« Partir à la Sylvarienne »

📖 La Princesse Sylvie ✍️ Cyr_Roivan 📝 5432 mots

L'ambiance du salon bleu était celle des fins de repas mémorables, quand les estomacs sont rassasiés, les esprits détendus, et les cœurs ouverts.

Les lumières avaient été baissées encore davantage, et les seules clartés venaient des bougies dont les flammes dansaient doucement, des lustres qui scintillaient comme des constellations intimes, et de la lune qui se levait au-dehors, argentant les jardins suspendus.

On se calait dans les coussins, on croisait les jambes, on laissait les silences s'installer sans gêne, parce que les silences entre vrais amis sont aussi confortables que les conversations.

Le repas s'était poursuivi dans un climat de réjouissances générales. L’annonce des fiançailles prochaines avait libéré une joie qui transparaissait désormais au travers de chaque parole, chaque rire, chaque regard échangé autour de la table.

Les plats préparés par les chefs du palais s’étaient succédés avec une grande générosité, et les conversations croisaient les anecdotes, les souvenirs côtoyaient les projets d'avenir avec une allégresse qui ne tarissait pas.

 

***

Helmut l’Incorrigible

Helmut, il fallait le dire, avait failli gâcher la fête.

Au moment où les cris et les exclamations avaient suivi l'annonce du prince, l'infirmier avait surgi de l'antichambre en trombe, son pad médical brandi comme un bouclier, le visage décomposé par l'angoisse d'une urgence cardiaque imminente.

Il s'était figé sur le seuil du salon bleu, découvrant non pas un prince en arrêt respiratoire, mais cinq amis enlacés, trois femmes en larmes de joie, et deux dragons crachant des étincelles et des ronds de fumée colorés en cercles frénétiques autour de la table.

Après un instant de confusion pendant lequel il avait vérifié les constantes vitales d'Olivier à distance, constatant que si le rythme cardiaque du prince était élevé, il demeurait dans une zone acceptable pour un homme venant de se fiancer, il avait daigné se retirer.

La princesse, avec cette générosité qui la caractérisait même dans les moments les plus mouvementés, s'était assurée qu'un copieux dîner lui soit servi dans l'antichambre, où il pouvait surveiller son patient à travers l'entrebâillement de la porte tout en dégustant un consommé de volaille et des pâtisseries qui adoucirent considérablement son humeur et le rendraient suffisamment somnolent pour éviter toute nouvelle irruption du même genre.

 

***

La question de Mei-Ling

Le repas achevé, les cinq amis s'étaient levés de table pour gagner la partie plus retirée du salon bleu, un espace intime aménagé autour de canapés profonds et de fauteuils moelleux disposés en demi-cercle face aux vastes baies vitrées des balcons par lesquelles la nuit d'été entrait avec sa brise tiède et son parfum de jasmin.

Des carafes d'alcools de choix avaient été disposées sur une table basse, des eaux-de-vie anciennes des montagnes de Valoria, des liqueurs de fleurs rares de Sylvaria, et un vin doré des provinces orientales qui brillait comme de l'or liquide sous la lumière des bougies.

Olivier, conformément aux instructions d'Helmut qui avaient filtré jusque là sous la forme de notes glissées sous la porte du salon, s'abstint d'y toucher. Et Sylvie, par une solidarité dont Olivier fut à la fois touché et légèrement embarrassé, déclara qu'elle n'en boirait pas davantage, arguant que les fiançailles se devaient d'être célébrées à deux, dans la sobriété comme dans l'ivresse.

Repensant aux colères de la princesse privée de son vin durant les deux mois de son régime diététique forcé, Margot avait failli s'étouffer en riant. Sibylle avait souri avec une tendresse infinie, et Mei-Ling avait levé les yeux au ciel avec un amusement complice.

Les dragons, repus au-delà de toute mesure après avoir goûté à chaque plat et subtilisé les morceaux les plus tendres quand personne ne regardait, s'étaient écroulés au sommet de leur tas de coussins respectifs.

Flamme était allongé sur le dos, ses petites pattes en l'air, le ventre rond comme un ballon, lâchant de temps à autre un rot sonore qui faisait trembler ses écailles et déclenchait la traduction automatique de son collier.

— Grrr… (Traduction approximative : « Le feuilleté aux légumes était divin. J’en reprendrai la prochaine fois. »).

Long, étalé de tout son long sur le ventre, ses deux ailes et ses quatre pattes écartées en astérisque émettait des soupirs de satisfaction qui se traduisaient par des Grôô… languissants (Traduction approximative : « La vie est belle. Le dîner était excellent. Je ne bouge plus. »).

