L’Entre Deux
Mi mars, tout est réglé, rien n’est réglé.
Dans le train qui me ramène de Val d’Isère, je dresse la liste de ce que j’ai fait depuis un mois pour préparer mon déménagement.
C’est rapide, je n’ai rien fait.
Je suis un procrastinateur de nature : un concours à rendre ? Quoi de mieux que de finir la veille au milieu de la nuit. Un voyage à organiser ? Tant pis pour le prix des billets pris au dernier moment. Un appartement à chercher à l’autre bout de la France ? Je le trouverai juste à temps. Ce n’est pas parce que je change de vie que je dois changer qui je suis.
Alors… Je procrastine.
Il n’y a qu’au bureau que le changement est tangible : mes collègues m’envient superficiellement « T’as de la chance Jean, t’as de la chance… », je dis au revoir à mes clients « Nice ? quelle drôle d’idée ! ». Je maintiens tant bien que mal une façade professionnelle pleine de sérieux alors que tout m’indiffère désormais. Il n’y a que Michèle qui ne soit pas dupe « Jean, tu pourrais au moins faire semblant ».
Crois-moi Michèle, je fais semblant.
Les réunions de passation de projet s’enchaînent, je déverse mes connaissances et mon savoir à mes successeurs désignés, je rédige des notes, je classe mes archives (en réalité, je supprime presque tout). Je fais même passer les entretiens à mes remplaçants potentiels « Alors monsieur/madame, je vous préviens, c’est un poste difficile. Pourquoi vous et pas un(e) autre ? »
Les semaines défilent, Michèle me presse, Michèle m’essore, Michèle se venge.
À côté ? Je sors, je bois, je danse, j’enchaîne les garçons. Étienne trouve que je rayonne : ma vie parisienne s’achève en apothéose.
Et puis un mardi matin d’avril, un peu avant neuf heures, un message lance le compte à rebours.
« Bonjour Jean, j’espère que vous allez bien. Pour votre dossier, il me faudrait votre adresse à Nice. Pensez aussi à faire votre carte de transport. Herman voudrait également que vous puissiez lire quelques documents avant votre prise de poste. Je vous fais suivre tout ça par mail. Bien cordialement, Cristina »
Juste avant midi, je réserve mes billets d’avion pour le weekend suivant avec une nuit d’hôtel. Avant la fin de ma journée de travail, mon dossier locataire est complet, vérifié, prêt à déposer.
— Attends, Jean… Quoi ? Tu t’es sorti les doigts ?
Étienne est avachi en face de moi sur la banquette rouge du petit bar en bas de chez lui, un coca zéro à la main.
— Viens avec moi ! Ça sera fun et j’ai une chambre pour deux.
— Non, je peux pas ce weekend. Et j’ai pas de thune pour les billets.
— Lâcheur.
— Moi ? Arrête, c’est pas moi qui vais habiter à huit cent kilomètres… Envoie-moi des photos des apparts quand tu visites, je suis curieux. On sort quand même vendredi soir ?
C’est donc avec une légère gueule de bois que j’embarque dans un vol Air France pour Nice le samedi matin un peu avant sept heures. En bouclant ma ceinture à la place 24 A, je décide avec moi-même que je ferai pas d’autre aller-retour. Ça sera l’un des trois appartements dont j’ai réussi à programmer une visite.
Un Doliprane et un verre d’eau, nous décollons. Je me réveille quand nous roulons sur la piste, à Nice.
Je ne peux pas réprimer un sourire en traversant la place Masséna. Les façades rouges, le sol en damier, la lumière du matin, le bruit d’un avion, je vais habiter ici, je peine à contenir mon excitation, j’ai envie de sauter.
J’ai le temps de me balader et de prendre un café en terrasse ; ma première visite n’est qu’à onze heures dans le centre ville.
J’arrive juste à l’heure au pied d’un immeuble Belle-Époque à l’angle de deux rues commerçantes. Une petite femme finit sa cigarette appuyée sur la porte. Il s’agit de faire bonne impression : je range mes lunettes de soleil et je chausse mon sourire.
— Bonjour monsieur B, vous avez tout votre dossier comme convenu ?
Elle feuillette rapidement le dossier que je lui tends, prend une page en photo, me regarde, tourne les pages. Elle joue avec son stylo, je regarde passer les voitures en lui souriant légèrement.
— Ok, c’est complet. Vous êtes ma première visite.
La hauteur sous plafond, les moulures, le parquet, le salon en angle, le balcon de la cuisine, la vue sur les palmiers, c’est une évidence. Et cette lumière qui inonde toutes les pièces par les larges fenêtres. Je pense à mon appartement parisien, sombre, sur cour.
— Vous avez un très bon dossier monsieur B. Donc si l’appartement vous plait, il est pour vous.
J’accepte évidemment.
Je la salue sur le trottoir. Il est onze heures vingt, je remercie ma bonne étoile, j’ai envie de parler. J’appelle Étienne.
« Déjà ? Putain t’as vraiment du cul Jean ! Tu vas voir les autres quand même ? »
Les deux visites de l’après-midi ne me donnent aucun regret. C’est soit lumineux et bruyant, soit grand et sombre.
Je regarde le soleil se coucher depuis la plage. Les galets sont chauds sous mes pieds nus, le bruit des vagues accompagne mes pensées. J’y suis : l’appartement est trouvé, il ne me reste que trois semaines de travail à Paris. L’émotion monte, le ciel rouge est traversé par la traînée d’un avion, je suis soulagé, vidé même. Je ne sens plus mon corps, ma respiration s’accélère.
Je pleure.
💬 Commentaires 3
Un départ et une arrivée (presque) sans accroc ;)