Bruits de couloir

📖 Le chant de Loreleï ✍️ Enattendantlapluie 📝 2715 mots

Collège de Périgueux, novembre 1991 - février 1992. Loreleï, 14 ans.

Journal de Loreleï.

5 novembre 1991

Révolte !

Les adultes sont idiots : à cause des horaires surchargés, j’ai décidé de faire quelque chose.

On m’a dit d’aller au secrétariat, mais ce serait discuter avec une sourde.

Il ne me reste plus qu’à parler au principal.

Vivian me manque, mais je ne sais pas.

Je ne sais pas si ça vaut le coup de sortir avec lui, et en plus j’ai trop de travail (en ce moment, je devrais dormir pour rattraper mon sommeil perdu et pour bien travailler demain).

J’ai l’impression de tellement changer, tout est bouleversé, tout me révolte, tout m’indigne, j’ai envie de lever le bras pour chaque mot méchant, et d’embrasser le monde pour sa bonté.

Deux mondes se battent : la tête et le cœur, le froid et le chaud… (le yin et le yang).

Je crois que je suis de plain-pied dans l’adolescence.

7 novembre 1991

Encore une journée magnifique en perspective !

Je n’ai personne à qui parler de mon mal de vivre. Je n'ai que Zouzou. Bastien a d'autres soucis. Et puis de quoi je pourrais vraiment me plaindre ?

Peut-être vais-je ressortir avec Vivian, pour encore croire qu’il m’aime.

Hier, j’étais indifférente à tout, aujourd’hui, à la moindre réflexion : je pleure. Je mange par habitude, par nécessité. Tout me dégoûte, me fait horreur.

Jenny traitait Sarah de salope et de tous les noms imaginables, et maintenant, l’hypocrite lui lèche les pieds, de son cœur d’innocente.

Sarah est immonde, dégueulasse.

J’ai besoin d’elle seulement maintenant, avant, je pouvais me passer d’elle, c’est elle qui avait besoin de moi.

Elle ne me disait pas ce qu’elle avait, je restais quand même, je souffrais beaucoup de ce manque de confiance. Je restais.

Maintenant, je suis seule. Je dois sortir de la nuit toute seule, sans aide. Le mérite n’en reviendra qu’à moi.

Je ne serai plus jamais amie avec Sarah.

Une amitié finie.

La vie commence…

8 novembre 1991

Reine, Christelle et moi, on a été voir le principal pour discuter du trop de travail. Ironie, on va encore plus travailler de 9 h 30 à 10 h 30 !

13 novembre 1991

J’ai fait tout mon boulot et ça va plutôt bien.

Je suis seule à mourir. Personne ne tient à moi (même pas moi), mais on s’y fait.

Sarah est sûre que l’on redeviendra bonnes amies comme avant, moi pas.

16 novembre 1991

Hier, j’ai discuté avec Mme Dubie, on a beaucoup d’idées communes et cela m’a fait du bien de discuter avec elle.

Un fait très important : je commence à m’aimer.

J'ai pardonné à Sarah, on est d'accord pour ne plus adresser la parole à Jenny.

25 novembre 1991

Salut. Stop. Trop de boulot. Stop.

Je suis amoureuse. Stop.

Je sors avec (top secret, celui de troisième C) depuis une semaine. Stop. Tout va bien. Stop.

*

Alors qu’elle regagnait la salle des profs afin de faire des photocopies, madame Dubie tomba en arrêt devant le tableau d’affichage. Une page du catalogue La Redoute y avait été punaisée.

— Notre James est une véritable star !

Martine, sa copine prof de français, venait de surgir dans son dos.

— Il est mannequin ?

— Il faut croire ! Hier, c’est encore une lycéenne qui est venue le chercher en scooter. À ce rythme-là, il va se faire ramener en voiture par une étudiante !

— Il a redoublé, ça ne fait pas une grosse différence d’âge quand même, tempéra madame Dubie.

Bernard, le prof d’éducation physique et sportive, se mêla à la conversation.

— Vous savez ce que j’ai remarqué ?

Les deux femmes se tournèrent vers lui, intéressées.

— Ses copines sont toujours blondes.

— Tu n’as vraiment que ça à faire ! s’indigna faussement Martine.

Françoise, une pionne, débarqua les bras chargés :

— Les photos de classe sont arrivées !

Quelqu’un fit un peu de place en poussant cendriers, tasses de café et paquets de biscuits entamés. Chacun prit le paquet de la classe dont il était professeur principal. Millet regarda celle de la troisième D.

