La Villa

📖 L’Agence ✍️ Yves_Bernard 📝 1232 mots

Il n’est même pas neuf heures et je suis déjà trempé, mes draps sont trempés, mes oreillers sont trempés. Encore une nuit sans sommeil. Je tourne la tête, le petit anglais que j’ai chopé la veille sur une application dort encore.

En me levant, je me promets de ne plus accepter que les mecs restent dormir chez moi. J’ai passé l’âge de faire semblant et je préfère l’impolitesse à cet inconfort. Surtout le weekend. J’espère qu’il partira vite.

Pendant que je me fais couler un café dans la cuisine, je surprends le regard d’une voisine sur un balcon de l’immeuble d’en face. Elle me fixe, je détourne les yeux. Une de plus qui m’aura vu à poil le matin. Ça m’indiffère.

Ma tasse à la main, face à la porte-fenêtre, je repense au boulot. Je ne pense presque qu’à ça depuis que j’ai commencé, même en baisant je réfléchis à cette agence où je n’ai aucune marque et à ces collègues que je ne connais pas. Cette nuit, pendant que l’Anglais s’affairait, je revoyais ce que Marina m’avait présenté la veille, je mesurais tout ce que je devrais refaire pour avoir un truc présentable lundi. Et Herman qui semble s’en foutre.

Mon téléphone vibre. Un message d’Étienne.

« T’as prévu quoi ce week-end ? Baise autour du monde ? »

Je souris. Il me manque.

Hey, Jean! Good morning.

Je me retourne, surpris. L’Anglais est debout dans l’encadrement de la porte, il a l’air un peu gêné, gauche. Il accepte le café que je lui propose – je suis bien trop poli – il sourit sans me lâcher des yeux.

Je n’ai aucune envie de lui parler. Dans ma tête défilent les images de la villa de Beaulieu, les grandes pièces blanches, les vues sur la baie, la terrasse en surplomb de la voie ferrée, les vitraux de la tourelle, le damier du dallage de l’escalier… Je dois y retourner.

What are your plans today? Do you want to hang out? We could…

Non Daniel (ou Paul ? ou Sean ? Peu importe). Je n’ai pas le temps pour ça et je n’en ai aucune envie d’ailleurs. Je dois bosser, j’ai une villa, tout à refaire et je suis en période d’essai. Je n’ai pas le droit à l’erreur et même si j’ai mal à l’estomac, il me faut un autre café. Et aussi, je voudrais être seul chez moi. Donc s’il te plait, remets ton caleçon, le reste et file.

Évidemment ma politesse maladive m’a empêché de dire tout ça. J’ai dû concéder quelques baisers mais je n’ai pas trop mal manœuvré puisque j’ai évité les viennoiseries et la douche commune. Après un rhabillage beaucoup trop lent au regard de mon impatience, il part enfin, convaincu qu’on se reverra.

En buvant mon deuxième café, je le vois s’éloigner depuis mon balcon, sous l’œil toujours attentif de ma voisine.

 

Dans la douche, mon cerveau bourdonne, les idées s’enchaînent. C’est toujours comme ça, ça vient quand je ne peux pas noter. J’essaie de tout retenir, j’imprime mentalement, je ressasse volontairement. Mais dans la buée, j’oublie. Ne reste qu’une impression, un sentiment diffus que je tâcherai de transformer en concept. Je m’essuie et m’habille à la hâte. Je jette une serviette, mon ordinateur, un carnet et des feutres dans mon sac à dos et, après avoir récupéré les clés de la villa à l’agence, je cours à la gare.

Il est tout juste onze heures quand je pousse un portail en fer forgé sur les hauteurs de Beaulieu.

 

Le jardin n’est plus entretenu, des pins, des palmiers, les massifs débordent, les marches sont fissurées, cassées. L’odeur est entêtante, la fin du printemps, c’est une explosion. Et puis, au détour de l’escalier, la façade apparaît, blanche, finement ciselée et rythmée de larges fenêtres que des persiennes obstruent.

Je traverse la terrasse sur laquelle poussent quelques mauvaises herbes. Les dalles de marbre sont en mauvais état, il faudra tout reprendre. Avant d’ouvrir un volet, je me retourne, la vue me coupe le souffle : on voit la côte du Cap Ferrat à Bordighera. Je reste là, immobile, à contempler quelques minutes.