Ce fut dans cette atmosphère propice aux confidences que Mei-Ling, qui avait observé Olivier et Sylvie avec un sourire satisfait depuis le début de la soirée, posa la carafe et croisa les mains avec la grâce mesurée de celle qui sait poser les questions importantes au bon moment.

— Olivier, il y a une question que je me pose depuis quelque temps déjà. Sylvie, tu m'excuseras de parler de choses pratiques en un soir pareil, mais l'ambassadrice que je suis ne peut s'en empêcher, dit-elle de sa voix douce mais précise.

Sylvie lui fit un signe encourageant de la main.

— Je sais que le Roi et la Reine de Sylvaria accueilleront votre union avec une joie immense. C'est une évidence pour quiconque connaît leurs Majestés et l'affection qu'elles portent à Olivier. Mais je confesse que j'ignore tout de la position du Roi de Valoria, ton père.

Elle marqua une pause, pesant ses mots.

— Je n’ignore pas que ta mère, la Reine de Valoria, est décédée alors que tu étais encore tout jeune, et que ton père ne s’est jamais remarié. Il n'y a donc pas de Reine à Valoria pour te conseiller ou s'opposer. Mais ton père ? Quelle est sa position ?

Margot, qui sirotait sa liqueur de fleurs, releva la tête avec curiosité. Sibylle, lovée dans son fauteuil, cessa de contempler la lune pour prêter attention. Même les dragons, dans leur torpeur digestive, tournèrent un œil paresseux vers Olivier.

Celui-ci sourit, un sourire serein qui ne laissait filtrer aucune inquiétude.

— Non, Mei-Ling, mon père n'y verra aucune objection. C'était même, en quelque sorte, quelque chose d'attendu. Il connaît ma proximité avec Sylvie depuis toujours. Il l'a vue grandir, il connaît son caractère, son intelligence, et la profondeur de notre lien. Avec les années qui passaient, il ne doutait plus que cela arriverait un jour. Il attendait juste…

Il prit une gorgée d'eau, puis poursuivit.

— C'est d'ailleurs pour cela que, hier soir, après mes retrouvailles avec Sylvie et en accord avec elle, je l'ai contacté pour lui faire part de mon souhait de demander sa main. Il a accepté immédiatement et m'a félicité. Il m'a dit que je renouais avec les grandes heures de nos deux royaumes en prenant pour femme la princesse de Sylvaria.

Sylvie, à ses côtés, serra doucement sa main valide, un geste qui ne passa inaperçu pour personne.

 

***

Les Histoires de la Damoiselle Sibylle

Mei-Ling reposa son verre, réellement intriguée cette fois. Elle ne dit rien, mais ses yeux, habituellement si calmes et maîtrisés, brillaient d'une curiosité intense. Ses doigts effleuraient le bord de sa carafe, et l'on voyait que son esprit d'ambassadrice travaillait déjà, rapprochant les fragments d'histoire qu'elle connaissait, cherchant à comprendre la portée de ce qu'Olivier venait de révéler. Elle inclina légèrement la tête, attendant la suite avec une patience qui n'était qu'apparente.

Margot, dont les yeux brillaient, se pencha en avant dans son fauteuil et regarda Mei-Ling avec un air entendu.

— « Les grandes heures », cela signifie, Mei-Ling, que ce ne sera pas la première fois qu'un prince héritier de Valoria épousera une princesse de Sylvaria…

Flamme, du haut de son coussin, lâcha paresseusement :

— Grrr (Traduction approximative : « Les grandes heures ? C'est donc une histoire ? On aime les histoires. Raconte. »)

Long, sans même ouvrir les yeux, fit :

— Grôô (Traduction approximative : « Mmm... histoire... raconte... mais pas trop fort... je digère... »).

Une intervenante inattendue prit alors la parole. La Damoiselle Sibylle, habituellement si discrète et soucieuse des convenances, se redressa dans son fauteuil.

Elle hésita un instant, comme si elle pesait le poids de la convenance contre l'envie de parler d’un de ses sujets de prédilection. Mais poussée par la douce chaleur des eaux-de-vie et des liqueurs de fleurs, elle se lança.

Cependant, ce qui s’exprimait là, c’était quelque chose de très personnel : son amour, secret, depuis toujours, pour les livres, les poèmes, les contes et les récits d’amour et d’aventure. Et cet amour était né tout au long de ses années d’étude de la longue histoire des relations entre Sylvaria et Valoria, qui était riche en récits de ce genre… Elle avait toujours particulièrement affectionné ces chroniques où le destin des royaumes se jouait dans le cœur des individus.

