Se canta (1/1)

📖 Le chant de Loreleï ✍️ Enattendantlapluie 📝 2073 mots

Béarn, avril 1995. Loreleï, 18 ans. Vivian, 21 ans.

Une autre histoire

Le bras de Vivian allait du levier de vitesse au volant. Ses muscles jouaient sous sa peau, sa grande main enveloppait le pommeau et l’arrondi de son épaule était mis en valeur par son débardeur bleu. Une chaleur familière irradiait du ventre de Loreleï vers tout son corps, qui se tendait vers lui. Elle lécha ses lèvres, puis reporta son attention sur la carte routière posée sur ses genoux, avant de se tourner à nouveau vers le conducteur.

— J’ai repéré un sentier forestier dans quinze kilomètres environ. Ça te dirait de faire une pause ?

Vivian la regarda brièvement, pas dupe.

— Tu m’as déjà niqué mon jean la dernière fois. Tu parles d’une cueillette de mûres !

— C’est pas ma faute, c’est toi, là, avec tout ton…

Elle fit un geste faussement énervé vers lui.

— Toi !

Sans quitter la route des yeux, les doigts de Vivian grimpèrent le long de la cuisse de Loreleï, remontant sa robe. Elle ferma les yeux quand il atteignit sa culotte.

La voix de Vivian vibra, basse :

— Debout, en levrette.

Des yeux, elle dévorait son torse, son profil.

— Tout ce que tu veux pour sauver ton jean.

Tout arriva en même temps. La main de Vivian s’arracha des cuisses de Loreleï. Freinage brutal.

Elle partit en avant. Douleur dans l’épaule, ceinture cisaillante.

— Putain de connard de merde ! Il a déboîté comme un taré, on a failli se le prendre !

Il regarda sa passagère, livide, la respiration heurtée.

— Loreleï, ça va ?

Une inspiration sifflante lui répondit. Une seule idée dans la tête de Vivian : le prochain village était proche. Une fois arrivé à Navarrenx, il se gara sur la place d’Armes. En entrant dans la citadelle, il avait repéré la terrasse d’un café qui semblait ouvert. La poitrine toujours bloquée dans un étau, Loreleï se laissa porter jusqu’à une chaise. Vivian se mit à genoux devant elle, prit ses mains et lui parla calmement.

— Regarde-moi. Sens mon contact. Inspire. Bloque. Expire.

Il répéta les mêmes mots, respirant avec elle de plus en plus amplement. Une serveuse se dirigea vers eux.

— Vous avez besoin d’aide ?

— Merci, c’est passé. Vous avez des desserts ?

Elle déposa la carte avec une expression douce.

— Nous n’avons presque que ça : « La Pêcheuse » est un salon de thé. Rien de tel pour se remettre de ses émotions. Je vous recommande la tarte au citron meringuée, spécialité de la chef.

Tout en s’asseyant, Vivian consulta la liste des pâtisseries et des thés.

— Tarte au citron et thé à la bergamote ? J’y connais rien, mais ça sonne bien.

Loreleï acquiesça d’une petite voix :

— Ça a l’air bien.

Sous le soleil printanier de Navarrenx, le sucre circula dans les muscles tremblants de Loreleï. Tout en mangeant, celle-ci admira le balcon en bois couvert qui les dominait.

— Typique médiéval, estima-t-elle.

— Les réflexes sont revenus, je suis rassuré, s’amusa Vivian.

— On ne va pas arriver en retard chez ta grand-mère ?

— On n'est plus loin. T’inquiète pas. Ça va mieux ?

— Oui, on peut repartir quand tu veux. C’est joli ici, on est où ?

— Navarrenx. Seulement quarante minutes d'Aramits.

Vivian se leva.

— Je vais payer et on reprend la route.

Quand il revint, Loreleï était debout. Elle se colla fort contre lui. La tête sur son épaule, elle déposa les mots qui l’avaient étouffée :

— On a évité un choc frontal.

Il la serra, avec cette force contenue dont il était capable. Pour elle.

— Je sais.

Et le même souvenir les traversa. Cette journée anodine au CDI du lycée, quand Mme Privat était venue la chercher. « Votre père a eu un accident. Votre mère vous attend à l’hôpital. »

Sur la route vers Aramits, Loreleï essaya de revenir au présent. La route défila tout d’abord par automatisme — lecture de la carte et échanges sur les directions. Le radiocassette réinjecta l’énergie des vacances. Parmi la compil' de pop anglaise, un intrus — un frenchie. Loreleï et Vivian s’époumonaient : « Et on démaaare, une auuutre histoooire ! » Cassette offerte par Bastien. Elle avait jugé préférable de ne pas le préciser, et avait enlevé la jaquette portant la dédicace.

