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En ouvrant la porte de chez moi, je me retrouvais nez à nez avec Lomdélia. Elle avait revêtu un manteau que je savais être un cadeau de son amant. Leur histoire durait. J’en étais heureux pour elle. Peut-être avait-elle trouvé celui qui l’aimerait. J’étais conscient qu’elle finirait par partir, et il y avait des chances, aussi, qu'elle me laisse les enfants. Après tout, je lui avais laissé ce rôle pendant des années. Combien de fois l’avais-je laissée seule avec nos enfants ? Comme si elle n’avait jamais eu d’époux pour partager sa vie et consciente de ce que des enfants représentaient.
Elle m’embrassa la joue et ferma la porte derrière elle. L’animosité avait fini par céder la place au lâcher-prise. On s’éloignait toujours plus, redevenant de simples amis.
Je déposais mes affaires sur le porte-manteau.
Bonifa, la femme à tout faire, me salua. Dally lui racontait une histoire passionnante, à n’en pas douter. La femme l’écoutait avec attention. Ma plus jeune fille ne me vit pas lorsque j’embrassai ses sœurs plus âgées autour de la table du salon. Elle avait encore la pureté des enfants qui ne savent rien et qui inventent des mondes tendres, bordés de lumières.
Ogarine accueillit mon baiser avec un sourire immense. Elle portait une robe élégante avec une fine dentelle. Mary-Lou avait dû la lui acheter pour l’obtention de son diplôme. Comment imaginer une jeune femme si coquette, apprentie dans un garage ? Ogarine avait toujours aimé mélanger les opposés. Sa sœur jumelle, elle, terminait la lecture d’un livre ésotérique. Elle tendit à peine la joue.
Agorine était douceur, silence et pudeur. Toujours caché sous des couleurs sombres et des vêtements amples. Elle était la plus sensible de la famille. Et quand je déposai mon regard sur elle, je me demandais si elle avait un jour eu à subir un quelconque comportement déplacé. Le lui demander l’aurait braqué, je le sais. Je la connais. Elle est ma fille.
L’exposition de Séverin m’avait retourné le cœur et la sensibilité comme à chacune de ses nouvelles collections. Vadigue était resté prostré sur une chaise. Il contemplait les dénotations de l’artiste. La première fois que j’y avais assisté, je n’avais pas pu en voir plus de la moitié. Aujourd’hui, j’avais pu m’imprégner.
— Alors, père, cette exposition ? Vous a-t-elle plu ? demanda Ogarine en feuilletant un livre technique de grosses voitures à réaction.
— Beaucoup.
Je tirai le journal vers moi, pour m’affranchir des dernières nouvelles.
Mon silence inhabituel après une expo laissa planer les regards de toute la famille vers moi. Vite, chacune de mes filles reprit ses occupations. Dally avait à peine agité la main en me voyant. Elle continuait à raconter son histoire à Bonifa. Je n’avais pas à douter que cette petite finirait devant une machine à écrire.
L’exposition.
Oui, Séverin m’avait renversé le cœur.
En me penchant sur ses œuvres, j’avais d’abord observé les grandes toiles, comme la première fois. Des scènes joyeuses. Celle d’une famille. Celle d’un apprenti pianiste. Celle d’une enfant dans les bras d’un grand-père et celle des amants… C’était tendre. Beau. Il y avait de la lumière, du soleil. Les coloris étaient clairs, presque pastel.
J’avais trouvé la disposition des autres tableaux étrange, aussi j’avais suivi les consignes, comme tout le monde, qui étaient notées à l’entrée et sur nos livrés.
Au-dessus des plus grandes peintures des moyennes. Plus centré sur une action. Elles étaient là pour dénoncer.
Les scènes m’avaient saisi. Les crimes odieux me hantaient encore.
Sous la représentation d’un vieux couple souriant et aimant, un acte sexuel forcé de l’homme envers son épouse.
J’avais continué, avec le pianiste et son tuteur.
Un lit avec un jeune adolescent à l'air absent, complètement nu.
Mon cœur s’était serré.
