Ma Cocotte *
Périgueux, 1992. Loreleï, 15 ans.
Quand elle avait la maison pour elle seule, Loreleï adorait piller la commode de sa mère. « Maman raffole des jolies choses », avait-elle confié à Sarah, sans plus de détail. Chaque fois que le travail d’Ingrid lui en laissait le temps, elle cousait des merveilles. La moindre envie de sa fille prenait vie : jupe qui tourne ou ballon, pantalon en velours, couleur marron glacé, déguisement de petit chaperon rouge… Et de mignonnes tenues pour son ours en peluche, Bouba. Loreleï avait également demandé un bonnet pour Zouzou, sa chatte, qui n’avait pas apprécié cette attention. La féline préférait s’introduire avec son humaine, en douce, dans la chambre des parents. Cela convenait mieux à son tempérament roublard.
Ce mercredi-là, Loreleï n’avait pas cours. Comme d’habitude, Vivian la rejoindrait à quinze heures trente, après la natation. Avant le retour des adultes. Elle ne proposait plus à Sarah de venir. Loreleï avait bien vu sa peine, mais n’avait rien changé.
Après avoir pris le petit-déjeuner avec ses parents, la collégienne disposa de son temps libre pour se prélasser au lit, avec un livre. « Fleurs captives » lui procurait des frissons d’horreur et de compassion. Soudainement, alors que les jumeaux étaient en train de mourir dans ce grenier sordide à souhait, elle claqua le roman et sauta hors de ses draps.
L’heure de la voleuse de froufrou avait sonné ! Elle adorait ce mot au-delà de tout, comme celui de « cocotte » : le surnom que sa mère lui donnait parfois. Lorsque sa fille avait besoin de câlin et de réconfort, sa mère l’appelait « mein Schatz ». Mais quand elle commettait des bêtises ou la faisait rire, elle devenait « ma cocotte ». Elle avait une manière particulière de le prononcer, légèrement tordu dans un o ouvert et un t qui claquait : il ressemblait à « kotkot ». Loreleï se prenait alors pour une poule et gloussait. Elle avait l’impression que les origines de sa mère transparaissaient uniquement au moment où ses lèvres laissaient échapper un « ma cocotte » complice. La fille ne cessait d’admirer la mère et soupirait en jugeant vain de vouloir approcher sa grâce. Tout le monde disait qu’Ingrid avait des airs de Romy Schneider. Loreleï avait vu « Sissi » et s’était ennuyée, malgré les robes somptueuses, avant d’être traumatisée par « Le vieux fusil ». Elle avait alors passé deux nuits avec ses parents. Ensuite, son père avait dû rester dans sa chambre jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Heureusement, Maurice débusqua Bouba, abandonné depuis plusieurs années dans le fond d’un placard. Son antique peluche dans les bras, Loreleï finit par se laisser couler dans le sommeil sans penser à un lance-flamme.
Bouba, après tant d’années de loyaux services, se retrouvait désormais caché sous le lit dès que Vivian faisait son apparition. Pour le moment, il trônait fièrement sur un coussin, avant que Loreleï ne le saisisse brusquement par une oreille. Elle venait de passer en mode « ma cocotte ».
Ma Cocotte entre dans la chambre des parents, Zouzou derrière elle. Elle est aussi subtile et discrète que Fantômette. Ma Cocotte sait exactement quel butin elle vise : le long manteau de dentelle noire. Elle n’a jamais vu sa mère le porter, mais elle l’a déniché lors de ses dernières fouilles. Récemment, Ma Cocotte est tombée sur une biographie de Colette, avec des photos de sa période de danseuse exotique. De quoi inspirer Ma Cocotte, fascinée par tout ce qui brille et chatoie. Elle pose son nounours sur le lit parental :
« Monsieur Willy Bouba, je vais vous présenter mon nouveau numéro. Je compte sur votre impartialité. »
Dans les yeux en boutons de bottine, un reflet semble accepter cette mission. Satisfaite, Ma Cocotte se déshabille et ne garde que sa culotte de coton noir. Elle puise d’abord dans le coffre à bijoux et rafle tous les longs colliers, surtout ceux en perles. Vraies ou fausses, ténébreuses ou virginales, régulières ou rococo : elles forment un amas de pirates. Ma Cocotte fixe tout d’abord un tour de cou multirangs orné d’une baguette de brillants. Puis deux sautoirs crème. Elle décore sa taille de différents colliers dorés qu’elle accroche les un aux autres. Le dernier pendule sous son nombril. Encore un bijou dans ses cheveux, disposé de manière à ce que le médaillon émeraude pare son front. Elle enfile ensuite le manteau de dentelle noire, qui s’ouvre sur elle comme un rideau de théâtre. Elle admire le résultat dans le grand miroir qui orne la penderie de ses parents, sur le côté de leur lit.
Zouzou se frotte contre ses chevilles. Ma Cocotte prend des poses. Une jambe en avant, surgie de la dentelle, les épaules en arrière et l’aréole dorée des seins qui répond à la nacre des perles. Bouba tombe sur le dos.
