Les petites princesses *
Périgueux, 18 mars 1995. Loreleï, 18 ans. Nadia, 20 ans.
Nadia était rentrée à Périgueux le temps du week-end. Loreleï et elle étaient dans sa chambre, transformée en salle de sport par son père. Des vêtements pendaient sur le vélo d’appartement et le banc de muscu. Une manière pour Nadia de protester contre cette invasion de son territoire. Elles avaient fermé à clé, pour éviter les allées et venues intempestives du petit frère de Nadia.
Loreleï était allongée sur son lit et observait Nadia fouiller en rouspétant.
— Je veux mettre ma jupe en cuir, celle qui me fait un cul d’enfer !
— Tu mettras l’ensemble en dentelle rouge ?
— Je sais pas… je compte pas draguer.
— Mais moi je le verrai ! T’es trop belle avec !
Nadia brandit fièrement le vêtement rebelle, planqué dans un recoin de la commode. Elle commença à se déshabiller. Nue, elle tournait le dos à Loreleï tout en sortant sa lingerie écarlate : un shorty entièrement transparent et un soutien-gorge pigeonnant. Elle faisait maintenant face à Loreleï, qui la regardait en soupirant.
— T’as de la chance, t’as de beaux seins.
Nadia s’agaça.
— Arrête de complexer ! T’as des nichons superbes qui tiennent tout seuls. Moi, je dois m’harnacher si je ne veux pas m’assommer quand je cours.
Loreleï soupesa sa poitrine.
— Vivian dit que c’est bien quand ça tient dans la main. Dans les pornos qu’il regarde, les filles n’ont pas des seins énormes, ça me rassure. Il a des magazines aussi.
— Au lieu de te plaindre, viens régler mes bretelles. Plus serré steplé. Tu sais, il paraît que les mecs sont plus visuels que les nanas, qu’ils en ont besoin pour s’exciter.
Loreleï ajusta la longueur, lissa une bretelle qui vrillait et demanda :
— Tu regardes des pornos ?
— Ouais, quand j’arrive à choper une cassette. J’en regarde avec mon nouveau mec… jamais en entier !
Nadia était maintenant assise au bord du lit pour enfiler un collant. Loreleï retourna s’allonger sur le ventre, le menton posé sur les mains pour mieux regarder Nadia.
— Nous aussi on est visuelles ! J’ai vu un seul porno et c’était avec Vivian… Au vidéo club, il a été derrière le rideau.
Nadia enfilait la seconde jambe du collant, sans se retourner.
— J’aimerais bien pouvoir y aller toute seule pour choisir. Mais c’est un coup à se faire aborder !
— C’est clair. Je suis restée dans les autres rayons, à faire semblant de pas l’attendre. C’était glauque et excitant. J’étais rouge, ça a fait rire Vivian.
— T’en avais jamais vu avant ?
— Une fois. Quand j’avais quatorze ans, j’en ai vu un bout. J’étais avec deux copines, on discutait et je tournais le dos à la télé. Quand je me suis retournée, j’ai pas compris. Ma vue a eu du mal à s’ajuster. C’était des sexes en gros plan. Première pénétration que je voyais. On a regardé un peu. C’était… je sais pas… intrigant et dégueulasse en même temps. Comme quand je mange des bonbons : ça fait envie sur le moment, mais j’ai rapidement la nausée.
— Moi, je peux m’enfiler un paquet entier ! J’arrête juste pour préserver ce corps de rêve !
En sortant la tête de son pull noir, elle lança son sourire le plus aguicheur à Loreleï.
— T’as pas Canal+ ?
— Si, mais j’ai jamais regardé. T’imagines si ma mère débarque ?
— Ou, pire : si c’est elle qui regarde !
Cris horrifiés. Nadia ajouta :
— J’aime bien les films érotiques, ceux après Culture Pub.
Loreleï approuva.
— Ah oui ! C’est plus classe, il y a une histoire. Le porno, par contre, j’ai trouvé ça bizarre.