— Mes amis, bien que je sois souvent perçue comme une simple gardienne de l'étiquette et une spécialiste des nuances de blanc dans les dentelles (elle lança un coup d’œil à la princesse), mes années d'étude des coutumes et du protocole de Sylvaria m'ont permis de plonger dans l'histoire de nos deux royaumes. Et si je me permets d'intervenir, c'est parce que ce sujet relève directement de notre patrimoine commun, commença-t-elle d'une voix claire et posée.

Elle poursuivit.

— Les relations entre Valoria et Sylvaria, et plus particulièrement les unions entre nos citoyens et même nos dirigeants, ont commencé très tôt, il y a treize siècles. Mais il faut comprendre le contexte de l'époque. Les Valoriens qui entreprenaient le long et périlleux voyage jusqu'à nos côtes n'étaient presque exclusivement que des hommes : marins, navigateurs, explorateurs, commerçants. Les conditions de ce périple à travers les mers orageuses étaient rudes, incertaines, et très peu de femmes osaient ou pouvaient entreprendre cette traversée durant ces premiers siècles.

— C'est vrai, intervint Olivier avec un sourire amusé, étonné de voir Sibylle si à l'aise dans ce rôle de conteuse historique.

— Exactement, confirma Sibylle. Cela explique pourquoi, depuis l'origine, ce furent presque uniquement des hommes valoriens qui épousèrent des Sylvariennes. Et beaucoup d'entre eux restèrent ici, séduits par la beauté de nos terres, la douceur de notre climat, et... par la beauté de nos femmes. Bien peu retournèrent à Valoria avec leur épouse pour y fonder leur famille. Ils s’établissaient ici, à Sylvaria.

Long, qui avait écouté attentivement tout en se léchant les pattes, lâcha d’un air narquois :

— Grôô (Traduction approximative : « La beauté des terres ? La douceur du climat ? Plutôt la beauté des femmes je crois. »).

Margot, qui sirotait sa liqueur avec attention, écarquilla les yeux. Elle était Sylvarienne de souche, et cette réputation lui était familière non pas par expérience personnelle, mais par les récits et histoires populaires.

— Oui, nous autres, femmes de Sylvaria, sommes des conquérantes ! Et nos hommes, on les garde !

Sibylle sourit, un sourire malicieux qui lui allait à ravir, et qu’aucun de ses amis ne lui avaient jamais vu.

— C'est exactement cela. Et c'est pour cette raison qu'est née, il y a des siècles, une expression familière à Valoria, que l'on entend encore aujourd'hui : « Partir à la Sylvarienne ». Cela signifie partir pour se faire capturer par une belle Sylvarienne et ne jamais revenir. Ou plus simplement, partir pour des contrées plus douces sans laisser de traces…

— Ah, cette expression ! Je l’entendais de mon grand-père qui disait que c'était le plus grand danger pour un Valorien : pas l’océan ni les tempêtes, mais tomber amoureux d'une fille de Sylvaria et oublier son port d'attache, s'exclama Margot en éclatant de rire.

— Et les Sylvariennes ont ainsi acquis, dans l'imaginaire populaire valorien, la réputation de prendre les hommes et de les garder pour elles. De les séduire, de les retenir, de leur faire oublier leur patrie, continua Sibylle en ignorant la remarque de Margot pour garder le fil de son récit.

— C'est une réputation flatteuse, bien que je pense que les hommes de Valoria aient aussi joué un rôle dans cette réputation, nota Mei-Ling avec un sourire énigmatique.

— Sans doute, admit Sibylle. Mais l'expression reste. Et cette dynamique ne s'est pas limitée aux simples citoyens. Des dirigeants, eux aussi, ont pris femme à Sylvaria. Des hommes de la noblesse. Et aussi des princes. En treize siècles d'histoire commune, ce ne furent pas moins de quatre princes héritiers de Valoria qui épousèrent une princesse héritière de Sylvaria, sans compter tant d’autres unions parmi les classes les plus élevées et moyennes de la société.

— Quatre, c’est tout à fait exact. Je ne savais pas que vous étiez versée à ce point dans les relations entre Sylvaria et Valoria, Damoiselle Sibylle, ajouta Olivier, visiblement impressionné.

— Le premier, expliqua Sibylle avec une précision d'historienne, fut le Prince Héritier Alphonse de Valoria, qui épousa la Princesse Héritière Sylvie, cent quatre-vingt cinquième porteuse du Nom, en l'an 3190 du calendrier de Sylvaria, soit environ deux siècles après l'établissement des premiers contacts officiels entre nos deux nations. C'était une union stratégique, certes, mais qui fut aussi un grand amour, selon les chroniques.

