La Première ministre
Collège de Périgueux, septembre 1991. Loreleï et Sarah, 14 ans.
Dans une salle de classe du collège, madame Dubie consultait la composition de la troisième B, à qui elle faisait cours dans dix minutes. Elle remarquait seulement maintenant un changement notable : Loreleï Lannef aurait dû intégrer la troisième A. Les élèves faisant allemand et latin étaient toujours regroupés en A, de la sixième à la fin du collège. Les changements étaient rares, à moins d’un niveau trop faible, ce qui n’était pas le cas de Loreleï. Même si elle ne l’avait jamais eue comme élève, elle savait qu’elle était dans le peloton de tête. La troisième B gagnait une bonne recrue, ce qui pousserait peut-être un peu la classe. Il y avait un groupe de quatre garçons qui se levaient en classe dès que l'enseignant avait le dos tourné et répondaient avec insolence. James Chevalier les soutenait d’un sourire toujours innocent. Madame Dubie le soupçonnait de leur souffler des idées toutes plus stupides les unes que les autres. Elle soupira en pensant aux journées tranquilles que devait vivre monsieur Millet, son collègue de latin, ainsi que madame Piquepaille, celle d’allemand. Ce transfert d’élève n’avait vraiment aucun sens.
La sonnerie retentit, madame Dubie se leva pour ouvrir la porte et accueillir ses élèves pour une nouvelle année.
Madame Dubie se régala avec les élèves de troisième B. La classe était agitée, certes, mais vivante. Et les débats d’une richesse ! Il est vrai… que James et Loreleï en constituaient les deux pôles. Leurs interventions intéressaient les autres, qui participaient plus fréquemment.
Lorsqu’ils abordèrent les institutions de la République, Loreleï leva la main, avec un air décidé que madame Dubie avait appris à reconnaître. Son élève avait réfléchi, beaucoup, et une question tournait toujours, sans réponse.
— Madame, comment nommez-vous le poste d’Édith Cresson ?
— Le Premier ministre ?
— Oui… Pourquoi tout le monde dit « Madame le Premier ministre » ? Ce n’est pas logique, on devrait dire « Madame la Première ministre ».
James leva la main.
— On parle d’un métier, pas d’une personne.
Loreleï répondit directement. Madame Dubie se mit en retrait.
— J’ai entendu cet argument. Mais il ne répond pas à la question. J’ai cherché dans le dictionnaire. Le féminin pour général existe, on dit madame la Générale. Il existe même pour notaire : c’est notairesse.
Un des copains de James lança :
— C’est moche !
Loreleï se tourna vers lui :
— Ce n’est pas le problème. De toute manière, je n’ai pas dit le pire.
Elle leva le menton.
— La Générale, c’est la femme du général. La notairesse, celle du notaire. J’imagine que la ministre, c’est la femme du ministre ? Comme l’ambassadrice. C’est ça, madame ?
Le professeur fit signe qu’elle n’en savait rien. Une élève, plutôt discrète habituellement, leva la main.
— Madame, pourquoi le masculin l’emporte sur le féminin ?
Alors que la classe bruissait de murmures approbateurs, James rigola franchement.
— On n’est pas là pour parler de grammaire, mais d’éducation civique !
L’élève qui avait posé la question se referma sous le sourire moqueur du beau garçon. Loreleï se tourna vers elle, la soutenant à voix basse d'un : « Bien vu ! »
Le débat, interrompu par la sonnerie, reprit dans les couloirs.
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