rouges, s'inclina profondément, son pad toujours serré contre elle comme un bouclier et en repoussant Léonard d’une secousse. Après s’être redressé, Léonard ajusta d'un geste nerveux ses lunettes qui avaient glissé jusque sur le bout de son nez, puis lissa sa robe avec une précipitation qui trahissait son trouble.
Olivier, de plus en plus satisfait de l’effet produit sur Léonard par leur arrivée, se dit tout en conservant de son mieux le regard grave qu’il posait sur le chaos environnant, qu’il était plutôt content de le voir ainsi déstabilisé. Il savait que Léonard avait besoin de se sentir à l’aise pour manifester son humour… bien à lui. Cela devrait le calmer quelque peu en lui rappelant un minimum de convenances. L’effet ne durerait pas bien longtemps, mais tout répit était bon à prendre, et au moins cela compenserait un peu l’émotion du début de cette journée qui avait failli voir éclater une des grosses colères de Sylvie. La première depuis… bien des années. Au beau milieu de la grande salle à manger du palais.
***
Le Secteur 7
Olivier reprit la parole.
— Très bien. Mais avant que nous rejoignions la grande salle de réunion, Léonard, je voudrais que tu fasses une brève présentation de vos locaux, ici même. Pour que la Princesse et Dame Margot comprennent l'organisation du Secteur 7, dit-il d'une voix calme mais ferme.
Léonard hocha la tête, soulagé de pouvoir parler de ce qu'il connaissait par cœur. Il se tourna vers Sylvie et Margot, et recommença à gesticuler, pointant du doigt les différents niveaux.
— Voici le Niveau 0, dit-il. C'est le cœur physique. Ici, nous travaillons sur les ondes, les champs magnétiques, les phénomènes de résonance. Regardez ces lasers, ces bobines, ces écrans holographiques. C'est là que nous testons les hypothèses de Séraphina, sa voix retrouvant une certaine assurance.
Mona, à côté de lui, intervint, d’une voix plus précise, plus technique.
— Mais attention, certains de ces essais génèrent des interférences puissantes. Et malgré le blindage électromagnétique, il faut une précision chirurgicale et un calibrage d’orfèvre afin de ne pas perturber les systèmes informatiques situés au troisième niveau, ajouta-t-elle.
Léonard continua, pointant vers les passerelles supérieures.
— Au-dessus, le Niveau 1, c'est la galerie de la vie et de l'histoire. Mythozoologie, archéologie, biologie classique. Les fossiles, les plumes, les tissus. Les banques et les collections.
Mona compléta, avec une pointe d'ironie.
— Et c'est là que Lisa et Isabella travaillent. Lisa avec ses légendes, Isabella avec ses cellules. Elles sont très... sensibles à l'environnement. Il faut éviter les vibrations, les bruits forts, les protocoles de calibration acoustique, dit-elle avec un regard acéré à Léonard.
Léonard rit nerveusement.
— Oui. Ensuite, le Niveau 2, c'est la biologie médicale, la génétique, les sciences moléculaires. Les séquenceurs, les microscopes à force atomique. C'est là qu'Isabella analyse l'ADN des licornes et des dragons.
Mona ajouta, avec une précision qui trahissait son obsession pour l'ordre.
— Oui, d’ailleurs c’est de là-haut que vous entendez notre malheureuse collègue Isabella, assez émotive par ailleurs, qui est en train de pester et d’essayer de nettoyer son mucus de dragon accidentellement renversé lors de la dernière calibration acoustique inopinée. Elle termina en regardant de nouveau lourdement Léonard.
Léonard sourit, puis montra le sommet.
— Enfin, le Niveau 3, la Citadelle Numérique. Les systèmes informatiques quantiques, photoniques et électroniques. Les banques de données photoniques. Les noyaux de calcul intensif. C'est là que Mona travaille.
Mona hocha la tête, fière.
— Et c'est là que tout converge. Les données de tous les niveaux remontent là-haut. C'est le cerveau du laboratoire.
Niccolo et Clavius, qui discutaient plus loin, avaient aperçu les nouveaux arrivants. Ils rejoignirent le groupe à ce moment-là. Niccolo avec son énergie habituelle, Clavius avec sa démarche assurée.
— Votre Altesse, Prince Olivier, Dame Margot. Nous sommes ravis de vous voir, dit Niccolo, en s'inclinant avec une exagération théâtrale.
Clavius, elle, s'inclina plus sobrement et en silence, son cube de métal flottant toujours dans sa main.
— Bienvenue, dit-elle, d'une voix calme mais ferme.
Olivier, voyant l'arrivée des deux physiciens, interrompit doucement les explications de Léonard pour faire les présentations.
— Princesse, Dame Margot, je vous présente le Docteur Niccolo, physicien quantique, notre spécialiste des états intriqués et des corrélations à distance de l'espace-temps, dit-il en désignant le jeune homme aux cheveux bouclés.
