Chapitre 1 : Ïeugres
22 ans plus tard – Fragrance – Francessia
J’avais appris à vivre dans un corps qui n’était pas le mien. Un corps que j’aimais toucher, que j’aimais regarder. Il me rappelait celui que j’avais aimé, celui que j’avais tué, celui qui m’avait trahi pour assouvir sa vengeance de lui-même. C’était une histoire de cœur abîmé… Une sottise entre beaucoup d’autres. Pour Sergueï, j’aurais pu rogner le monde de l’Envers et rester son ombre à jamais. Il aurait continué à tuer pour les manigances des puissants de mon univers et j’aurais doucement fermé la porte de son esprit afin de rester auprès de lui. Ne plus jamais retourner dans le noir, dans l’horreur, dans une existence qui aurait disparu lentement comme le monde d’en-dessous. Toutefois, je les rejetai de son propre corps et je suis devenu lui. Je suis devenu un être de couleur. Plus rien ne m’oblige à aucun contact avec mon véritable monde. Cependant ma nature est telle que je continue de tuer, parfois. Je crois le faire pour me prouver qu’aucun Tolémie ne parviendra à s’ouvrir peu importe les crimes commis. Je vis mon existence. Celle d’un ancien double démoniaque.
Un homme s’approcha de moi et contempla une esquisse faite au crayon gris. Celle encadrée dans une vitre de verre. Les murs de mes galeries d’art ne gardaient jamais longtemps leur mur vide. Jamais. Elles étaient prisées des collectionneurs et des artistes à la mode. Cette esquisse, nous la regardions avec attention, avec l’intensité de ceux qui veulent savoir pourquoi elle a été inachevée.
— Il y a de la douceur et du désespoir dans ce parterre de fleurs. On dirait qu’il garde un être cher avec secret et défaite.
Du coin de l’œil, j’observais l’homme. Son visage avait quelque chose de gênant, mais je ne lui en tins pas rigueur – moi qui portais la balafre d’un autre dont j’avais volé le corps, qu’avais-je à dire sur la peau imparfaite d’un autre ?
— Il est vrai, dis-je seulement, en passant mon regard sur la peinture d’une danseuse, à côté.
Voir cette étoile dans sa tulle étincelante me fit me souvenir du jour où j’avais tué Sergueï. Je me désintéressais de l’homme à mes côtés et de sa mélancolie à contempler l’illustration crayonnée. Il sentait la haine, le regret, la folie et le sang. Il n’était pas né de l’Envers. Et il n’avait le pouvoir que d’imaginer ses crimes et la créativité de les mener à bien. Mon instinct ne me trompe jamais sur ceux qui tuent.
Je haussais les épaules. Nous étions beaucoup de tueurs déguisés en personnes mondaines et rieuses dans ce genre de vernissage. Une grande partie des collectionneurs et des invités étaient des spécialistes des crimes mis sous silence. Peu importe la forme ou le style. Je n’avais besoin que de mon nez pour les deviner.
La danseuse figée dans cette toile avait comme un lien à l’histoire de ma vie. Il y avait cette ombre dans le fond qui se hissait sur les pans d’un rideau aux couleurs apaisantes. Il y avait ce personnage au loin, avec une expression mauvaise coincée sur le visage. Puis, il y avait cette danseuse peinte de lumière et dont les pointes saignaient.
Je fis le parallèle avec Séverin, ce danseur que mon cher Sergueï avait pris en grippe. Ce danseur détestable et pourtant si pitoyable. Il avait survécu au pouvoir de Sergueï, à sa tourmente. Il vivait encore, mais son sort m’importait peu, qui qu’il ait pu devenir. Le grand Séverin Morias. Peintre de renom. Ses toiles me plaisaient, sa vie, je m’en désintéressais. Après tout, j’avais dû tuer ma couleur à cause de lui.
Non, je me mens encore.
J’avais tué Sergueï pour échapper à mon propre monde. Tant que je ne possédais pas le corps de mon double, j’aurais été rappelé dans l’Envers. Et mon double perdait pied, et j’avais peur de retourner dans la noirceur de ma ville natale. Désormais, plus personne ne pourrait me rappeler de l’autre côté. J’étais libre ou presque. Né pour tuer les êtres de l’Endroit, je continuais mes quelques tueries et je voyais apparaitre quelques Tolemi, vestiges de mon monde, portes que mon peuple espérait voir s’ouvrir – afin d’investir le monde de couleur. Mon monde dépérissait, plus fort à chaque décennie. Lorsqu’il m’arrivait d’approcher un Tolémi, je sentais la vibration de mon monde. Il était plus faible encore que lorsque j’y vivais. Tuer. Il aurait fallu que je tue mille hommes et femmes par heure, pour que les portes s’ouvrent.
Je me servis un verre d’un alcool fort et me détournai du tableau. Penser n’était guère mon fort. Ça me tournait le cœur.
L’histoire du cordonnier était de l’histoire ancienne. Je ne voulais plus y penser, mais je sentais en moi un frisson, un lien qui ne s’était pas coupé. J’avais comme un espoir de voir naître au fond de moi l’âme de Sergueï. Qu’il me revienne.
J’avais le rêve de vivre à nouveau avec lui. Notre corps pour seule maison. Mais je ne devais pas l’imaginer. Sergueï n’était plus. Je voulais m’en convaincre.
Dans mon dos, l’homme au visage étrange me suivit.
— J’aimerais acheter l’illustration, savez-vous qui en est le propriétaire ?
Je lui montrais une femme au centre de la pièce, entourée de jeunes gens. On voulait capter l’attention de la femme aux cheveux gris, comme à chaque fois qu’elle dévoilait une de ses acquisitions de sa collection personnelle et très secrète. Elle, était une criminelle d’un autre genre que moi. Je tuais, elle, faisait miroiter pour obtenir ses moindres caprices.
— Si vous êtes doux avec elle, il se peut qu’elle vous l’offre, dis-je avec un désintérêt grandissant. Vous avez de beaux yeux et vous êtes jeune. Elle vous prendra peut-être pour amant le temps de s’amuser et de vous remplacer.
Cet homme cherchait quelque chose dans son illustration inachevée. Il cherchait un souvenir. Son regard ne m’avait pas trompé. Il ferait tout pour l’obtenir…
L’obtenir ou le récupérer.
On ne regarde pas une œuvre que nul n’a aperçue de cette façon.
Il avait déjà vu cette esquisse. Pourtant c’était la première apparition de celle-ci aux yeux de tous. Sa propriétaire garde parfois le mystère sur ses acquisitions. Elle en parle, mais ne les dévoile que pour se trouver de nouveaux poulains.
La concupiscence est forte dans ce monde. Je ressens le désir parfois. Il est plus meurtrier que la haine.
L’homme me passa devant. Son regard brilla du malheur. Il aurait l’illustration. Et il resterait habillé.
Je retournais à la contemplation de la salle de vernissage. J’en avais une cinquantaine dans tout Eurobia. Sergueï m’a un jour fait aimer l’art. Celle qu’on peint et qu’on esquisse.
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