Flamme, toujours allongé sur le dos, les yeux mi-clos, fit paresseusement :

— Grrr. (Traduction approximative : « Mmm... quatre princes... quatre histoires d'amour... je veux en entendre au moins une... Racontez-moi l'histoire du prince Alphonse. »).

Tous regardèrent la Damoiselle Sibylle sans rien dire, et en ouvrant les yeux devant un tel encyclopédisme.

Margot, la bouche entrouverte, fixait Sibylle comme si elle la découvrait pour la première fois.

— Mais... Sibylle ! Tu connais tout ça par cœur ? Les dates, les noms, les titres ? Je croyais que tu passais tes journées à apprendre comment plier les serviettes en forme de cygne ou comment saluer le Roi sans se casser le nez ! Je ne savais pas que tu avais cette mémoire d'encyclopédie ! Et... et tu as l'air... ça a l’air de te plaire ! s'exclama-t-elle, la voix pleine d'une admiration naïve.

Sibylle rougit et baissa les yeux sur ses mains jointes, visiblement embarrassée par l'attention que l'on portait à son érudition.

— Je... je ne sais pas ce que vous voulez dire. Ce sont des faits historiques, des dates, des noms. Rien de plus. C'est... c'est le protocole, après tout. Il faut connaître l'Histoire pour bien servir la Couronne, murmura-t-elle, la voix plus faible.

 

***

La Question de la Succession

Mei-Ling, dont l'esprit d'ambassadrice travaillait déjà à analyser les implications politiques de ces révélations, pencha la tête, le regard perçant.

— C'est fascinant, Sibylle. Mais une question cruciale se pose : comment la succession du trône de Valoria a-t-elle été réglée dans ces cas-là ? Le prince héritier, en épousant la princesse de Sylvaria, devenait-il Roi de Sylvaria ou régnait-il conjointement ? Qui succédait alors au trône de Valoria si le prince n'était plus disponible ?

Sibylle s'apprêtait à répondre, mais Olivier, qui écoutait avec un mélange de fascination et d'amusement, l'interrompit doucement.

— Permettez-moi de répondre à cela, Sibylle. C'est une question que je me suis posée moi-même en découvrant ces faits historiques il y a des années.

Il se tourna vers ses amis, son visage éclairé par la lueur des bougies, et prit instinctivement un ton plus solennel, peut-être un souvenir de ses années d’étude des archives de Valoria et des traités anciens.

— En matière de succession, les deux nations ont acté les modalités de ces unions dès la première d'entre elles, par traité conjoint et solennel. Dans la conception de la royauté sylvarienne, la Reine est l'incarnation vivante du royaume, celle qui inspire et qui porte le Nom. Elle ne saurait donc quitter Sylvaria ni régner ailleurs qu'à sa tête. Par conséquent, lorsque les deux royaumes s'unissaient par le mariage, le prince de Valoria conservait son titre et ses prérogatives, mais la couronne de Valoria revenait à un successeur désigné par le Roi et la Reine de Valoria parmi les frères, les oncles ou les cousins du prince, selon l'ordre de primogéniture et les lois de succession en vigueur. Si le prince était déjà monté sur le trône de Valoria au moment de son union, il désignait lui-même son successeur par acte souverain. Ainsi, le trône de Valoria passait le plus souvent à un frère cadet ou à un cousin, tandis que le prince conservait avec son pays d'origine les liens les plus étroits.

Mei-Ling, qui avait écouté avec une attention soutenue, pencha la tête, ses doigts jouant toujours avec sa carafe. Son regard perçant cherchait celui d'Olivier.

— Je m'étonne qu'une telle passation de pouvoir ait été réglée de façon aussi... naturelle. Renoncer à un trône, désigner un successeur, laisser son royaume d'origine... Cela n'a-t-il jamais créé de problème ? De contestation ? De rivalité ? demanda-t-elle avec la précision chirurgicale qui caractérisait ses interventions diplomatiques.

Olivier la regarda un long moment, comme pour peser la portée de sa réponse. Puis il s'adossa dans son fauteuil, sa main valide reposant sur l'accoudoir, et parla d'une voix qui avait retrouvé la sérénité du général qui maîtrise son sujet.

— Non, Mei-Ling. Et pour comprendre pourquoi, il faut remonter plus loin que les treize siècles de nos relations officielles. Il faut remonter aux quinze siècles qui les ont précédés.

