Sous les feuilles *
Périgueux, mai 1992. Loreleï, 15 ans, Vivian, 18 ans.
Vivian attendait Loreleï à la sortie de la piscine. Mais pas trop près.
— Pourquoi ? avait-il voulu savoir, la première fois.
— J’ai pas envie qu’on parle de moi, qu’on rapporte à mes parents avec qui je sors.
Vivian, sceptique, s’était demandé si elle n’avait pas honte de lui.
Voilà pourquoi, toutes les semaines, il attendait à vélo dans une rue adjacente.
Il avait mis son débardeur marinière, celui que Loreleï adorait, car il mettait en valeur ses larges épaules et ses bras musclés. Il en avait vérifié l’effet dans les reflets des vitrines et repéré que quelques femmes tournaient la tête sur son passage.
Loreleï le rejoignit cette après-midi-là à 15 h 17, également en vélo. Ils avaient encore du temps avant qu’elle ne doive rentrer chez elle.
Le samedi précédent, ils étaient allés au ciné avec leurs groupes respectifs. Dans la file d’attente de Hook ou la revanche du Capitaine Crochet, elle lui avait promis : « Tu verras, j’ai une surprise. » Puis à l’oreille, pendant la séance, elle avait chuchoté : « Apporte des capotes. »
Cela faisait donc quatre jours que Vivian ressentait une pression particulière, doublée d’une euphorie qui l’avait porté pendant le cross de la veille et le match du matin. Depuis qu’ils ressortaient ensemble, leurs corps étaient plus soudés que jamais dès qu’ils étaient seuls. Et c’était bien là le problème : être seuls. Quelques heures volées après la natation du mercredi, parfois le samedi quand Loreleï disait sortir avec des copines. Mais où se retrouver pour être seuls ? Loreleï pouvait venir chez lui : son père ne dirait rien. Cependant, ils préféraient attendre qu’il soit absent. Chez Loreleï ? Il y avait un créneau après la natation du mercredi. Mais, cela ne résolvait pas le problème posé par Mme Ponta, la voisine, toujours derrière son rideau. Cette surveillance constante stressait Loreleï. Vivian travaillait sur le sujet avec opiniâtreté, sa stratégie de base se résumant à l’argument suivant : « Les rumeurs ne sont-elles pas un vestige d’une époque oppressive qu’il faut abattre en se baladant à poil sous les fenêtres de Mme Ponta ? » Loreleï avait apprécié le raisonnement et proposé de vérifier la présence de la voiture de la voisine avant de partir pour la piscine.
Ainsi, toutes les semaines, Vivian priait saint Expédit — patron des causes perdues nécessitant une résolution rapide — afin que Mme Ponta aille faire du shopping, boire un thé avec des amies ou qu’un brave parmi les braves se dévoue pour être son amant.
Ce mercredi-là, Vivian était porté par l’espoir, hélas, vite douché.
— On ne va pas chez moi : Mme Ponta est toujours là. Mais j’ai un plan B : suis-moi, on va au bord de l’Isle.
Vivian pédalait derrière Loreleï, suivant les rigoles humides que ses longs cheveux mouillés traçaient sur son t-shirt rose fluo. Quelques coups de pédales pour avancer de front. Il s’inquiéta :
— On va loin ? On n’a pas beaucoup de temps.
— Tu verras. On va près du Moulin du Rousseau. J’ai repéré le coin lors d’une balade en kayak avec mes parents. Tu as pris ce qu’il faut ?
— J’en ai toujours sur moi.
— Toujours ? Depuis quand ?
Il sourit, accéléra avant de se tourner vers elle :
— Depuis que tu es revenue !
Devant le moulin, ils s’écartèrent du chemin longeant la rivière. Après avoir poussé leurs vélos pendant dix minutes, Loreleï lui montra où les laisser.
— Suis-moi.
Elle écarta des branches et s’engagea dans un bosquet qui semblait inextricable. Tours et détours, fourrés et branches basses, odeur de terre et de végétation chauffée par le soleil de printemps.
— Et voilà !
Loreleï lui offrait quelques mètres carrés d’herbe grasse.
— Il n’y a jamais personne ici. On est loin du chemin. Et on ne voit rien de l’extérieur.
Ils posèrent leurs sacs à dos et s’allongèrent sans jamais rompre le fil visuel. Leurs mains se faufilèrent sous les t-shirts. Le débardeur de Vivian rejoignit le Waikiki de Loreleï, puis, rapidement, son jean à lui et son short à elle. L’un contre l’autre, leurs doigts furetaient partout. Vivian glissait sa langue dans son oreille en lui murmurant combien elle était belle. Loreleï, les paumes sur les fesses rondes de son amoureux, osa : « J’ai envie de toi… » Il se redressa pour attraper une capote, avant de revenir entre ses jambes.
Débâcle.
— Putain ! Je comprends pas !
L’érection n’était plus qu’un souvenir : inutile d’envisager enfiler un préservatif. Vivian était désespéré.
— Je suis entre les cuisses de Loreleï Lannef et je bande pas !
Loreleï le rassura :
— T’as forcé sur le sport ?
— Un peu… c’est vrai que ça peut jouer.
Elle s’assit dans l’herbe.
— C’est pas grave. Le stress, la fatigue… ça arrive.
Quand ils se rhabillèrent, Loreleï le reprit dans ses bras en lui disant qu’ils recommenceraient bientôt. Et que cette fois, il éviterait de courir un marathon juste avant.
Le soir, chacun revenu dans ses pénates, ils pensèrent à l’autre.
« Quelle merde ! Heureusement qu’elle a été gentille. Je crois que j’aurais plus jamais bandé. Ahaha, ça remarche. Allez, branlette de contrôle. »
« Finalement… tant mieux s’il n’a pas bandé. La première fois par terre, bof. Je préférerais dans un lit. Et être sûre que personne ne rentre. Profiter de le sentir contre moi sans avoir peur. Sa langue qui me lèche le lobe, sa bouche sur mes seins… comment il arrive à me faire ça ?Rien que d’y penser, ça me tord le ventre. »
💬 Commentaires 18
J'aime beaucoup cet ajout ! Il renforce la complicité dans leur relation, élément indispensable pour la suite.
Je te suggère juste d'ajouter un peu autour du "débâcle", du genre monter un peu la sauce de la dramaturgie. Parce que j'ai trouvé que la dé-bande-dade nous était affichée très abruptement.
J'étais contente de retrouver Sarah et le début de l'histoire :) C'est vrai que quand on y pense on connaît Loreleï des ses 11 ans au milieu de vingtaine...
L'histoire se lit fluidement, rapidement, mais je pense que tu pourrais peut-être varier la ponctuation ", ; : ..." plutôt que très souvent "." pour accentuer le changement d'émotion entre les phrases, mettre certaines en valeur ou diversifier le rythme.
Si tu as besoin de conseils précis sur certains passages ou si tu as des demandes particulières concernant la relecture, n'hésite pas :)