Collision*

📖 Le chant de Loreleï ✍️ Enattendantlapluie 📝 1637 mots

La cliente de Maurice avait annulé leur rendez-vous, car, finalement, elle n’était plus sûre de vouloir refaire sa cuisine. Vu l’heure, retourner à l’atelier s’avérait inutile. Le père de Loreleï avait donc décidé d’en profiter pour passer à la boutique diététique de Périgueux. Sa fille était devenue végétarienne depuis un an, mais ça couvait depuis… toujours, conclut-il avec nostalgie. À cinq ans, à la boucherie, elle avait demandé pourquoi il y avait du sang. Elle était restée figée de longues minutes devant une barquette de cervelle. « Un cerveau… comme moi ? » Ingrid avait rapporté cette anecdote, amusée. Le pire, c’était chez le poissonnier. Maurice avait eu beau argumenter, Loreleï était demeurée inflexible : « Je suis du signe du Poisson. Ce sont des poissons. Je ne peux pas manger mes frères. Je ne suis pas cannibale ! » Craignant les carences, ils avaient tout essayé, même la version panée industrielle.

Le sujet devenait le plus épineux au cours de leurs séjours en Bretagne. Une Bretonne qui boudait les produits de la mer ! Ma doué ! Curieusement, Katell avait pris cela avec… pas un sourire, non, une sorte d’assentiment muet. Et inexplicable, au vu du caractère conservateur de la mère de Maurice.

Au fil du temps, Loreleï avait refusé tout ce qui ressemblait trop à un animal : le poulet du dimanche, les côtes de bœuf et même les rillettes, depuis qu’elle était tombée sur un nerf. Dans la famille d’Ingrid, ces lubies n’avaient suscité qu’approbation. C’est qu’en Allemagne, le mouvement écologiste et le végétarisme étaient choses courantes. Pendant leurs vacances à Fribourg, Ingrid avait fait découvrir à son mari les magasins de produits biologiques. Aussi, quand, à quatorze ans, Loreleï leur avait déclaré ne plus vouloir manger d’animaux du tout, ses parents n’avaient été ni surpris ni inquiets.

Le problème, et pas des moindres, était de trouver du tofu et du lait de soja. Car oui, Loreleï ne voulait plus boire de lait de vache. Le fromage, oui. Le beurre demi-sel, évidemment. Mais le lait ? Absolument hors de question. Tout en conduisant dans Périgueux, Maurice s’attendrissait. Sa fille, sa fille si têtue et sensible. Un drôle de mélange ! La maîtresse de grande section les avait convoqués à nouveau. Cette fois, pas pour leur annoncer que leur merveilleuse progéniture savait lire le mot « chatouille ». Non. Lors d’une sortie en forêt, la petite furie avait foncé dans ses camarades et en avait frappé deux. Et pourquoi, je vous prie ? Parce qu’ils avaient tapé dans une fourmilière. Loreleï, en larmes, avait essayé d’expliquer à ses parents qu’elle avait demandé aux garçons d’arrêter, mais qu’ils avaient continué à enfoncer des bâtons et à donner des coups de pied.

Une fois à la maison, Ingrid l’avait sévèrement réprimandée. « Loreleï Lannef ! Ce n’est pas ainsi que se comporte une petite fille ! Tu dois être sage, écouter et travailler ! Ce n’était que des fourmis ! » Maurice, lui… n’avait rien dit.

Arrivé devant la « Boutic'Nature », il réfléchit aux menus. Le plaisir de partager un repas comptait beaucoup pour lui. Aussi, hors de question de faire des plats différents. De toute manière, le docteur lui avait recommandé de faire attention à son cholestérol. S’il voulait éviter une crise cardiaque avant cinquante ans, autant tous manger végétarien ! Sans compter que les occasions de manger de la bonne viande ne manquaient pas en dehors de la table familiale. Il acheta des galettes de céréales, du lait de soja, des pains esséniens (il ne savait pas ce que c’était, mais la vendeuse les disait très nutritifs), un paquet de flocons d’avoine, du miel, des graines de courge et des pains d’épice enrobés de chocolat. Pas diététiques, mais délicieux : il avait déjà testé.

La maison était silencieuse lorsqu’il entra. Pourtant, il y avait deux sacs à dos en vrac à côté des manteaux : celui de Loreleï et un autre. En montant les escaliers, Maurice entendit du bruit en provenance de la chambre de sa fille. Il distingua des rires étouffés. La porte était entrebâillée. Il ne voulait pas être indiscret : c’est comme si elle s’était ouverte toute seule.

Sur une autre dimension.

Un homme était allongé sur une femme. Il était torse nu, grand, musclé. La femme était habillée, mais une main disparaissait sous son pull. La jambe de l’homme entre les siennes, le rythme de leurs corps : leur intimité ne laissait aucun doute.

Maurice revit Loreleï avec son slip de bain en éponge rouge. Ses cheveux courts et clairs, formant une couronne de boucles autour de son petit visage malicieux. Il était dans la piscine de Fribourg et elle courait vers lui en criant : « Rattrape-moi ! »

Les deux images ne pouvaient pas coexister.


Il claqua la porte en hurlant : « Tu as deux minutes pour sortir de chez moi ! »

Il redescendit les escaliers, les poings serrés, la respiration difficile. Dans l’entrée, le jeune homme passa devant lui. Maurice le dévisagea :

— Tu t’appelles comment ?