***

Lou meste deus anyous

Le village de la mère de Vivian se rapprochait. Maintenant, le moteur était éteint. Loreleï caressa son bras et posa ses lèvres près de son oreille :

— Allez, on y va.

Vivian ne répondit pas, sortit de la voiture. Il n’eut pas le temps de sonner que la porte s’ouvrit sur une toute petite femme. L’échange fut bref. Un « Boudu ! Vivian, t’es plan grand. » suivi d’un « Mamie. » Une bise sonore, avant que la vieille dame ne s’intéressât à Loreleï, restée en arrière.

— Tu me présentes ou tu vas rester planté là ?

— Mamie Anyou, c’est Loreleï, ma copine.

— Entrez, vous pouvez poser vos valises dans la chambre jaune. Tu te souviens ?

Vivian se détendit et se dérida enfin :

— Oui, mamie.

— Il y a le grand lit. Vous pouvez dormir ensemble. Je suis moderne.

Loreleï chercha une lueur taquine, mais ne remarqua rien. La petite mamie déroula le programme des journées qui allaient suivre :

— Ce midi, mon frère vient manger avec nous. Ce soir, toute la famille. Ceux qui vivent pas loin, en tout cas. Demain, c’est la fête patronale. Tu n’as pas oublié ? Tu te souviens de quelques chansons ?

— Oui, mair-bona.

L’aïeule hocha la tête d’un air satisfait, tapota le bras de Vivian :

— C’est bien mon petit, c’est bien.

Dans la chambre jaune, après avoir sorti leurs affaires, Vivian s’allongea un instant sur le lit, les bras sous la tête. Loreleï vint près de lui, laissa ses doigts tracer sa tendresse le long de son visage. Vivian ferma les yeux, se détendit. Après une dizaine de minutes, il sauta du lit.

— Allez, mair-bona Anyou nous attend ! Il faudra sûrement que tu l’aides à la cuisine !

— Tu lui as dit que je suis végétarienne ?

— Oui, mais pas sûr qu’elle ait capté le concept !

Après avoir été chassé à coup de torchon, Vivian laissa les femmes cuisiner. S’ensuivit un petit moment de panique mâtiné de révolte féministe dans le cœur de Loreleï. Mair-bona ne lui adressa pas un clin d’œil, mais un équivalent dont les mamies béarnaises devaient avoir le secret, pensa-t-elle. Une sorte de frémissement des coins de la bouche qui lui rappela Katell. Les haricots maïs avaient été préparés la veille pour un cassoulet sans viande. Elles n’avaient plus qu’à préparer une salade et un plateau de fromages qui fit saliver Loreleï. Sans oublier la confiture de cerises noires et le piment d’Espelette. Rouge sombre, orangé-rouge. Les couleurs du Béarn pour Loreleï.

La jeune femme aida à disposer une jolie table. La grand-mère lorgnait depuis un moment vers la bague :

— C’est plan beau. C’est un cadeau de mon grand ?

— Oui, pour mes dix-huit ans. — Elle hésita à répéter la promesse de Vivian. — En attendant la bague de mariage.

— Ça me fait plaisir, ça, des jeunes qui veulent se marier. Vous le ferez au pays ?

— Lequel ? lança Loreleï, avant de stopper net, ayant peur d’avoir dit une bêtise.

— Je sais, Périgueux, la Bretagne, l’Allemagne… Mais l’église, ce sera chez nous.

C’était dit comme une évidence. Loreleï se figea. Les émotions qui la traversèrent étaient violentes et inconnues. Une idée vague qui prenait trop de corps ? Des tensions remisées qui risquaient d’exploser ? Le ventre de Loreleï, qui s’était serré étrangement quand elle avait tenu le bébé de sa voisine à Périgueux ?

Une petite main ridée et tachée de soleil se posa sur la sienne. Douce. Loreleï inspira lentement.

— Oui, l’église, ce sera ici.

Dans l’entrée, un tonitruant « Oh fan ! Vivian ! » se fit entendre.

— Mon frère, Jean, annonça Anyou.

Loreleï n’était pas préparée au choc. Jean et Vivian se ressemblaient de manière frappante : même carrure, même grand nez. Et ces petites oreilles qu’elle pensait uniques. Elle s’imagina vieille dame, ridée, cheveux blancs, riant près de son vieil homme. Avec la même casquette ? L’idée lui piqua le cœur.

Le repas se déroula entre nouvelles de la famille et des vieux amis. Aucune mort rocambolesque à déclarer.