Les dragons, qui s'assoupissaient, relevèrent la tête. Sibylle, qui connaissait sans doute la suite, croisa les mains sur ses genoux, les yeux brillants. Margot posa son verre. Sylvie, à côté d'Olivier, s'était légèrement tournée vers lui, le regard attentif.

— Durant les quinze siècles qui ont précédé nos retrouvailles avec Sylvaria, expliqua Olivier, le peuple de Valoria avait tout oublié de ses origines. Tout. Il avait oublié que nous et les Sylvariens n'avions jadis formé qu'un seul peuple, avant que les cataclysmes et les siècles ne nous séparent. Le peuple l'avait oublié. Mais l'aristocratie, les lettrés et les dirigeants, eux, n'avaient jamais oublié. Durant tout ce temps, pendant quinze siècles, c'est eux qui avaient orienté les efforts de Valoria, qui avaient maintenu le cap, qui avaient sans cesse encouragé le perfectionnement des techniques de construction navale et de navigation, envoyé nos navires toujours plus loin. Tout cela dans le but de retrouver les descendants de nos ancêtres. Et ces efforts furent couronnés de succès.

Il marqua une pause, laissant le poids de ses mots s'installer dans le silence du salon bleu.

— Aussi, lorsque des relations s'établirent avec Sylvaria il était naturel, dans l'esprit des dirigeants, que des unions entre les deux peuples fussent prononcées. Pour un aristocrate valorien, prendre une Sylvarienne pour femme n'était pas une chose ordinaire ni anodine. C'était une cause de fierté. Une fierté profonde. Car c'était achever de rétablir de la plus irrévocable des façons, le lien que les siècles avaient rompu. Même si cela signifiait, le plus souvent, ne plus revenir au pays. Quitter Valoria pour Sylvaria, c'était revenir à la source et quelque chose qui était très bien vu, tant par les dirigeants que par le peuple qui avait œuvré des siècles durant pour atteindre cet objectif. Dire d’un homme qu’il était « parti à la Sylvarienne » n'était pas synonyme de désertion, mais d’accomplissement.

Flamme, pensif et les yeux à demi fermés, lâcha :

— Grrr (Traduction approximative : « Tout ça pour fonder sa famille... c'est long, mais ça vaut le coup. »).

Long, sans bouger, fit :

— Grôô (Traduction approximative : « Mmm... l'amour qui traverse les siècles... c'est beau... et ça donne faim... »).

 

***

L’Histoire de Sylvie La Vigoureuse et de Jean Le Téméraire

Sibylle, visiblement toujours inspirée par les eaux-de-vie et les liqueurs, et emportée par le flot de ses propres souvenirs, ne put s'empêcher de reprendre la parole, se surprenant elle-même. Elle se redressa encore un peu plus dans son fauteuil, comme si elle montait sur une estrade pour délivrer un oracle.

— Vous savez mes amis, ces quatre unions ne sont pas toutes égales dans la mémoire de nos peuples. La dernière, et plus récente remonte à un peu plus de trois cents ans. C'était en l'an 4105, lorsque le Prince Héritier Pascal de Valoria épousa la deux cent trente-cinquième porteuse du Nom de la Sainte Sylvie. Une union harmonieuse, certes, mais qui s'inscrivit dans la continuité de nos traditions, poursuivit-elle d'une voix qui tremblait légèrement d'émotion.

Elle marqua une pause, laissant le silence s'installer, puis son regard s'illumina d'une intensité nouvelle.

— Mais si l'on parle de celle qui marqua le plus l'histoire, la grande comme la petite, celle qui fit trembler les chroniqueurs et chanter les bardes, c'est incontestablement la seconde. En l'an 3412. L'union de la Princesse Sylvie cent quatre-vingtième porteuse du Nom, surnommée « La Vigoureuse » pour la force de son caractère et la puissance de son règne, avec le Prince Héritier Jean de Valoria.

— Jean ? répéta Margot, les yeux écarquillés. Lequel ?

— Jean le Téméraire. Celui qui... enfin, celui qui est passé à la postérité sous ce nom, précisa Sibylle avec emphase, bien qu'elle eût préféré ne pas laisser transparaître autant de chaleur dans sa voix.

Ses joues commencèrent à rosir légèrement sous le regard de ses amis.

En écoutant Sibylle, les réactions furent un mélange d'étonnement, d'admiration et de curiosité amusée.

Les dragons ne purent retenir leurs commentaires.

— Grôô ! lâcha Long, les yeux mi-clos (Traduction approximative : « Jean le Téméraire ? Moi, je suis Long le Téméraire ! Je traverse les pièces sans même voler ! »).

