Ring my bell *

📖 Le chant de Loreleï ✍️ Enattendantlapluie 📝 1196 mots

Bordeaux, mai 1996. Loreleï, 19 ans. Vivian, 22 ans.


Assise à son bureau, Loreleï rêvassait. Elle aurait dû travailler… mais la musique l’emportait ailleurs. Par terre, près du poste, gisaient des cassettes et des pochettes de vinyles. C’est Paul qui les lui avait envoyées pour ses dix-neuf ans, en rappel de leur séjour à Londres pour ses dix-huit ans.

Son cousin avait lancé cette idée lors de la traditionnelle fête de Noël à Fribourg. Pour la première fois, Vivian était venu. Il n’avait pas été trop traumatisé par la meute Wolf, puisqu’ils y étaient retournés au dernier Noël. Le vin chaud, la neige, les lumières du marché de la cathédrale… En France, Noël avait été enterré avec sa mère. À Fribourg, la main plongée dans la poche de Loreleï pour que leurs doigts entrelacés restent au chaud, il avait cru faire — encore — une crise cardiaque. Loreleï avait ri, posé la main sur la poitrine de son amoureux en le rassurant : « Là, là, je suis là. »

Loreleï lui avait offert un énorme cœur en biscuit, décoré d’un glaçage fantaisie. Ils avaient acheté une boule de Noël en cristal, fascinés tous deux par les reflets irisés, entre vert et bleu, et les fines lignes argentées. « Pour le jour où on aura notre propre sapin ».

La famille réunie chantait Leise rieselt der Schnee (doucement tombe la neige). Voir Loreleï si heureuse avec sa famille, alterner français et allemand avec autant de plaisir…

« Tu voudrais vivre ici ? »

Ils marchaient dans la forêt saupoudrée de sucre glace, près du chalet Wolf. Loreleï avait inspiré profondément l’air glacé, piquant et pur, avant de répondre en regardant le ciel blanc : « Parfois, j’y pense. — elle tourna son visage rougi vers lui —, mais ma famille, c’est toi. Mes souvenirs… ils sont à Périgueux. »

Le soir, pendant le dîner au chalet, Paul avait lancé l’idée d’amener sa kleine Wölfin à Londres pour ses dix-huit ans. Loreleï avait sauté au cou de son cousin, Ingrid avait accepté. Vivian avait jugé plus sage de sourire et de se taire. Le 8 mars 1995, elle avait donc fêté son anniversaire avec Ingrid et Vivian, et le week-end suivant, elle s’était envolée pour Londres où elle avait rejoint Paul.

De ce séjour londonien, elle avait apporté une mini-jupe écossaise, un t-shirt en filet rose fluo, des rangers véganes (elle avait cru approcher le paradis en entrant dans la boutique de « Vegetarian shoes »), un borsalino (« comme dans L’Amant ! », avait-elle expliqué à Nadia) et un t-shirt noir sérigraphié « Bad bitch ». Paul lui avait fait visiter les musées, bien sûr. Mais surtout les boîtes de nuit. Son cousin adorait s’oublier dans les basses et les rythmes de la house et de la techno. Ils avaient passé deux nuits entre caves et entrepôts désaffectés. C’est là, sur un stand féministe, qu’elle avait trouvé ce t-shirt aux lettres fluo de néons qui bavent. Quand elle le mettait, Vivian rigolait, disant que ça lui allait bien.

À ce souvenir, Loreleï jeta un œil vers la boîte de cassettes. Elle se leva, fouilla et ressortit celle que Vivian lui avait offerte quand elle avait seize ou dix-sept ans, elle ne savait plus. Il avait écrit sur le carton : « Tu te sentiras moins seule !!! » Par contre, elle se souvenait très bien de ce qu’elle avait ressenti en écoutant « Oui j’adore » de Sensuel, en entendant une femme chanter « oui j’adore le sexe » pendant qu’un homme lui répondait « salope ! ». De l’écœurement. Comme la fois où ils dansaient tous les deux dans sa chambre à lui. Vivian bougeait si bien, elle coulait contre lui. Il avait calé une jambe entre ses cuisses et elle se frottait contre lui. Elle était complètement partie quand il avait lâché, amusé : « T’es une vraie chienne… » Elle s’était raidie et était passée en une seconde du plaisir à la honte. Vivian l’avait senti, avait tenté de se rattraper : « C’est un compliment ! » Elle n’avait rien répondu. La danse était finie.