— La petite Durand était plus jolie en sixième.

Bernard surenchérit :

— La cantine lui profite ! Elle court avec la grâce d’un pachyderme !

— Tu es cultivé pour un prof de sport ! le taquina Martine.

Madame Dubie regarda sa photo de classe, puis fixa Millet.

— J’y pense… Pourquoi Loreleï a arrêté le latin ?

— Je n’en sais rien, j’en ai été très surpris. C’était une élève charmante, comme toutes mes puellae. Je déplore son abandon du latin. Je regrette surtout qu’elle n’ait pas eu la correction de m’en informer.

Madame Dubie fit glisser photos et photocopies dans sa sacoche en cuir usée, avant de regagner sa classe. La porte restait ouverte sur le couloir, aérant un peu la salle surchauffée. La professeure, penchée sur ses corrections, entendait les élèves arriver et discuter. Sans être volontairement indiscrète, elle aimait saisir leurs échanges. Benoît rouspétait contre la cantine : trop de légumes bouillis et de viande non identifiable. Sandrine salua d’un tonitruant « TVA bien ? » Le bruit des sacs jetés contre le mur.

— Loreleï ! Tu as vu que Cyrano passe à la télé la semaine prochaine ?

— Merci, Sandrine, j’ai déjà la cassette. « Quelque chose que sans un pli, sans une tache, j’emporte malgré vous, et c’est… mon panache ! »

Madame Dubie sourit en imaginant Loreleï secouer un imaginaire chapeau de mousquetaire.

— Tu me prêteras la cassette ?

Elle reconnut la voix de James, élu « plus beau garçon du collège » par les troisièmes et La Redoute. Loreleï lui répondit, surprise :

— Si tu veux.

Madame Dubie ne lisait plus du tout ses copies. James ne la déçut pas.

— Je me demandais… Tu sors combien de temps avec un mec en général ?

Silence. La voix de Loreleï suinta la perplexité.

— Mais en quoi ça te regarde ?

— Tu sors bien avec l’autre grande gueule de troisième C ?

Madame Dubie entendit le rire, vite rattrapé, de la jeune fille, qui répliqua sèchement.

— Et ?

La professeure eut l’impression de voir l’expression charmeuse et charmante de James, quand il répondit.

— Pour savoir combien de temps je dois attendre.

Silence, un petit hoquet de surprise (Sandrine ? Loreleï ?), puis la sonnerie des débuts de cours retentit.

*

C’est dans le CDI que la professeure récolta sa plus belle pépite, qu’elle nota dans son cahier-journal.

Alors qu’elle cherchait un livre d’art pour son prochain cours, elle capta quelques mots échangés entre James et Loreleï, derrière le rayonnage où elle se tenait.

— Loreleï, même chez toi, les gens ont peur de l’immigration.

— C’est où, chez moi ?

— En Allemagne.

— Tu es fort, moi-même je ne sais pas vraiment où c’est « chez moi ». C’est sûr que la chute du Mur, la Réunification, ça fait beaucoup à gérer. Mais on va vers un monde nouveau ! Tu imagines, l’Europe ! La fin de la dictature ! Plus de RDA, plus de RFA, juste l’Allemagne ! Et chez moi, c’est la Bretagne aussi ! Et on a un maire noir !

— J’adore ton optimisme. Tu ne vois pas les problèmes…

— Quels problèmes ?

— L’assimilation… Il y en a qui ne veulent pas s’intégrer, qui gardent leur voile. Tu es pour les femmes, ça ne te choque pas ?

— Non, je m’en fiche. Ma grand-mère bretonne se couvre la tête quand elle va à l’église. Chacun son truc.

Ton aussi navré que ravi de James, comme s'il annonçait une maladie farfelue.

— Tu es de gauche.

La professeure entendit la surprise dans la voix de la jeune fille.

— De gauche ?

— La droite, la gauche, ça ne te dit rien ?

— Je n’ai jamais compris. Ça ne m’intéresse pas, en fait.

— Je te certifie que tu es de gauche, comme je suis de droite.

— Okay, donc je suis de gauche parce que je suis optimiste. Et toi, tu es de droite parce que tu as peur de te dissoudre ?

Madame Dubie s’éloigna quand elle comprit que la discussion était finie et que les amoureux avaient décidé de sceller la cohabitation à l'abri des murs de livres.

*

Début décembre, les bulletins tombèrent dans les boîtes aux lettres et les élèves entrèrent dans le collège avec leurs parents.