— Grrr ! renchérit Flamme, toujours allongé sur le dos (Traduction approximative : « Mmm... une histoire d'amour qui traverse les siècles... c'est mieux qu'un c-drama. Raconte la suite, Sibylle. Raconte comment ils se sont rencontrés. »).

Mei-Ling, elle, observait la Damoiselle avec un intérêt renouvelé, un sourire énigmatique aux lèvres. Elle connaissait Sibylle comme une gardienne rigide des convenances, une ombre discrète et efficace, mais elle n’avait jamais vraiment pu comprendre d’où lui étaient venus ses penchants romanesques, qui s’étaient par la suite épanouis en un amour épistolaire avec Li-Bai. La voir ainsi, vibrante, presque rayonnante en parlant de ces amours anciens, lui donnait une nouvelle dimension.

— C'est fascinant. Ce « Jean le Téméraire »... « Sylvie la Vigoureuse »… il doit y avoir des histoires magnifiques derrière ces surnoms, murmura Mei-Ling.

Sibylle se raidit légèrement, cherchant ses mots pour ne pas avouer sa passion secrète, mais se rendant compte trop tard que son élan l’avait entraînée trop loin. Elle connaissait la suite de l’histoire évidemment, mais comment pouvait-elle raconter de telles choses ? Et comment justifier son attrait pour tout cela ? Son embarras était palpable.

— L'histoire... l'histoire est ce qu'elle est. Les chroniques sont claires. Le reste... n'est que spéculation, répondit-elle avec une précipitation qui trahissait son trouble.

Sylvie, quant à elle, regardait Sibylle avec une tendresse infinie et une pointe de fierté. Elle voyait là une facette de son amie qu'elle n'avait jamais soupçonnée, une facette qui résonnait avec ses propres rêves de c-dramas et d'amours épiques.

— Tu es incroyable, Sibylle. Je ne savais pas que tu aimais autant ces histoires. C'est... c'est beau de te voir comme ça, dit-elle doucement.

Sibylle, sentant les regards se poser sur elle avec une bienveillance qui accentuait son embarras, se contenta de hocher la tête, un sourire timide et gêné aux lèvres, incapable de répondre à ce compliment. Son empressement à détailler les dates et les noms avait peut-être dépassé les bornes de la simple érudition protocolaire. Ses joues s'empourprèrent violemment, et elle baissa les yeux sur ses mains, cherchant désespérément un moyen de se replier dans le silence.

Olivier, lui, écoutait avec un mélange de fascination et d'amusement. Il avait toujours connu Sibylle comme une figure de l'étiquette, sensible, calme et prévisible. La voir ainsi, les yeux brillants, la voix chargée d'émotion, lui rappelait que derrière chaque personnage de la cour se cachait une histoire personnelle, une passion secrète.

Mais voyant aussi le trouble de la Damoiselle et comprenant qu'elle s'était laissée emporter par une histoire qu'elle chérissait en secret, il décida de prendre la parole pour la sauver de son embarras. Un sourire malicieux étira ses lèvres, et il se tourna vers ses amies avec l'air de celui qui va révéler un secret bien gardé.

— Jean le Téméraire, répéta-t-il en souriant, amusé.

— On pourrait se demander si mon ancêtre était aussi courageux que les chroniques le disent, n’est-ce pas ? Alors laissez-moi vous expliquer, mes chères amies, pourquoi ces deux souverains acquirent des surnoms (il lança un regard complice à la Damoiselle) qui « firent trembler les chroniqueurs officiels et chanter les bardes dans les tavernes ». Car derrière la grande histoire, celle des traités et des alliances, se cache une petite histoire, bien… différente, qui a marqué l'imaginaire collectif de nos deux royaumes.

Il marqua une pause, laissant le suspense s'installer, tandis que Margot se penchait en avant, les yeux brillants de curiosité.

— La Princesse Sylvie cent quatre-vingtième porteuse du Nom, épousa à l'âge de vingt-six ans, en son premier mariage, le Vicomte Archibald de Montclair, Seigneur des Hauts Plateaux de l'Est, âgé de vingt-deux ans. Leur union, apparemment épanouie et sans histoire, dura six ans. Puis, un soir, Archibald décéda brutalement, emporté par une apoplexie soudaine, dans des circonstances... disons, peu claires, alors qu'il se trouvait dans les appartements de la Reine. Ils n'eurent aucun enfant.

Margot écarquilla les yeux.

— Oh ! murmura-t-elle. Des circonstances peu claires dans les appartements de la Reine ?