Niccolo s'inclina à nouveau, un sourire en coin.
— Enchanté, Votre Altesse. Dame Margot.
Olivier se tourna ensuite vers Clavius.
— Et voici la Doctrix Clavius, physicienne quantique également, notre experte en interférences et en résonances des ondes de spin, ajouta-t-il avec une note d'admiration dans la voix.
Clavius hocha la tête, son cube tournant toujours dans sa main.
— Bonjour, Votre Altesse. Enchantée, Dame Margot.
Sylvie, fascinée, regardait le cube de Clavius. Elle ne comprenait pas ce que c'était, mais elle était hypnotisée par le mouvement fluide, la façon dont le métal semblait défier la gravité. Margot, elle aussi, fixait le cube avec des yeux écarquillés, comme un chat subjugué par une tache lumineuse.
Léonard reprit, désignant les autres niveaux.
— Johannes est au Niveau 3, ou en bas. Il est difficile de savoir où il se trouve, la plupart du temps. En fait, c’est cela : il est là où il se trouve, perdu dans ses calculs. Isabella est au Niveau 2. Comme Mona nous l’a fait remarquer, elle est en train de nettoyer un accident avec du mucus de dragon, ce qui est particulièrement difficile… Et Lisa est au Niveau 1, en train de réaliser des esquisses de Griffon.
Léonard, voyant que Sylvie était captivée, se rapprocha, les yeux brillants. Il s’adressa à elle avec une voix plus douce, plus sérieuse.
— Votre Altesse. Mon équipe... elle est jeune. À peine plus de six mois. Elle est... originale. Nos idées... elles peuvent sembler peu orthodoxes. Mais elles sont vraies. C’est ce qui fait leur force.
Sylvie le regarda avec bienveillance.
— Merci, Léonard. Merci à vous tous.
Léonard, rougissant, s'inclina à nouveau, cette fois avec plus de grâce.
— Votre Altesse, nous ferons de notre mieux, dit-il.
Olivier, qui observait la scène avec un mélange d'exaspération et de satisfaction, posa de nouveau une main sur l'épaule de Léonard.
— Bien. Maintenant, allons-y, dit-il en le regardant.
Léonard se retourna tout en levant la tête, et son regard parcourut rapidement les différents niveaux, cherchant les absents. Il vit enfin Johannes un peu plus loin, toujours assis dans son coin, les yeux perdus dans le vide, et Isabella au deuxième niveau qui n’arrivait toujours pas à venir à bout de son mucus de dragon. Il repéra aussi Lisa sur la galerie du premier niveau, absorbée par ses esquisses.
— Très bien. Je vais appeler les autres responsables d'équipe, dit-il, un sourire gêné aux lèvres.
Il reprit précipitamment son ordinateur, bouscula une fois de plus le banc optique, tapota rapidement quelques commandes, et une voix synthétique résonna dans tout le laboratoire, annonçant une réunion improvisée dans la grande salle de réunion.
— Tout le monde est invité. Même ceux qui sont en train de... nettoyer ou de dessiner, dit-il, en refermant son ordinateur.
Il fit un signe de la main pour inviter tout le monde à se diriger vers la grande salle de réunion et se mit en marche, un peu déçu de devoir quitter son terrain de jeux préféré.
— Suivez-moi, dit-il.
Sylvie, Margot et Olivier lui emboîtèrent le pas, suivis de Léonard, Mona, Niccolo et Clavius. Ils traversèrent le laboratoire, laissant derrière eux les lasers, les bobines, les écrans holographiques, et le bruit constant des machines.
Sylvie regarda une dernière fois en arrière.
Son regard embrassa le vaste laboratoire vertical, ses trois grands escaliers en spirale parcourus par les techniciens et ingénieurs qui montaient ou descendaient ou bien empruntaient les lourds monte-charges avec des chariots et du matériel. Elle en vit d’autres, discutant en petits groupes sur les galeries ou regardant les expériences depuis les balustrades. Et aussi tous ceux qu’elle devinait, s’affairant dans les salles et les laboratoires plus profondément dans chaque niveau.
Ce fond sonore constant, de pas, de voix, de machines. Et enfin, la présence, quelque part, de Johannes, Isabella et Lisa qui allaient les rejoindre. Le laboratoire n'était pas statique. Il respirait, bougeait, vivait. Elle sentit une émotion monter en elle, un mélange de curiosité et d’admiration.
— C'est... c'est fascinant, murmura-t-elle.
Léonard sourit, un sourire sincère.
— Merci, Votre Altesse.
Et dans le laboratoire, les lasers continuèrent de danser, les écrans de clignoter, les techniciens d’aller et venir, et le PRRRRT de l'erreur système, bien que silencieux pour l'instant, semblait encore résonner dans l'air, comme un écho de la vie qui semblait habiter ce lieu hors du commun, profondément enfoui sous terre, comme une graine en gestation.
* Une Unité sylvarienne équivaut à un mètre.
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