Après le match *
Périgueux, juin 1992.
Au fil de leurs explorations, Vivian apprit les mots de Loreleï. Il trouvait ça autant étrange que mignon.
Sucer ? Tailler une pipe ? Non. Elle avait trop entendu d’insultes, comme suceuse ou bouche de pipeuse. Elle avait proposé « faire un chêne ».
— Okay, mais… C’est quoi le rapport ?
Loreleï pouffait, comme fière de sa bêtise.
— Le fruit du chêne, le gland. Logique, non ?
— Parfois, je sais pas si t’es trop intelligente ou juste débile.
— Un peu des deux ?
Comme elle cheminait déjà vers son ventre, il jugea prudent de ne rien ajouter.
Elle avait émis une autre idée pour le cunnilingus : feuille de rose. « Cunnilungus », ça faisait trop cours de latin, « cunni », ça sonnait mal. Et elle estimait que son sexe méritait la comparaison. Malicieuse :
— Et c’est un moyen mnémotechnique. Pour te rappeler de viser le bouton de rose.
Depuis leurs premières fois au pluriel, ils profitaient de la moindre occasion pour faire l’amour. Vivian trouvait que ça montrait que Loreleï était accro. Elle lui avait même dit une fois qu’elle l’aimait. Mais elle était en train de prendre son pied, pas sûr que ça comptait. Il en avait parlé à Thomas, qui avait répondu, agacé :
— Arrête ! Et si vous pouviez éviter de baiser quand je viens chez toi, ce serait sympa.
Vivian protesta :
— Mais t’avais qu’à sonner !
— Sérieux, mec, vous baisiez dans le salon ! J’ai à peine ouvert la porte que je suis tombé sur vous !
— On s’en fout. T’en penses quoi ? Elle m’aime ou pas ?
— Je sais pas… et toi, tu l’aimes ?
— J’ai jamais ressenti ça, mais parfois elle me saoule, et cet été on se verra pas pendant deux mois. Alors je sais pas vraiment.
La philo apportait des pistes à Vivian et Loreleï adorait ses réflexions. Il ne pouvait le faire qu’avec elle : dans les vestiaires, personne ne se moquait, mais personne ne rebondissait.
Il était fier de sa dernière trouvaille :
— T’es amorale !
Devant l’air surpris et choqué de sa copine, il précisa :
— Amorale, c’est pas immorale. Pour le sexe, t’es amorale, pour toi les choses sont pas bien ou mauvaises. T’aimes ou t’aimes pas, tu penses qu’au plaisir : le tien, le mien. Pas aux autres, à ce qu’ils diraient ou à ce qui est bien vu. Bon… juste un peu à Mme Ponta, mais on s’en fout maintenant !
Loreleï prit le temps de peser cette idée.
— C’est vrai. J’ai pas de préjugés. C’est pas comme si j’y connaissais quelque chose ! Je mate pas des pornos, moi ! T’es sûr que tu t’ennuies pas avec moi ? Ce serait mieux avec une fille qui a de l’expérience…
Oh ! QueVivian avait aimé ce doute !
— C’est pas une question d’expérience ou de technique, mais de feeling. Et toi et moi, on l’a, non ?
— Oui, mais… Tu vois, la première fois que je t’ai fait une feuille de chêne, tu as dit « Préviens-moi quand tu commences vraiment, parce que déjà là, c’est trop bon. »
— Je vois pas le problème !
Dépitée.
— Le problème, c’est que j’étais au max, moi ! Et tu me sors ça ! Alors j’ai regardé ton sexe en me disant : « Mais faut que je fasse quoi ? Je vais pas le prendre en entier dans ma bouche quand même ! Ça passe pas ! »
Vivian rit franchement, tout en embrassant son apprentie amoureuse.
— T’as écouté mon corps et ce que je t’ai dit. Tu fais les meilleures pipes du monde, maintenant !
Loreleï se redressa sur un coude, pour mieux voir l’expression de Vivian.