Les couleurs avaient perdu toute lumière. Elles étaient des éclats de violences silencieuses.
J’étais passé devant la fillette, les bras devant le visage, et son grand-père, la face cousue de colère, un bâton à la main.
J’avais à peine eu la force de me baisser pour voir le troisième rang de toiles plus petites encore. J’avais eu peur. Et pourtant, j’avais poursuivi dans l’ordre et la numérotation.
Il y avait la femme et ses bras enroulés autour d’elle. Elle se rhabillait. Aucune larme ne coulait de ses yeux. Elle était figée, cassée. C’était son quotidien.
Les peintures avaient un aspect d’esquisse. Il n’y avait plus que du noir et du gris pour interpréter les émotions vécues par les personnages.
J’avais glissé mon regard sur le jeune pianiste, sur la balustrade d’une fenêtre, un piano en miettes dans un salon luxueux. Un cadre plus loin, il y avait la fillette terrorisée par la caresse de sa mère.
C’était une cinquantaine de peintures qui nous renvoyaient au plus bas instinct, aux crimes qui ne seraient jamais punis, qui ne seraient jamais connus, dissimulés derrière les murs d’une maison, dissimulés derrière le silence de la peur.
Séverin avait mis de la lumière sur des horreurs. Voilà ce qu’était sa nouvelle exposition. Différente de ce qu’il pouvait proposer. Personne n’achèterait ces œuvres-là. Elles n’existaient que pour condamner, pour pointer les criminels d’un doigt artistique et les mettre devant les méfaits qu’ils n’auront jamais à payer.
À cette exposition, j’avais vu un vieil homme se décomposer en regardant le viol conjugal de la première colonne de tableaux. Ses yeux possédaient cet éclat de réalité projeté de l’inconscient vers une honte édifiante. Il s’était jeté aux pieds de son épouse et l’avait suppliée de lui pardonner ses si nombreux crimes envers son corps à elle. La femme avait pleuré en caressant le visage de son époux. Elle l’aimait et avait accepté un jour de se plier à ses désirs à lui, sans jamais parler des siens ou de sa souffrance.
Vadigue avait dû partir, trop sensible pour des œuvres si crues. Quant à moi, j’étais resté figé devant trois toiles. Celles de deux sœurs et du bon ami de l’une d’elles. Ils riaient ensemble. Dans l’ombre du tableau suivant, j’y découvrais la plus jeune sœur avec une main sur la bouche dans une pièce d’une maison, une porte mi-close pour cacher. Sa jupe longue était remontée si haut sur ses cuisses qu’on ne pouvait pas ignorer pourquoi le pantalon du jeune beau était si lâche.
Je n’avais pu baisser les yeux sur le dernier, pris d’une terrible vérité.
Dans cette exposition, les victimes étaient en grande partie des femmes.
En regardant mes filles, une à une, le journal en main, je sentis mes larmes couler. Est-ce que je pourrais leur épargner la possibilité de finir victimes ?
Je me tournais vers Agorine qui terminait son livre. Je me souvins de ce jour où le petit ami d’une de ses amies l’avait ramenée chez nous, par peur qu’elle ne fût la proie d’un agresseur. Je l’en avais remercié aimablement, oubliant de demander à ma fille pourquoi elle avait l’air si triste. À cette période, elle avait commencé à se renfermer, quittant ses amies, et ses couleurs. Agorine pencha la tête en m’interrogeant du regard.
— Papa ? Allez-vous bien ? Pourquoi pleurez-vous ?
Sa sœur se tourna vers nous, toute étonnée.
Je n’avais jamais pleuré devant mes enfants.
— Ce n’est rien. De la fatigue et, à ne pas douter, une allergie.
Agorine me proposa un mouchoir que je pris. Elle resta à me regarder. Je lui souris, à elle, à ses sœurs, à Bonifa. Je caressais la truffe de Marol qui venait de poser sa grosse tête de dragoulé sur ma cuisse.
— Reprenez vos occupations. Je vais très bien.
Je positionnais le journal afin de ne voir plus aucune d’elles.
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