L’intérieur est décevant. Tout a été refait dans les années quatre-vingt, c’est sans charme, encombré et sale. Pourquoi avoir mis des faux plafonds ? Les moquettes des chambres sont tachées et les robinets dorés des salles de bain donnent un ton vulgaire que les motifs du carrelage ne relèvent pas.

Je parcours les pièces, j’ouvre toutes les fenêtres, tous les volets. Je touche les murs, je monte, je redescends. Je photographie peu, je ne note rien. Je m’assois contre un mur du vestibule face à une porte-fenêtre ouverte par laquelle je vois la mer. Le silence n’est perturbé que par le passage des trains qu’on entend au loin.

Je me réveille en sursaut. Rien n’a bougé, la vue me happe de nouveau.

Je replonge la villa dans le noir pièce après pièce, et, avant fermer le dernier volet je contemple le grand escalier miraculeusement épargné par le saccage des rénovations précédentes. Une évidence, j’en ferai le cœur du projet.

Je verrouille le volet et après un dernier regard sur le panorama, je m’engage dans l’escalier.

 

Il n’est pas quinze heures quand j’arrive dans le centre de Beaulieu. Je me sens léger, je n’ai pas envie de rentrer. Mes idées ont sédimenté pendant que je marchais, j’ai les orientations de ma présentation mais je me connais, ça doit encore reposer dans un coin de mon cerveau avant que ça ne soit complètement mâture. Alors seulement, je pourrai m’y mettre. Dimanche soir probablement, au pied du mur, sans fioritures.

Le bus me dépose sur un parking au bord de la basse corniche. Après avoir grignoté sur la terrasse ensoleillée d’une boulangerie, j’ai décidé de tester les criques dont on m’a parlé, des petites plages de gravier à l’écart de la foule.

Je m’engage sur le sentier escarpé qui descend vers la mer, une succession de marches à l’ombre des arbres avant d’atteindre la première plage, celle des familles et des jeunes couples. Je la dépasse. Je remonte un escalier, poursuis sur le sentier des douaniers puis dans les éboulis. J’entends passer un train, juste au-dessus.

Enfin, j’aperçois la crique. Il doit y avoir une vingtaine de personnes, des garçons uniquement. Beaucoup sur les graviers, quelques-uns dans l’eau.

Je pose mon sac au pied de la falaise, le plus possible à l’écart des autres. Il fait encore chaud, je suis couvert de la poussière du chemin. Ma serviette étalée, je m’allonge à peine une minute avant d’aller me baigner. Tout mon corps se contracte en sentant l’eau froide glisser sur ma peau encore chaude. Quelques brasses et je peux me laisser flotter, le visage face au ciel, les yeux fermés, me laisser aller, me détendre.

Je ne sors que quand je commence à avoir froid. La plage est clairsemée désormais, les parasols sont rangés. Le soleil est passé derrière la falaise, on n’entend que le roulement des vagues sur les galets.

Je ne pense à rien.

Au loin, des murmures me parviennent et puis des bruits de pas sur les graviers. Je relève la tête de mon carnet, un garçon s’approche. Je me vide, je suis figé et, pour la première fois de l’après-midi, parfaitement conscient de ma complète nudité.

— Monsieur B ! Vous allez bien ?

C’est Antoine.

💬 Commentaires 8

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robert_dubois • 5 jours, 4 heures
Zut, c'est qui Antoine ? On le connait ?
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Yves_Bernard Auteur • 5 jours, 4 heures
Oui !
Il est dans le chapitre précédent
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robert_dubois • 5 jours, 2 heures
J'ai cherché et j'ai fini par retrouver : un jeune architecte de l'agence, mails il n'était que mentionné en passant...
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Yves_Bernard Auteur • 4 jours, 13 heures
Voilà. C'était volontaire que ça soit discret, mais il est tout de même prénomé !
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Aurelian3310 • 5 jours, 5 heures
Vraiment ces anglais... incapable de filer à l'anglaise !
Voyez, Jean, pourquoi une notice à l'intention des galants est utile.
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Yves_Bernard Auteur • 5 jours, 4 heures
🤷🏻‍♂️
C’est pas ma faute
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Aurelian3310 • 5 jours, 4 heures
Que cela vous serve de leçon ! Incorrigible canari !
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bcome • 5 jours, 5 heures
Peut être enfin l'occasion de lier avec un collègue de travail… Enfin si Antoine ne passe pas là par erreur !
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