Olivier l’ignora.

— Inconsolable, la Reine finit par se remarier deux ans plus tard, avec le Duc Asdrubal de Sylvaria, Amiral de l'Océan Infini, qui était son cadet de treize ans. Il n'avait que vingt-et-un ans et elle trente-quatre… La différence d'âge fit hausser bien des sourcils à la cour, mais leur union semblait heureuse et sans nuage. Ils aimaient beaucoup chevaucher, parcourant les grandes plaines du sud, souvent seuls, tous les deux. Jusqu'à l'accident, six ans plus tard : Asdrubal fit une chute de cheval qui lui fut fatale lors d'une de leurs excursions en solitaire. Là encore, pas d'enfants, poursuivit Olivier avec un ton de conteur.

Sibylle, qui avait écouté avec une attention fébrile, semblait fascinée par la narration d'Olivier.

— La Reine fut à nouveau inconsolable et la cour était en proie aux rumeurs, mais à peine deux ans plus tard, elle épousa, à la stupéfaction générale et par décision royale, le Prince Jean de Valoria, tout juste âgé de vingt ans et qui était follement épris d’elle. Elle en avait alors quarante-deux ! Sans se soucier des ragots, des histoires ou de quoi que ce soit d'autre, ils se marièrent. Pour des raisons politiques, le Roi et la Reine de Valoria, les parents du prince Jean, n’y purent rien. La Reine Sylvie elle-même avait fait envoyer, moins de deux ans auparavant et pour la seconde fois, une flotte et des armées entières au secours de Valoria sur le point de succomber sous les attaques des Peuples du Nord.

Il marqua une pause.

— Et là, mes amies, la vraie histoire commence. Au bout d'à peine un an, la Reine mit au monde la future héritière du trône de Sylvaria. Puis, elle eut trois autres enfants dans les cinq années qui suivirent. Beaucoup craignirent un malheur, d'une sorte ou d'une autre, lors de leur sixième année de mariage, tant la réputation de la Reine était... disons, vivace. Mais rien de notable ne se produisit. La Reine vécut jusqu'à plus de cent ans, et le Roi Jean lui survécut encore dix-huit ans, s’éteignant à l’âge de quatre-vingt-dix ans.

Olivier conclut d'un air amusé, un clin d'œil complice adressé à Sylvie.

— Et c'est pour toutes ces raisons, mes chères amies, que cette Reine fut surnommée « Sylvie la Vigoureuse » et ce Roi « Jean le Téméraire ». Leur passage à la postérité les a auréolés d'une aura sulfureuse qui a traversé les siècles. On dit que la Vigoureuse avait un… appétit de vie qui défiait les lois de la nature, et que le Téméraire avait la témérité de défier les dieux pour l'aimer.

Le silence qui suivit fut brisé par un éclat de rire franc de Margot, qui se tenait les côtes.

— Oh là là ! « Sylvie la Vigoureuse » et « Jean le Téméraire » ! Je comprends maintenant pourquoi les chroniqueurs tremblaient ! Et les bardes, ils devaient avoir du mal à chanter ça sans rougir ! C'est... c'est incroyable ! s'écria-t-elle.

Sibylle, toujours rouge comme une pivoine, tenta de se défendre faiblement.

— Ce... ce sont des rumeurs, bien sûr, balbutia-t-elle. Des légendes populaires. Rien de plus.

— Des rumeurs ? Des rumeurs qui ont traversé mille ans et qui sont devenues des surnoms officiels ? Je pense que ces rumeurs contiennent une part de vérité, Sibylle. Et une part de vérité très... vivante. Je comprends aussi que cela ait définitivement fixé cette expression « partir à la Sylvarienne » dans l’imagination populaire… affirma Mei-Ling avec un sourire énigmatique, ses yeux pétillant de malice.

Sylvie, elle, riait doucement, remplie de tendresse et d'admiration pour cette facette inattendue de l'histoire de sa lignée.

— C'est magnifique, dit-elle. Une Reine qui a osé aimer, encore et encore, sans se soucier des conventions. Et un Roi qui a osé l'aimer, malgré l'âge et les risques. Epouser une Reine de vingt-trois ans son aînée, dont les deux maris précédents étaient morts, en bravant les conventions et les craintes de tous… C'est... c'est comme dans un c-drama, mais en mieux !

Olivier conclut au sujet du Roi Jean :

— Il fut « téméraire » en s'aventurant là où deux hommes avant lui avaient péri, comme un marin qui prend la mer en dépit des naufrages précédents. Et le fait qu'il ait survécu et prospéré ajoute à la légende : il a « vaincu le sort ».