« C’est vrai que je suis renversante ! Je suis prête pour le Moulin Rouge ! »
Ma Cocotte oublie les danses lascives de Colette pour un french cancan énergique. Essoufflée, elle se mire à nouveau et tourne sur elle-même. Il manque encore quelque chose. Alors, elle va dans le placard de l’entrée chercher des chaussures. Elle a tellement grandi qu’elle dépasse désormais sa mère : elle peut lui piquer ses vêtements sans avoir l’air d’une petite fille qui joue à la maman. Ma Cocotte choisit des escarpins vernis et rouges, pour le contraste. Elle fait des allées et venues dans le couloir en essayant de ne pas se briser les chevilles. Du bout des doigts, elle s’assure contre le mur pour regagner la chambre de ses parents et s’amuser encore. Devant la glace, elle relève ses cheveux en un lourd chignon haut et lâche. Ajuste le pendentif sur son front. Quelques boucles follettent dans son cou. Elle entortille une anglaise, qui rebondit sur son épaule. Elle sourit à son reflet, qu’elle trouve charmant.
Elle croit entendre le portail du jardin grincer et des pas sur le gravier. C’est pour ça qu’elle ne met jamais de musique pour jouer à Ma Cocotte : elle est toujours à l’affût. Elle arrête de respirer, incertaine, quand un discret toc-toc fait battre son cœur plus vite. Son toc-toc. Ma Cocotte s’affole. Fuir, se taire, se cacher, aller se changer ? Subitement, elle remarque qu’elle est plus que nue. Que ses seins sont découverts de part et d’autre d’une coulée de perles. Que son ventre palpite sous la chaîne de taille. Que sa culotte est trop petite et ses jambes trop grandes.
— C’est moi, tu es là ? Je n’ai pas cours ce matin… Tu es là ?
Bouba dans une main, les escarpins dans l’autre, Ma Cocotte s’approche de la porte.
— Je peux pas t’ouvrir !
— T’es en pyjama ? Je te réveille ?
Ma Cocotte appuie son front contre le bois frais et se sent misérable.
— Non… je m’amusais, je suis déguisée. Je peux pas t’ouvrir.
Elle entend Vivian pouffer. Elle sait qu’il a sur le visage ce sourire narquois qui l’agace et la fait fondre.
— J’ai envie de voir. T’es déguisée en quoi ? En princesse ?
Elle se contrarie sous la pique et se redresse.
— En Colette !
Elle ne perçoit plus de rire. Il doit se demander de quoi je parle, pense-t-elle.
— Tu me montres ?
— Tu vas te moquer !
— Non ! Promis !
Ma Cocotte réfléchit. Prend une décision. Elle balance Bouba dans la cuisine restée ouverte, puis enfile les escarpins. Quand elle entrebâille la porte, elle prend soin de se dissimuler derrière. Vivian ne la voit que lorsqu’elle la referme sur eux.
— Putain !
Elle lui sourit timidement, cache son visage dans ses paumes.
— Je suis ridicule.
— Putain, non !
Loreleï relève le menton vers lui. Son rire, comme un grelot.
— Tu es limité aujourd’hui. Encore plus que d’habitude.
Vivian ne répond pas. Tend un doigt vers elle et le balade le long des sautoirs, le long de la courbe veloutée de son sein.
— Tu gardes tout ça.
Ce ton bas et grave, qu’elle lui a déjà entendu dans le noir, la fait déglutir. Elle se retourne pour se diriger vers les escaliers. Il la suit, sept pas derrière, pour continuer à l’englober.
— Stop…
C’est dit doucement, mais toujours si bas. Elle s’arrête, agrippée à la rampe, les escarpins rouges en vertige. Vivian s’approche, s’agenouille. Ses mains remontent sous la dentelle, dessinent chevilles, mollets, cuisses et hanches. Redescendent, emportant leur butin de coton noir. Il se relève.
— Putain…
Les épaules de Loreleï ondulent sous une gaieté silencieuse. Le chemin jusqu’à sa chambre est périlleux. Elle lance ses doigts vers Vivian, sans se retourner. Pour oser, elle doit continuer à regarder devant elle. La fenêtre à côté de son bureau est encore ouverte sur un ciel d’été plombé. Après avoir refermé les battants, sans toucher aux volets bleus, elle se tourne enfin vers lui. Il la fixe. Et sans la lâcher du regard une seconde, il se déshabille. Pour la première fois, elle reste dans la lumière, ne fait aucun geste vers les rideaux. Toute entière absorbée par le spectacle du corps tendu de Vivian. Pour la première fois, toute la peau de son amoureux entre sous ses paupières, crûment. Quand il la prend dans ses bras, le chignon de Loreleï s’effondre. Il murmure : « Putain, t’es si belle. Tu vas jouir sur moi et être encore plus belle. » Il s’allonge sur le lit défait et lui offre sa main. Loreleï n’a jamais rien vu de plus beau. Elle le regarde de toute sa hauteur, avant de retirer ses chaussures et de venir s’asseoir sur lui. Elle étale la corolle de dentelle noire autour d’eux. Le médaillon de travers sur le front, la chaîne d’or pointant vers sa toison, elle lui demande :
— Parle-moi encore…
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