L'esquisse
Vendredi, enfin.
Je bois mon café en boxer, debout sur le petit balcon de ma cuisine. La légère brise me donne la chair de poule, la nuit a été chaude, j’ai mal dormi.
En réalité, je dors mal depuis une quinzaine de jours, depuis que je suis à Nice. La chaleur et les moustiques y sont pour beaucoup, le travail aussi. Au milieu de la nuit, je contemple le plafond en repensant à ma journée : les heures silencieuses sur mon ordinateur, les mugs de café bus en regardant passer les voitures par la fenêtre, les déjeuners solitaires sur la plage, les quelques phrases me concernant entendues à la volée.
J’ai été me présenter à tout le monde, quelques mots sur moi, des questions sur eux, des retours inégaux et un sentiment mitigé. Ils sont polis bien sûr, mais je ne retrouve pas l’ambiance de camaraderie de mon agence parisienne, chacun sa tasse, pas de viennoiseries partagées le matin, pas de bières le soir, jamais d’éclats de rire. Nos conversations se limitent à des sujets strictement professionnels, ils s’obstinent à m’appeler monsieur et à me vouvoyer.
Le soir, je fais du sport. J’ai retrouvé une salle près de chez moi, j’y vais presque tous les jours. Je mange sainement, je ne bois pas d’alcool, je bronze.
Je n’ai jamais été aussi beau.
Alors, presque chaque soir, je couche avec des touristes de passage rencontrés sur les applications. Un couple d’Écossais, des Italiens, un Égyptien, mon premier Australien… Je devrais tenir un carnet de bord. Mon lit est un hall de gare et je visite des chambres d’hôtels.
J’appelle Étienne tous les soirs, je pense qu’il n’est pas dupe du compte-rendu que je lui fais mais il me rassure.
Il ne sait pas que depuis dix-sept jours, j’ai pris tous mes repas seul.
Mon café fini, je retourne dans ma chambre, je me brosse les dents face au miroir, je ne me lâche pas des yeux. Puis j’enfile un pantalon et une chemise que j’avais préparée la veille. Je lace mes souliers avant de fermer ma porte. Dans l’ascenseur, je vérifie ma barbe et j’ajuste ma cravate. Quitte à être monsieur B., autant en avoir l’élégance. À tout juste neuf heures, je suis en bas du bureau.
Un carnet de plans m’attend sur ma table avec un post-it rose « Monsieur B, pour relecture, Marina ». Je vais prendre un café.
Dans la cuisine, toujours les mêmes regards sur moi, les conversations qui s’arrêtent, les sourires un peu figés. Le temps que je me serve, presque tout le monde est parti. Il ne reste qu’un jeune architecte.
— Ça va ? Vous vous plaisez monsieur ?
— Appelez moi Jean s’il vous plait, j’ai l’impression d’être un vieillard sinon. Antoine c’est ça ?
Il sourit.
— Je prends mes marques, c’est différent. Mais les projets sont vraiment magnifiques.
— On est content que vous soyez arrivé, ça va nous secouer un peu, c’est cool. Bonne journée.
Je le regarde sortir de la pièce en songeant qu’ils ont une bien étrange manière de montrer qu’ils sont contents… Je fais tourner mon café dans mon mug quelques instants. Je me resserre.
Je parcours les plans de Marina. Rien ne va… Enfin rien ne me va. J’ouvre la messagerie interne et je commence à rédiger un message. Juste avant d’envoyer, j’efface. Je fais craquer mes doigts, je prends les plans et je me lève.
Elle chantonne à son poste avec un casque sur les oreilles, je distingue plusieurs fenêtres sur son écran, elle ne fait pas que travailler. Elle semble surprise de me voir, elle mord sa lèvre inférieure en retirant son casque..
— Marina, j’ai regardé ce que vous m’avez déposé sur mon bureau, on peut s’en parler dans une salle de réunion ?
J’étale les plans sur la table en bois de la salle vitrée située près de l’entrée. Je ferme la porte derrière elle.
— Asseyez-vous Marina.
Elle est un peu rigide, assise à côté de moi, les deux mains sur le plateau. Je remarque sa manucure, des ongles longs, une scénette de vernis et de paillettes différente sur ses dix doigts. Comment peut-elle dessiner ?
Après une grande inspiration, je caresse ma cravate, je la regarde dans les yeux. Elle me fixe.
— Alors, je suis un peu embêté parce qu’on ne se connaît pas encore, mais c’est pas comme ça que je voyais les choses. Déjà, sur la méthode, j’aurais préféré que vous veniez me voir plutôt que de déposer ça comme ça sur mon bureau. Je sais pas d’où ça sort, il n’y a pas de note d’intention, c’est un peu aride.
Elle se redresse, pose ses mains sur ses cuisses. J’entends le battement de son pied, rapide.
— Sur le fond, je suis désolé mais je comprends pas le projet. On est en esquisse, on s’en fout de la place des prises ou du calepinage du carrelage des toilettes. C’est quoi le concept ? On la vit comment cette baraque ? C’est quoi le lien avec le jardin ? Y’a des vues de malade sur la côte et sur la montagne, comment on cadre ça ? À ce stade, je voulais pas des plans moi, je voulais des croquis, des intentions. À ce prix là, c’est pas un pavillon de banlieue qu’on propose, il faut un truc en plus. Le banquier, il faut qu’il puisse crâner à la machine à café dans sa tour de La Défense. Et là, on y est pas.
Elle déglutit et replace ses cheveux derrière ses oreilles. Je sais que je dois arrêter là.
— Bon, on le voit lundi après-midi sur place, on a le temps de reprendre ça. Je vous laisse me faire deux ou trois propositions avant la fin de la journée et on s’en reparle avant de partir.
En sortant, je remarque que tous les yeux sont sur nous, seuls les battements des brasseurs d’air rompent le silence. Et, à travers les plantes, Herman qui me regarde depuis l’encadrement de la porte de son bureau.
Je retourne m’asseoir à mon poste, Marina entre directement dans les toilettes et, rapidement, Cristina la rejoint.
Le bruit des claviers reprend. Je sais que je ne me ferai pas d’amis ici.
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À contrario dans le Nord, un abord froid, mais le coeur sur la main et des amitiés solides.
Cliché peut être, mais je l'ai vécu.