— Hey ! Comment tu peux comparer ? Tu m’as jamais dit qu’on te l’avait fait ! C’était quand ?
— Après Marie-Laure.
— Ah oui, la fameuse « prof du quartier ». Faudra que je lui envoie un mot de remerciement un jour. Mais quand même, gros, gros oubli dans ta formation. — Elle agitait son doigt, comme une prof fâchée par le comportement de son élève — Pourquoi elle ne t’a jamais montré où est le clitoris ?
Vivian, toujours allongé, eut une moue d’ignorance.
— Peut-être que j’ai pas été un bon élève. On avait que quatorze ans. J’ai progressé, non ? Le cunni, c’est mieux maintenant que tu m’as montré, non ? Pourquoi tu te marres ?
— Je me souviens tellement de ta tête quand je t’ai dit que tu n’étais pas au bon endroit. Je t’ai entendu penser : « Mais bordel, où j’étais tout ce temps ? » Tu avais le même air dégoûté que Zouzou, quand je lui mets des croquettes alors qu’elle veut de la pâtée.
— Sympa la comparaison, vraiment, merci !
Elle le chatouilla pour le dérider.
— Maintenant c’est super. J’adore quand tu mets tes mains sous mes fesses et que tu me soulèves. J’ai l’impression que tu me manges !
Elle se blottit contre lui, embrassa ses côtes.
Quelques minutes plus tard, Vivian brisa le silence confortable qui s’était installé.
— Tu sais, je ne t’en ai pas parlé, parce que c’était important pour toi que je sois puceau. Mais une fois, il s’est passé un truc.
Sans bouger, Loreleï lui demanda de continuer.
— J’avais seize ans, et on s’est retrouvé au parc avec deux autres mecs et une meuf. Ils l’ont baisée, et moi je sais pas trop… J’étais sur elle, mais elle avait un air blasé. Je sais même pas si j’étais dedans.
Elle ne dit rien pendant un moment.
— Tu as aimé ?
— Non, je sais pas où j’étais et elle ne bougeait pas.
Loreleï caressait le ventre de Vivian tout en parlant.
— C’est glauque, non ? … Tu as eu du plaisir avec moi ?
— Oui, beaucoup. Trop, même.
Gaieté partagée.
— Alors ta première fois, c’était avec moi.
Le rire n’était jamais loin de leur bouche. Ce qui les sauvait souvent. Comme ce jour où, après avoir fait l’amour, Loreleï fit un mouvement de jambes, suivi d’un son que personne dans la chambre ne pouvait faire semblant d’ignorer. Un bruit d’air qui s’échappe, flapissant et humide. Loreleï aurait voulu que le matelas l’avale et qu’on retrouve seulement un post-it, portant l’inscription : « Je n’ai jamais existé, dites à mes parents que je les aimais ». Heureusement, les volets étaient complètement fermés. Dans le noir, Vivian ne pouvait pas voir ses joues rouges de honte.
Lui ne fit pas un mouvement. Les mains toujours derrière la nuque, il était parfaitement détendu.
— C’est un pet de fouffe.
— …
Il s’étira et continua comme s’il commentait la météo.
— Les potes m’en ont parlé. C’est juste de l’air qui rentre. Et en plus c’est ma faute.
Elle tourna la tête vers lui, le visage toujours cuisant de gêne.
— Comment ça, ta faute ?
— Ben, l’air, il rentre quand on baise. C’est mécanique. C’est moi qui le fais entrer, donc c’est mon air qui ressort. Logique. Flatus vaginalis en latin, mais « pet de fouffe », c’est plus joli.
Un coin de la bouche de Loreleï tressaillit malgré elle.
— Mais où tu trouves des infos pareilles ? Et c’est dégueulasse, « pet de fouffe » !
— C’est mignon. C’est comme un petit animal. Le « pet de fouffe du Périgord », espèce protégée.
Loreleï récupéra son post-it.
💬 Commentaires 0
Aucun commentaire pour le moment
Soyez le premier à partager vos impressions !