Loreleï hésitait visiblement. Assise à côté d’elle, Nadia attendait.
— Le sexe des filles… il est pas normal, non ? Ou c’est moi qui suis pas normale ?
Nadia était perplexe, puis son visage s’éclaira.
— C’est parce qu’elles s’épilent presque toute la chatte !
— Mais ça doit faire mal ! Pourquoi elles font ça ?
— Pour qu’on voie mieux pendant les gros plans, j’imagine !
— C’est ça que j’aime pas, ça fait boucherie. Tu sais le truc marrant ? Moi, j’essayais de comprendre le sexe des filles, et Vivian me parlait des bites des mecs : « Tu sais, c’est mis en scène, souvent, c’est pas leur bite en gros plan. C’est pas possible d’avoir une grosse queue comme ça ni de bander tout le temps ! » Alors que je m’en foutais complètement. Une fois, il m’a dit qu’il en avait une de bonne taille. Qu’est-ce que j’en sais, moi ?
Nadia soupira, navrée.
— Les mecs et leur bite…
Loreleï sortit, impassible.
— Ils ont le complexe d’Œbite.
Nadia resta immobile deux secondes, avant d’éclater de rire et de poursuivre la réflexion.
— Ils comparent tout le temps. C’est entre eux qu’ils devraient tourner leurs films, tiens, ça réglerait le problème. D’ailleurs, je suis tombée sur un filon : le porno pour pédé !
Loreleï attendait sagement la suite.
— Je te passe les détails de comment j’ai eu la cassette. Mais ma pote me dit : « Tu verras, normalement c’est pour les homos, mais tu vas kiffer. » Tanquillou dans ma chambre, je lance le truc. Que des mecs qui se branlent ! Et des mignons, de plein de styles différents ! Pas de meufs, pas de gros plans sur des chattes, juste des bites et des abdos.
Loreleï resta pensive un instant, revoyant Luka au bord du lac et Vivian entre ses cuisses ou sur ses seins…
Sa dentelle rouge en embuscade sous sa tenue noire, Nadia se releva et scruta Loreleï.
— Pas moyen que tu sortes comme ça !
— C’est bon, on va juste au ciné !
— Sérieusement, ton jean, ça va, il est moulant. Mais ton pull moche, là, pas moyen ! On va croire que je joue à la belle meuf qui trimballe son faire-valoir.
Nadia ouvrit à nouveau sa commode et balança un body décolleté à Loreleï.
— Et tu mets rien en dessous, Miss Apesanteur !
Loreleï s’exécuta, sous l’œil appréciateur de Nadia, qui valida :
— Voilà ! Et lâche tes cheveux ! Je retrouve ma Loreleï, la petite allumeuse du lycée !
— Ça me manque pas. On me fout la paix maintenant.
— Parce que tu t’habilles comme un sac ou parce que les mecs ont peur de Vivian ?
— Les deux, sûrement. Une fois, il s'est passé un truc bizarre. C'était l'été dernier, je sais pas pourquoi j'y repense maintenant. On passait trois jours en camping à Lacanau. On se baladait et un type en terrasse nous accoste. Je portais ma robe moulante noire.
— Que tu ne mets plus, regretta Nadia.
— Tu vas comprendre pourquoi. Donc le mec nous sort « Hey ! Je peux dire à ta copine qu'elle a un beau cul ? » Je regarde le type. Vieux, genre quarante ans avec un t-shirt de rock d'un groupe mort. Moche. Visiblement l'habitué du bar. Je me tourne vers Vivian, pensant qu'il allait le rembarrer. Pas du tout ! Il sourit et il dit « Oui, merci ! » Je n'existais pas ! Ils parlaient de moi comme si j'étais sourde ! C'était pas la première fois qu'on me commentait à voix haute, comme si j'étais... je sais pas.
— Les mecs vivent pas sur la même planète que nous ! Tu sais le truc le plus gênant que j'ai eu ?
