Guerre froide, cœur chaud
Périgueux, 16 septembre 1992. Loreleï, 15 ans, Vivian, 18 ans.
Loreleï peignait dans l’atelier quand Vivian franchit le portail rouge. Elle reconnut ses pas sur le gravier, avant même de le voir. Il resta dans l’embrasure de la porte ouverte, attendant qu’elle l’invite à entrer.
— On peut parler ? Tu m’évites au lycée, tu réponds plus quand j’appelle…
Elle lâcha ses pinceaux, visiblement énervée, puis enleva sa blouse tachée. Elle prit le temps de rincer son matériel. Quand elle lui fit face à nouveau, elle affichait un air déterminé.
— T’as raison. Mais tu vas d’abord m’écouter.
Il acquiesça. Elle inspira un grand coup.
— T’as entendu les rumeurs ? Ça m’a suivie depuis le collège. Merci. Grâce à toi, je suis une salope. Je t’avais prévenu. J’avais ma réputation à jouer. Toi, tu t’en fous. T’as dix-huit ans et surtout, t’es un mec. Donc, tout va bien pour toi ! Tu fais ce que tu veux !
Il fit un pas vers elle. Elle tendit le bras pour l’arrêter.
— Je suis désolé ! J’ai parlé qu’à Séb et Nicolas ! C’est pas ma faute s’il a pas fermé sa grande gueule !
Vivian parlait fort, essayait de se rapprocher. Elle le repoussa encore et serra les poings.
— Tu sais quoi ? Je m’en fous de qui a commencé.
Elle leva les mains avant de les laisser retomber d’un mouvement las.
— Le résultat est là. Ce que je veux que tu comprennes, c’est les conséquences. Y a pas que ma réputation. Il y a des mecs qui sont… insistants. Et parfois, j’ai peur. Je suis devenue une cible à cause de tes conneries. Tu pourras rien faire pour réparer ça. Je te fais plus confiance.
— Loreleï, je…
— Barre-toi.
Elle lui tourna le dos. Quand elle entendit le portail se refermer, elle s’assit sur son tabouret, face à son petit tableau. Elle ne pleura pas, mais elle tremblait. Elle achèverait le portrait plus tard. Des flammes jaunes, orange, rouges, couraient sur toute la surface, encadrant le visage de Sarah, énigmatique.
*****
3 octobre 1992.
Désormais, Loreleï et Vivian étaient dans le même lycée. Elle en seconde, lui en Terminale, section sport rugby – il avait redoublé.
Vivian n’écoutait pas ses potes. Meuf, foot, cours… il s’en foutait. Sa seule préoccupation : Loreleï, à l’autre bout du couloir, face aux fenêtres. Il avait l’impression de voir d’ici ses yeux verts illuminés par le soleil. Il détailla sa tenue : un jean rouge, un body en velours noir (il nota que sa passion pour ce vêtement était plus durable que d’autres), une veste de tailleur. Elle le surprenait toujours : un jour en jogging, le lendemain en mini-jupe, ou, comme maintenant, un mélange improbable. Elle semblait détendue, comme il ne l’avait pas vu depuis longtemps. Il avait essayé de savoir qui l’avait emmerdée, sans rien lui dire : il était con, mais pas fou. Quelques menaces, quelques claques. Ça avait l’air d’avoir marché - elle semblait tranquille, ou elle faisant semblant. Quand son groupe bougea et passa près de celui de Loreleï, il puisa de la force dans ses tripes. Et de l'espoir.
— Salut ! Bientôt les vacances
Elle lui sourit. Le cœur de Vivian fit un salto : putain, un sourire !
— Oui, je vais voir Sarah à Lyon pendant les vacances !
Vivian se rembrunit, mais il tenta la vanne-sonde.
— Sarah… Tu l’as aimé plus que moi, non ?
— Non… Je l’aime plus que toi. Toujours.
L’échange avait été rapide, mais il n’avait échappé à personne.
Deux jours plus tard.
— On peut parler cinq minutes, non ?
— J’ai rien à te dire, Vivian.
— Je suis vraiment désolé. Toi et moi, ça peut pas finir comme ça ! J’ai beaucoup réfléchi cet été, j’ai pas arrêté de penser à toi. Je me suis comporté comme un abruti, mais j’ai compris maintenant !
Silence.
— Dis quelque chose putain ! Même quand les potes me présentaient des meufs, je pensais à toi !
Elle ricana.
— C’est trop d’honneur, vraiment. Moi aussi j’ai fait des rencontres. Finalement, c’est sympa les boîtes de nuit.
Vivian pâlit.
— T’es sortie avec quelqu’un ?
— Et toi, avec tes potes du rugby ? Tu vas me dire que vous êtes restés bien sages ?
— Ça n’a rien à voir. T’es sortie avec un autre mec ?
— Un ? Pourquoi un seul ? Là-bas, je n’avais pas de réputation à défendre, alors pourquoi me limiter, vu que je suis bonne ?
Il accusa le coup.
— Moi aussi je suis sorti avec des meufs, rien de sérieux, rien à voir avec nous ! On s’en bat les couilles !
Elle devint glaciale.
— Moi, c’était sérieux.
Nouveau silence, pesant. Vivian serra les poings. Loreleï le remarqua. Il poursuivit, plus bas.
— Toi et moi c’était spécial, ça voulait rien dire pour toi ?
Elle était rouge de colère.
— Spécial ? Tu te fous vraiment de ma gueule. Tellement spécial que je suis censée avoir fait des… des trucs dégueulasses dans les chiottes du collège. Y’a déjà mon nom dans ceux du lycée !
— Je suis vraiment, vraiment désolé ! Faut que je fasse quoi ? Que je me mette à genoux ?
Une semaine après.
— Loreleï, je voudrais qu’on reparle de la dernière fois.
— J’ai rien à dire.
— Écoute-moi alors, c’est pas long. J’arrive pas à croire que toi et moi ce soit fini, mort, c’est pas possible. J’assume ma connerie et je m’en fous que t’aies couché avec un autre mec.
Elle haussa les sourcils, mais pas la voix.
— Tu crois tellement en nous que tu sors avec d’autres meufs. T’as pas baisé Isabelle ?
Il hésita, regarda ses pieds en répondant.
— C’est pas pareil, j’ai essayé de t’oublier, vu que tu voulais plus me voir, plus me parler.
— On parle là, pourtant.
Vivian soupira.
— Faut que je fasse quoi pour que tu me pardonnes ?
— Invente une machine à remonter le temps.
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