Madame Dubie avait pris place dans la salle 21. Elle était toujours curieuse de rencontrer les parents, de discerner des ressemblances physiques, d'identifier des atavismes ou encore d'être totalement prise au dépourvu, se demandant si la cigogne ne s'était pas trompée d'adresse. La mère de James était venue avec son fils. Même blondeur, même bouche ronde et rose, mêmes yeux noirs frangés de longs cils gracieux. Son accent britannique était charmant, comme toute sa personne. Madame Dubie félicita James pour son sérieux, sa curiosité et ses bons résultats. Sa mère affirma son plaisir que le redoublement de la sixième ne soit qu'un lointain souvenir. L'entrée prochaine au lycée s'annonçait bien, la professeure confirma que son dossier était excellent. Tout en parlant, madame Dubie pensa que le côté frondeur de James ne venait pas de sa mère, qui semblait presque s'excuser d'être là.

Loreleï vint avec ses deux parents. Le charme de la blondeur, encore, mais germanique, cette fois, avec des airs de Romy Schneider du côté maternel. L'enseignante se demanda furtivement comment on grandissait à l'ombre d'une si belle femme. Madame Lannef parlait un français impeccable, sans accent. « Responsable d'import-export », avait écrit Loreleï sur sa fiche de renseignements. « Menuisier » pour son père. Celui-ci était massif et aussi brun que sa femme était blonde. Madame Dubie leur parla de l'esprit vif de leur fille, et d'un nouveau journal, le Courrier international, qui ne manquerait pas de l'intéresser. Le père de Loreleï sembla rayonner de fierté, tandis que la mère enregistra l'information, comme si cela allait de soi. Elle proposa à sa fille de l'abonner également à des journaux étrangers. Loreleï bondit : « James me parle tout le temps du Times ! Je pourrais lui clouer le bec ! » Les adultes sourirent devant la jeunesse joyeuse.

*

Quelques jours avant les vacances de Noël, dans la salle de profs, madame Dubie buvait son café en regardant par la fenêtre le vent d’hiver balayer les arbres nus. Françoise, la pionne, la rejoignit.

— Tu ne trouves pas inquiétant que Loreleï sorte avec James ?

La professeure souffla sur sa tasse.

— Tu as peur de quoi ?

— Tu connais les idées du père de James…

— Oui, j’ai vu qu’il se présentait pour les prochaines cantonales.

La pionne s’indigna :

— L’immigration, il n’a que ça à la bouche ! Et Loreleï a un badge « Touche pas à mon pote » sur son sac !

— Un couple improbable, c’est sûr. À chaque fois que je les croise, ils s’embrassent ou ils débattent. Ou les deux.

— Je me faisais du souci pour elle. Alors j’ai été la voir.

Le visage de la pionne semblait partagé entre le rire et la surprise.

— Je lui ai dit : « Loreleï, je m'inquiète, j’ai peur que James t’influence. » Elle m’a fixée droit dans les yeux, et elle m’a calmement sorti : « Et pourquoi ce ne serait pas moi qui l’influence ? »

*

Journal de Loreleï.

1er février 1992

La haine.

J'ai connu la haine il y a quelques jours. L'autre... je ne veux pas écrire son nom. Il faisait courir des bruits sur moi et tout ce que je lui avais dit et fait a été bien sûr répété à coup de mensonges et de calomnies. Une haine horrible et immense suintait en sueur froide et tremblements le long de mon échine. Elle a éclaté en phrases blessantes, en coups. Mon cœur accablé par tant de terrible haine se serrait d'angoisse (…).

Je me suis détachée de ma colère et mon cœur s'en est senti apaisé. Lorsque cette chape de plomb délivra mon âme, j'ai, à temps, tout pardonné. Mais il faut hélas que je laisse une épée de Damoclès au-dessus de sa tête. En effet, délivré de tout danger et de toutes menaces, il risquerait de recommencer à faire du mal ; non plus à moi, mais à d'autres.

Il faut dire ici ce que Loreleï n'écrit pas. Ce qu'elle n'arrive pas à penser. Elle et « l'autre » s'embrassaient dans un recoin du collège.

Sans prévenir, sans que rien n'indique qu'il allait le faire, il fourra sa main sous la jupe, puis directement dans la culotte de Loreleï.

Elle sentit les doigts sur son sexe, glisser sur ses poils, puis remonter vite. Il s'écarta d'elle, souriant, claqua un baiser sur ses lèvres, lui prit la main et ils quittèrent leur abri. Loreleï ne dit rien. Ne pensa rien. Elle avait juste froid.