Elle mit de côté cette cassette et sortit le disque d’Anita Ward de sa pochette. Couleur et style des années 1970 : il n’y avait que Paul pour dénicher des trésors pareils. Elle comprenait que maintenant les paroles. Elle dansait dans son salon et, sans s’arrêter, se déshabilla, enfila son t-shirt londonien sur sa poitrine nue et pencha le borsalino sur son front. Tout en sautillant, les images se succédèrent. La première fête avec les potes de STAPS de Vivian. Vivian lui avait dit : « Ne mets pas de jupe ou de robe. Un jean, ça ira, c’est une soirée cool. » Loreleï avait trouvé ça étrange. En soirée, il aimait bien qu’elle soit sexy, ou au moins « féminine », comme il disait. Pendant leurs premières vacances ensemble, il lui avait demandé de faire du seins nus sur la plage. En sortant de l’eau, elle avait eu l’impression que tout le monde la regardait, alors elle avait remis le haut. Le même été, elle s’était aperçue qu’il comptait les mecs qui la mataient. Elle ne l’avait remarqué que parce qu’il avait dit, pas assez bas, « grillé ! » à un type qui passait. Elle avait donc trouvé la demande de Vivian étrange. Mais elle avait haussé les épaules et mis son Levi’s avec son t-shirt Bad bitch. Vivian avait tiqué.

La soirée s’était bien passée. Jusqu’à ce que Marco, saoul et tactile, enlace Loreleï pour lui demander si elle avait une sœur. Le cœur de Loreleï s’était serré à cette question. Elle avait tout de même répondu, détachée : « Non, Marco, modèle unique, le moule est cassé. » Il avait soupiré de manière dramatique : « T’es une gentille salope ! Moi aussi je veux une gentille salope ! Tu sais, j’ai dit à Vivian de t’épouser ! » Elle n’avait tout simplement pas su quoi en penser.

Le diamant quitta le sillon en grésillant. La cloche avait fini de tinter.

Toujours vêtue comme la Love Parade, Loreleï reprit place à son bureau. Elle écrivit un poème pour Vivian, en sachant qu’il le lirait à ses copains. Parce qu’il était fier d’elle, de son intelligence. Et de son cul. Elle ne se faisait plus d’illusions sur le fait qu’il leur racontait leur vie sexuelle. Mais maintenant, elle était à la fac, plus au collège, et elle était en couple depuis la nuit des temps avec un mec qui n’avait pas peur de se battre. Donc personne ne viendrait l’emmerder. Nul n’est parfait, elle acceptait ça. Mais le « gentille salope » lui restait en travers de la gorge. Alors, elle écrivit, pour Vivian et le vestiaire.


Vilaine !

Beaucoup ne comprennent pas

Aucun ne veut voir la crudité

De mon désir, de ma volonté


Bordé, épuisé, auprès de moi

Impossible de l’ignorer pourtant

Toi, tu le sais, je t’ai mordu au sang

Chaque nuit, je suis une animale.

Honte ? Niemals !


Les potes de Vivian verraient la marque qu’elle laisserait exprès sur son épaule. Mais qui verrait le message caché ?

Qu’allez-vous faire de ça, les mecs ? Bad bitch, bad bitch, call me bad bitch.

Loreleï chantonnait toujours en fermant l’enveloppe.


💬 Commentaires 0

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
💬

Aucun commentaire pour le moment

Soyez le premier à partager vos impressions !