Loreleï s’assit à califourchon sur le banc de muscu, Nadia sur le lit.
— Raconte !
— Accroche-toi ! J'avais treize ans, repas de famille. Mon oncle me regarde et me sors : « Mais c'est que ça pousse ! Tu deviens une jeune fille ! C'est mignon les petits seins ! Allez, montre les nous ! »
— Putain de bordel de merde ! Il s'est passé quoi ?
— J'ai été me planquer aux toilettes. Zéro réaction des autres, alors qu'au moindre gros mot, je me mangeais une torgnole.
— Putain... J'en ai croisé un comme ça chez ma tante. T'es en confiance et ils te coupent les jambes par surprise. Au moins, avec Vivian, je suis tranquille. Et on s'amuse...
Nadia sentait le potentiel de croustillant derrière cette porte ouverte.
— Accouche !
— On fait des photos, parfois. — Loreleï entortillait une boucle de ses cheveux — On a déjà pris des photos de nous. Moi avec ma guêpière…
Nadia siffla :
— Je veux voir !
— Peut-être, si t’es sage. — elle tira la langue — Je me trouve pas aussi ridicule que je pensais. J’ai pris des photos de Vivian aussi. C’est pénible de devoir attendre le développement pour savoir si c’est réussi. Au final, il y en avait deux de bien.
— Quel genre ?
— Il y a un endroit de Vivian que j’adore. Limite, ça me rend folle. Tu vois la zone qui descend du ventre ? C’est plus l’aine, et pas encore le sexe. Je sais pas si ça a un nom…
Devant l’air perplexe de son amie, Loreleï se leva, ouvrit son jean et le baissa. Elle montra le bas de son body :
— Là, tu vois ? Ça fait un V sur lui !
Nadia ricana :
— ça fait un V, ça fait un V… On parle de Vivian, là, pas de n’importe quel mec non plus. Mon copain, il a pas de V.
— Sois pas jalouse, vilaine !
— Tu me montreras la photo ? Je mérite bien ça !
— Je te ferai un paquet de nos meilleures photos. J’aime bien celle où il est debout. Il tient son caleçon devant lui, et sur le côté, on voit cette putain de ligne !
— Tu baves, chérie !
— C’est clair ! Ça fait quinze jours qu’il n’est pas venu et on se voit pas ce week-end !
— Heureusement que le pommeau de douche existe !
— Ouais… c’est pas pareil quand même. On a fait d’autres photos aussi, des plus…
Loreleï guetta la réaction de son amie, qui trépigna.
— Des plus quoi ? Accouche !
— Carrément pornos. Mon appareil photo peut se déclencher à distance, avec une petite télécommande. On a pris des photos pendant qu’on faisait l’amour.
— Oh ! Ma chaudasse préférée ! Et ça a donné quoi ?
— Je n’en sais rien !
Loreleï, toujours debout, le jean déboutonné, faisait de grands gestes, énervée.
— Il a été faire développer les photos à Bordeaux, à un endroit où personne le connaît. Il a ouvert le paquet en sortant et il a été tellement gêné par les photos qu’il les a jetées à la poubelle, direct ! J’ai rien vu ! « C’était trop porno », qu’il a dit. J’aurais bien aimé juger par moi-même ! Donc au final, le développeur a vu les photos, peut-être le vendeur, puis Vivian, et sûrement le gars qui vide les poubelles. Tout le monde a vu mon cul et sa bite, sauf moi ! Je voulais mes photos pornos, merde !
Nadia était partagée entre l’envie de rire et la colère.
— Si tu veux, on fera des photos pornos toutes les deux.
Loreleï se figea, interloquée. Son amie poursuivit.
— Tu diras à Vivian que finalement c’était trop choquant et que tu as tout jeté !
Le petit frère de Nadia, l’oreille collée à la porte, entendit le fou rire et fila juste avant que les filles ne sortent.
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