Margot, qui ne s’était toujours pas remise, exprima le fond de sa pensée.

— Moi je dirais plutôt que Jean le Téméraire n'a pas seulement « vaincu le sort » et bravé la mort… mais aussi... les nuits de la Vigoureuse, ce qui est un exploit bien plus grand !

Olivier crût bon d’ajouter :

— Quoi qu’il en soit, cela n’empêcha pas cette Reine d’être reconnue par la postérité comme une grande Reine de Sylvaria. Sous son impulsion l’extraction minière et la métallurgie se développèrent considérablement, ainsi que la construction navale et les sciences de la navigation. Elle fut également une grande bâtisseuse. Nombre des constructions et ouvrages d’art qu’elle fit édifier sont encore debout de nos jours et c’est elle qui accéléra et acheva la construction des grands ports fortifiés sur la route de Valoria. Et enfin, c’est sur son ordre que fut dépêchée la seconde grande expédition de secours à Valoria.

 

***

Le jugement de l’Histoire

Les dragons, qui avaient écouté avec une attention non feinte, ne purent retenir leurs commentaires.

— Grrr ! lâcha Flamme, les yeux écarquillés (Traduction approximative : « Quarante-trois ans et quatre enfants en moins de six ans ? C'est de la magie noire ! Ou de la magie blanche ! Je ne sais pas ! »).

— Grôô ! renchérit Long, toujours allongé sur le dos, un sourire narquois aux lèvres (Traduction approximative : « Mmm... Sylvie la Vigoureuse... Jean le Téméraire... J’aime beaucoup ces deux-là. C'est plus drôle. »).

Olivier, voyant que l’embarras de Sibylle avait cédé la place à une curiosité amusée, sourit en levant les mains comme pour se défendre d’en avoir trop révélé.

— L’histoire, mes amies, est faite de grandes vérités et de petites vérités. Et parfois, les petites vérités sont les plus... savoureuses.

Les dragons, satisfaits de cette conclusion et constatant l’absence de nouvelles révélations explosives, se roulèrent sur leurs coussins, prêts à s’endormir, tandis que les cinq amis continuaient à bavarder, bercés par la brise nocturne et la douceur de cette nuit magique.

Ce dîner, une célébration de retrouvailles, s’était transformé en la soirée où Sylvie et Olivier avaient officialisé leurs fiançailles devant leurs trois amies les plus chères. Une annonce qui, selon Margot, allait désormais obliger Olivier à apprendre toutes sortes de compétences que la future Reine Sylvie exigerait impérieusement de son époux.

— Tu sais, Olivier, avec une Reine aussi « vigoureuse » que Sylvie, tu vas devoir faire preuve d’une « témérité » bien supérieure à celle de ton ancêtre. Alors réfléchis bien avant de « partir à la Sylvarienne » pour de bon ! lança Margot.

— Je suis prêt à relever le défi, même si je crains que ma réputation de « Roi Téméraire » ne soit liée désormais à ma capacité à survivre aux explosions d’envergure plutôt qu’aux exigences d’une épouse qui a déjà fait chuter deux maris avant moi… répondit Olivier avec un sourire en coin

Sibylle, toujours un peu rouge, ajouta avec un sourire timide :

— Soyez assurés que les chroniqueurs futurs auront du pain sur la planche. Si vous suivez la tradition, vous passerez à la postérité sous des surnoms qui feront rougir les bardes les plus aguerris.

— Dans tous les cas, je suis certaine que vous serez les souverains les plus aimés, les plus drôles, et les plus... inoubliables que Sylvaria et Valoria aient jamais connus, corrigea Mei-Ling avec un clin d’œil complice, tout en levant son verre.

Sylvie, rayonnante, serra la main d’Olivier.

— Tant pis. Sulfureux ou pas, tant qu’on est heureux, c’est tout ce qui compte.

Flamme, à moitié endormi, lâcha un dernier :

— Grrr (Traduction approximative : « Sulfureux ? Moi, je suis juste un peu fumant. Bonne nuit, futurs Rois et Reines ! »).

Long, déjà ronflant, ajouta :

— Grôô (Traduction approximative : « Mmm... des Rois et des Reines... et des dragons... tout le monde est content. »).

 

Et ainsi, sous la lune d’été, entourés de leurs amis et de leurs dragons, Olivier et Sylvie continuèrent à écrire leurs propres chapitres, promettant à l’histoire des royaumes frères une nouvelle ère de bonheur, de rires, et peut-être, une légende encore plus savoureuse que celle de leurs ancêtres.

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