Anyou faisait la vaisselle avec son frère — une habitude prise au fil des années de veuvage, pendant que les jeunes prenaient le soleil sur le banc du jardin.

— C’est vrai que t’es plan beau !, taquina Loreleï.

— T’en doutais ?

Elle prit son élan mentalement.

— J’ai dit à ta grand-mère qu’on se marierait à l’église ici. — espoir timide — Tu vois, je fais des concessions.

Vivian se rembrunit. Paroles tendues.

— Et pour porter mon nom ?

Vivian, c’est pas négociable. Je garde le mien. On en a déjà parlé. Je ne suis pas croyante, je suis même anti-religion. Et pourtant, pour toi, pour ta famille, je veux bien me marier en blanc à l’église.

— C’est un sacrifice de m’épouser, en fait ?

Il avait haussé la voix.

— Non. Ça s’appelle un compromis. Oui pour l’église. Mais je reste Loreleï Lannef.

Le ton de Vivian se fit méprisant.

— Toutes les femmes le font, mais pas toi ?

Loreleï respira un grand coup, décidée.

— C’est une coutume, pas une loi. — Elle essaya de l’apaiser avec un souvenir. — Tu savais dès le début que je n’étais pas « les autres ».

Vivian se leva, se dirigea vers le cerisier, lui flanqua un coup de pied.

— Putain, pourquoi t’es pas moins…

Loreleï le rejoignit. Sa colère montait.

— Moins quoi ? Moins moi ?

Ils restèrent côte à côte. Vivian ne la regardait pas. Il fixa le tronc, avant de se tourner vers elle et de la prendre dans ses bras.

— Pardon. J’oublie parfois que je t’aime pour tout ça.

La voix de mair-bona surgit :

— Les enfants, venez dans le salon.

Loreleï s’étonna :

— Comment une si petite bonne femme peut avoir un tel coffre ?

— Aux âmes bien nées, la grande gueule n’attend pas le nombre de centimètres, annonça Vivian avec sérieux.

Éclats de rire.

— Et moi, j’oublie que tu n’es pas que plan beau !

Anyou avait sorti le service à café. Et des albums photos. La mère de Vivian, Angélina, en communiante. Anyou raconta tout : la gentillesse de sa fille, sa beauté, sa voix d’ange… Loreleï pensa au portrait d’une princesse de conte de fées. Des carrés plus clairs marquaient des vides. La voix d’Anyou se tarit.

La photo du mariage d’Angélina et Jacques. Très jeunes.

— Ils avaient quel âge ? questionna Loreleï.

Les mots semblaient devoir s’arracher de la bouche de la grand-mère.

— Angélina venait d’avoir vingt-et-un ans. La majorité à l’époque. On a refusé plus tôt. Ils ont attendu.

— Ils se connaissaient depuis longtemps ?

Vivian écoutait, pendant que Loreleï menait l’enquête. Il ne savait rien. N’avait jamais osé demander. Son père ne lui parlait jamais de sa mère. Des photos ? Partout. Mais avec le silence pour seule légende.

Anyou prit quelques instants. Son visage se dérida.

— Angélina venait d’avoir seize ans. Elle l’a rencontré à un bal, chez sa cousine de Pau. Il avait vingt ans. Comme il faisait son service militaire en Allemagne, il logeait chez nous pendant les permissions. Attention ! Mon mari veillait au grain ! Le matin, il restait devant la chambre de… — Elle ne finit pas sa phrase, puis poursuivit. — Angélina avait cinq minutes pour le réveiller, pas une minute de plus !

Vivian posa sa main sur celle de Loreleï, complice et joyeux. L’audacieuse ne lâcha pas l’affaire.

— Il a été persévérant. Il a fait sa cour longtemps !

— Fallait bien ça pour mériter notre fille. — Un froid de caveau s’invita. — Pour ce que ça lui a apporté.

La voix sèche, Anyou claqua l’album et alla en chercher un autre. Uniquement des photos de Vivian enfant, en famille. Si on oublie son père. Beaucoup de carrés vides, jusqu’à la page blanche. Loreleï sentait les doigts crispés de Vivian. Le temps était figé. Anyou se leva, ouvrit un tiroir et en sortit un cliché qu’elle tendit à Vivian.

— J’ai fait un double pour toi. Tu avais quelques mois. Regarde Loreleï, comme il est adorable sur les genoux d’Angélina ! Et derrière ta mère, à droite, c’est moi, et à gauche, ma propre mère. Quatre générations. J’espère que vous n’attendrez pas dix ans pour revenir.

Se prendre dans les bras. Ou, au moins, poser une main chaleureuse. Ces gestes ne furent qu’un tressaillement. Une pensée vite écartée.

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