Se canta (2/2)

📖 Le chant de Loreleï ✍️ Enattendantlapluie 📝 1127 mots

Le soir, une grande tablée fut dressée dans le jardin pour accueillir l’auberge espagnole. Des guirlandes lumineuses sur la terrasse dégageaient une lueur festive. Dans la douceur du printemps occitan, les cousins redécouvraient le petit-fils prodigue :

— Vous êtes ensemble depuis combien de temps ?

Ils répondirent en même temps :

Vivian : « Quatre ans. »

Loreleï : « Deux ans. »

— Ha ouais, quand même, vous avez une sacrée marge d’erreur !

Vivian essaya de taire ce qui vacillait en lui :

— Disons… qu’elle m’a quitté quelques fois. Mais je compte depuis le début.

Loreleï compléta :

— Ça a été compliqué. Je compte depuis qu’on ne s’est plus quitté.

Marie, qui adorait les histoires d’amour, voulut savoir :

— Et vous vous êtes rencontrés comment ?

Vivian passa la main dans sa tignasse — geste familier, avant de raconter.

— À la fête foraine. J’ai repéré une fille canon. Mais le temps que je me décide, elle était partie avec ses copines. Je l’ai retrouvée aux autotamponneuses.

— C’est lui qui m’a draguée, et d’un coup… il est devenu timide. C’est moi qui ai fait le dernier pas. On était chez Thomas, son meilleur pote. Ils ne quittaient pas leur manette. Je ne pouvais pas rivaliser avec FIFA. J’attendais qu’on aille à la piscine. J’en ai eu marre. J’ai dit que j’embrasserais celui qui gagnerait.

Vivian précisa aussitôt, élevant un peu la voix.

— J’ai demandé à Thomas de me laisser gagner.

La cousine était déçue :

— C’est pas très romantique. Tu aurais embrassé Thomas sinon ?

La gêne de Loreleï était imperceptible, sauf pour Vivian, qui la sentit sous les mots et intervint :

— Il a perdu.

Par chance, c’est alors que Chantal, la grande sœur d’Angélina, fit tinter sa cuillère contre son verre :

— C’est le moment d’aller guincher !

***

Sur la place du village, lampions, tables, et surtout, le banda. Loreleï battit des mains d’excitation. Vivian suivit ses cousins à la buvette. Il devança les reproches de Loreleï :

— Tu vas voir, je suis obligé de boire ! On ne peut pas faire ça à jeun !

— Et je fais comment, moi ?

— Toi… tu es naturellement en roue libre !

Elle acquiesça malgré elle. Et lui donna raison au fil des danses improbables. Lo pantelon, le saut béarnais, après quelques essais, elle maîtrisa. De toute manière, personne ne vérifiait la justesse de son virar. Vivian était dans son élément. Sur un terrain de rugby ou ici, son corps suivait le mouvement avec une grâce animale. Mais la chenille au sol en criant et ramant… sans quelques grammes dans le sang, tout le monde n’y arrivait pas.

Après deux heures à avoir fait transpirer tout le village, le banda s’octroya une pause. La musique reprit avec les premières notes de l’hymne occitan. Loreleï remercia mentalement son maitre de CM2 et la classe verte à Argelès-Gazost : elle connaissait encore les paroles. Vivian entoura sa taille avant d’entonner avec l’assemblée : « Devath ma frinèsta, que i a un auseron, tota la nueit canta, canta sa cançon. » Leurs doigts s’entrelacèrent sur le refrain. Elle ne reconnut pas la voix de Vivian. Ce n’était pas celle du stade, du plaisir ou de la tendresse. Le chant montait dans l’air tiède, un appel mélancolique. Une mélodie de mère pour bercer son petit. Angélina, Anyou et la vieille dame de la photo… elles avaient sûrement toutes chanté pour leurs enfants. « Se canti, jo que canti, canti pas per jo, canti per ma mia, qui ei tan luehn de jo. » Vivian chantait maintenant, avec sa famille. Des paroles qui appartenaient à cette terre. Avant elle, après eux.

Les dernières notes flottèrent quelques instants. Loreleï ne quitta pas son amoureux des yeux. Puis la frénésie reprit, et elle laissa Vivian avec ses cousins, pour se diriger vers sa tante. Sous le platane, quelques bancs, et une place libre près de sa cible.

— Chantal, je peux vous poser une question ?

— Profite, je crois que j’ai abusé, dit-elle, en levant un verre encore à moitié plein.

— Loreleï tortilla une boucle de cheveux, hésitant malgré sa résolution.

— Pourquoi Anyou déteste Jacques ? Elle ne prononce même pas son nom.

Chantal observa la jeune femme, avant de se concentrer sur son verre à moitié vide. Loreleï dut tendre l’oreille pour l’entendre.

— Angélina voulait une grande famille. Comme la nôtre. Elle a essayé, malgré tout. — Ses yeux se plissèrent, semblant retenir une lame ancienne. — Ma mère pense que c’est ça qui a provoqué sa maladie. Que Jacques aurait dû dire stop. Vivian était le dixième.

Un même poids pesait sur leur ventre. Loreleï, nauséeuse, serra les poings sur sa robe.

Dix grossesses. Neuf défaites. Neuf coups profonds. Vivian savait-il ?

Elles ne dirent plus rien, laissant la musique emplir l’espace. Loreleï finit par se lever, posa une main légère sur l’épaule de Chantal, qui la recouvrit de la sienne.

En rejoignant les danseurs, les vibrations des cuivres et des percussions se propagèrent dans ses fibres. Elle s’ébroua, força un peu le mouvement, avant d’être à nouveau en rythme avec la fête. Alors que la fanfare entonnait « Dans les yeux d’Émilie », son ventre lui sembla plus présent. Les trompettes annonçaient joie et mélancolie. Promesse, danger. Elle s’accrocha à Vivian qui poussait des « Ho ho hooo ! » sonores avec les autres. Trente ans après, cette mélodie ferait toujours surgir en ses prunelles noisette et son sourire lumineux.

Sous les applaudissements, le banda laissa la place à un DJ local. Nirvana, cheveux fous, cris. Puis, sensualité de « Glory box » de Portishead. Les corps de Vivian et Loreleï fusionnèrent dès les premières notes. Elle plaqua sa main sur la large poitrine de son rugbyman préféré. Battement puissant, lent. Un cœur battant après neuf cœurs mourants. Un cœur de battant, qui ne lâchait jamais rien. Le genou de Vivian se cala entre ses cuisses, ses paumes chaudes sur ses reins, et cette ondulation, cette putain d’ondulation du bassin.

Il bouge si bien. Je le veux, pour moi, toujours.

Tandis que les plus jeunes résistaient sous les lanternes vertes, bleues et rouges, Loreleï entraîna Vivian à l’écart. Dans la chambre jaune, il était fermé, inaccessible à ses désirs. Alors, elle choisit une petite rue sans éclairage. Un renfoncement entre deux maisons. Vivian était encore un peu brumeux.

— Tu fais quoi ?

Sourire de prédatrice. Pas de doute permis.

— Tu sais bien.

L’esprit de Loreleï était clair, quand elle défit quelques boutons de sa robe. Laissa tomber une bretelle sur son épaule. Enleva sa culotte et la glissa dans la poche du jean de Vivian. Elle le tira contre elle.

— Viens.

Mots vibrants contre sa peau à lui.

Au loin, Cyndi Lauper chantait « Girls just wanna have fun ».

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