Elle voulait juste une chose. Que cela n'ait pas existé. Et cela était facile, dans le fond : il suffisait de ne pas y penser. Mais comment oublier quand il s'en vanta dans les vestiaires ?

Des semaines après, alors qu'elle avait réussi à croire que rien ne s'était passé, la rumeur la frappa.

« Loreleï, il faut que tu saches ce qu'il dit de toi. » Sarah se retint de dire « Je t'avais prévenue » quand Vincent leur rapporta comment l'autre avait raconté en détail avoir doigté Loreleï Lannef, qu'il avait eue avant James.

Quand elle croisa l'autre dans le couloir, la rage la saisit. Elle lui balança un coup de poing. Il esquiva à temps. Il savait donc lire les intentions des corps quand cela l'arrangeait.

Sarah cracha en passant à côté de lui et prit Loreleï par la main.

« L'autre » avait morcelé Loreleï. Elle l'avait trouvé drôle, au début. Elle ne se rendit même pas compte qu'elle se forçait à sourire quand il plaisantait sur la bouche de pipeuse de Sabrina et parlait du double gode que cette cochonne devait utiliser avec son amie, très fêtarde. Cela rappelait à Loreleï toutes les allusions sexuelles qui lui passaient au-dessus de la tête depuis la fin de la primaire. Alors, elle utilisait la même stratégie afin de ne pas paraître larguée. Les blagues avaient simplement franchi un seuil.

Sarah avait montré à une copine une photo de leur dernière soirée pyjama. Les deux amies mangeaient des chipsters sur le canapé, en chemise de nuit, les jambes relevées. L'autre avait pris la photo de ses mains et commenté : « On ne dirait pas comme ça, tu as vraiment de grosses cuisses. » Il avait enfoncé le clou, des mois plus tard, dans le couloir, en passant avec des copains et Jenny : « Évite les corsaires, tu n'as pas les hanches pour ça, tu as vraiment un gros cul. »

Plus tard, on lui dirait qu'elle avait des hanches à porter des enfants. Qu'en maillot de bain, elle était moins sexy qu'en jupe. Qu'elle avait moins de seins que truc, de plus belles jambes que machine, et tu as vu celle qui ne s'est pas épilé le maillot ?

Cette année-là, elle commença à se détailler dans le miroir. À trouver son ventre gros, alors qu'une copine s'extasiait devant sa minceur. Plus rien n'était relié. La fiabilité se trouvait dans l'affichage objectif de sa balance. Loreleï avait fixé une limite : 51 kg. Alors qu'elle venait d'atteindre 1 m 67 et ne cessait de pousser, elle vérifiait chaque jour que son poids ne variait pas. 51 kg, le poids de sa mère.

Qui était plus petite qu'elle, désormais.

James lui avait dit qu'elle avait de beaux yeux. James lui avait dit que son poids était parfait.

Sarah surnommait Loreleï « planche à pain » et « tige de frein ». Loreleï l'appelait « hippopotame à tutu », en référence au dessin animé Fantasia. Ces petits noms les faisaient sourire. Et les peinaient.

Journal de Loreleï.

16 février 1992

Je suis ressortie une semaine avec James, puis j’ai cassé. Ça fait quatre jours que je suis seule. Je suis en train de draguer un mec de quatrième, mais je ne compte pas sortir avec.

💬 Commentaires 4

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AnaëlleN • 20 heures, 10 minutes
Il y a profusion de copains, on a presque du mal à suivre ^^ Donc un gars de 3e C, puis James, puis l'autre, puis James , c'est ça ?

Les extraits de journal, c'est pour montrer le côté volubile de l'adolescence ? et les envolées lyriques de Loreleï ?
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Enattendantlapluie Auteur • 20 heures, 2 minutes
Après Vivian, il y a le gars de 3e C, qui est "l'autre". Je compte sur toi pour m'aider à éclaircir ce point.
Après, James, puis personne, puis James. Puis Vivian, parce que plus de James.

Le journal, c'est pour entendre Loreleï en direct live de son adolescence lyrique et légèrement excessive.
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AnaëlleN • 19 heures, 55 minutes
je t'ai placée une annotation là où ça coince, à mon sens.
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Enattendantlapluie Auteur • 19 heures, 51 minutes
J'ai vu, merci !
Je vais laisser poser et revoir tout ça. Peut-être écrire "L'Autre", comme un prénom ?
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