Chapitre 11: Landry
Les toiles ont toutes été confirmées par un galeriste. Ce sont les œuvres de Séverin Morias ou en tout cas de magnifiques copies.
La piste se dirigeait vers ce Morias. Le tueur tuait en son nom. Ses mots étaient clairs.
Une agente sortit du bureau de Tae, sans doute pour lui reconfirmer ce qu’elle nous avait révélé un peu plus tôt en revenant du centre. J’observais un des anciens amis de mon père y entrer. J’avais beau me creuser l’esprit, je ne comprenais pas le pourquoi du comment. Ça ne tournait pas rond. Pourquoi tuer ces hommes ? Qu’avaient-ils en commun avec le maître ?
Deux morts de plus en une seule nuit avaient tout accéléré. Tae, convoqué à tour de bras. Mon père serait le suivant. Il devrait recevoir sa convocation dans la journée. Qu’aurait-il à dire ? Je le suspectais d’avoir un lien avec ces morts, c’était plus fort que moi. Je regardais mon père comme un éventuel coupable. Peut-être avais-je envie qu’il le soit pour qu’il soit puni de cette vie qu’il m’a paru vivre loin de moi et de notre famille.
Je continuais à écrire mon rapport sur une bagarre de voisinage alors que mon regard ne cessait de se poser sur la porte du bureau de Tae.
— Eh ! Landry ?
Je me tournais vers mon collègue de bureau.
— Tu sais quoi à propos de ces types du club ? Il parait que ton père en fait partie.
Je soupirais en m’adossant à ma chaise. Mes doigts quittèrent les touches de la machine à écrire.
— Eh bien, je sais que je ne les ai jamais appréciés, comme beaucoup d’autres personnes de mon entourage, seulement mon père les pensait incompris. Je crois qu’il a découvert, il y a peu, qu’il s’agissait bien d’imbéciles et de prétentieux.
— Mieux vaut tard que jamais.
Il croisa les bras et donna un coup d’œil à la porte du bureau.
— Les deux autres types qui ont été convoqués ne m’aspiraient rien non plus. On sent qu’ils ont des choses à se reprocher. L’inspecteur aura lu en eut. Il parait que les deux premiers types ont tenu le même discours à peu de mots près. C’est le grand Blade qui me l’a dit.
Le grand Blade épaulait Tae en retranscrivant les réponses des convoqués. Il écrivait plus vite que n’importe qui. Lui avait eu l’autorisation de rester dans le bureau, alors que moi je devais retourner à des affaires stupides de voisinage. J’en voulais à mon père d’être mêlé à cette affaire. J’avais la sensation qu’il me mettait des bâtons dans les roues et cela me crispait tout entier.
— Ces hommes ont peut-être fait quelque chose, mais ils sont bien des victimes. Yvoir leur en veut.
— Yvoir ? me reprit-il avec un haussement de sourcil.
— Le tueur…
Mon collègue resta raide pendant un laps de temps.
— Landry, fais gaffe à ce que tu dis. On n’appelle jamais un tueur par son nom, peu importe s’il s’agit d’un emprunt et de son vrai nom. Depuis l’affaire de Falan, il faut mesurer ses paroles. Tout le monde peut devenir suspect et toi, tu as ton père mêlé à une affaire de meurtre relativement sordide.
Falan était un jeune officier. Il avait la fâcheuse habitude de parler des tueurs en utilisant leur nom. Il se trouvait qu’il était de mèche avec l’un des plus vicieux tueurs de l’an passé. Il s’était fait tuer après avoir retourné sa veste. Quel mauvais choix. Je n’étais pas encore en service, je recevais mon diplôme et je fêtais mon bonheur de l’avoir acquis. L’affaire était encore dans beaucoup d’esprits.
— J’ai vu les photographies. On a affaire à un sacré machin. Il est malsain. Véritablement malsain. L’artiste peintre n’a rien d’une personne normale. Ne le rends pas accessible en l’appelant Yvoir.
Mon collègue se détourna de moi. Dans le service, on disait qu’il avait été le protégé de Falan. Certains étaient catégoriques : « Il n’est plus le gamin naïf qu’il a été auprès de l’officier. Maintenant, il se méfie de son meilleur allié. » Et comment le lui reprocher ?
Je contemplais encore une fois la porte du bureau de Tae. Une pensée me laissa frissonner, j’avais hâte qu’un nouveau corps soit retrouvé. Peut-être celui de Frendrish qui sortait à présent la tête haute, comme si rien ne l’incriminait. C’était sans doute le cas, seulement, Yvoir ne tuait pas ces types pour faire joli dans les coins de rue. Nous n’avions pas encore la certitude de pourquoi, mais nous savions que l’affaire avait à voir avec Séverin Morias. Et que tôt ou tard, l’un de ces types finirait par l’ouvrir.
Mes poings se serrèrent sur mon bureau. Un feu étrange me montait jusqu’au cœur. Je voulais, moi aussi, écouter et décrypter chaque palpitation formée par les veines sous la peau.
Demain… Que dira père ?
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