— Vivian, je…

— Tais-toi. N’aggrave pas ton cas. Tu as quel âge ?

— Dix-huit ans, monsieur Lannef.

Vivian fixait le sol. Maurice cria :

— Ma fille a quinze ans. Quinze ans bordel !

Les efforts du père de Loreleï pour se contenir étaient visibles. Maurice connaissait sa force : il jouait toujours au rugby, le dimanche, avec ses vieux camarades. Le travail de menuisier lui permettait d’entretenir sa forme. Il jaugea la carrure de Vivian, avant de réaliser qu’il envisageait sérieusement de frapper un gamin, chez lui.

— Dégage et ne t’approche plus de ma fille !

Vivian récupéra son sac. La main déjà sur la poignée, il entendit la voix tremblante de Loreleï :

— Je t’appelle plus tard !

Loreleï se tenait en haut des escaliers, pâle. Elle chercha Vivian des yeux, la porte se refermait déjà.

Maurice se tourna vers sa fille, menaçant :

— Toi, tu restes dans ta chambre jusqu’au retour de ta mère. On aura une discussion ce soir !

Quand Ingrid rentra, elle trouva son mari en train de maltraiter une pâte à pizza. La voix heurtée, il lui expliqua la situation. Ingrid soupira. Ils s’assirent autour de la table de la cuisine :

— Je me doutais bien que ça arriverait, mais pas si tôt…

— Il a dix-huit ans, Ingrid !

— Tu te souviens de Philippe ? Il avait vingt-et-un ans. Loreleï est venue t’en parler, elle se sentait mal à l’aise.

— Et alors ?

— Je veux dire que si ça ne va pas, elle nous parle. Elle est très discrète sur sa vie amoureuse. Je sais qu’elle a déjà eu un petit copain, peut-être plusieurs. Mais là… dix-huit ans. Il va falloir qu’on ait une discussion avec elle.

Confus, Maurice bredouilla :

— Tu veux en venir où ? On est d’accord qu’elle ne doit plus voir ce garçon ?

— Liebling… Tu connais Loreleï. Et tu sais que je suis réaliste.

Elle fit une pause, avant de reprendre, tristement.

— Tu te souviens de Jeanne ?

À ce souvenir, Maurice pâlit. Jeanne, la fille de leur ami Roger. Bonne famille, messe tous les dimanches, scouts et communion. Enceinte à quatorze ans, avortement discret. Ingrid poursuivit :

— Comment la protéger ? Franchement, je ne sais pas. Keine Ahnung. Tu la connais : indépendante et sensible. Intelligente et naïve. Elle n’a que quinze ans, mais des hommes lui tournent autour. On ne peut pas l’enfermer. Tu penses sérieusement que lui interdire de fréquenter Vivian suffira ?

Maurice se pinça le nez en fermant les paupières. Il revoyait le regard des hommes dans la rue sur sa petite fille. Le vendeur quand elle avait essayé une robe. Les réflexions de son ami François, lors d’un apéro. Et Philippe, le fils de son meilleur ami, qui avait voulu séduire Loreleï. Elle venait à peine d’avoir quatorze ans !

Ingrid enfonça le clou :

— Au lieu de faire ses bêtises à la maison, elle les fera dehors.

— Tu proposes quoi, alors ? On laisse ce… ce type poser ses grosses mains sur notre fille ? Ils font ce qu’ils veulent ?

Elle se leva, décidée.

— Avant tout, je vais parler à Loreleï.

Elle sourit à son mari :

— Tu pourras faire quelque chose de cette pâte ou elle a trop souffert ?

Maurice se dérida légèrement.

— Je vais faire ce que je peux. Pendant que tu appliques ta Realpolitik.

Maurice entendit Ingrid frapper à la porte de la chambre de Loreleï et dire, avant de refermer derrière elle :

— Schatz, je t’écoute. Qui est ce Vivian ?

Maurice eut le temps de faire la pizza, de ranger la cuisine, de vider et nettoyer le casserolier, puis de s’installer devant le journal télé.

Elle redescendirent enfin et ils mangèrent en échangeant des banalités. Maurice évitait de regarder sa fille. Pendant qu’Ingrid faisait la vaisselle, père et fille se retrouvèrent côte à côte dans le canapé, raides. Le film du soir avait commencé, lorsque Maurice sentit les secousses de sa fille : elle pleurait en silence. Quand il se tourna vers elle, elle éclata en gros sanglots et hoqueta :

— Tu m’aimeras plus jamais ?

Il la prit dans ses bras, embrassa ses cheveux en murmurant « ma selkie ». Il savait bien qu’un jour, elle s’en irait loin dans l’océan. Mais c’était encore trop tôt.

Loreleï était toujours blottie contre lui au moment où Ingrid les rejoignit. Leur fille s’endormit entre eux.

💬 Commentaires 15

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Aoren • 1 jour, 21 heures
Coucou ! Je reprends (enfin) la lecture et je trouve que tu as très bien développé la première partie au magasin comparé à la dernière version :)
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JonathanJones57 • 6 jours, 21 heures
J'ai beaucoup aimé Maurice dans ce chapitre. Toute la tendresse de la première partie rend la collision d'autant plus brutale, et l'échange avec Ingrid évite très bien le face-à-face caricatural entre les deux parents. Et cette fin… « Tu m'aimeras plus jamais ? » m'a cueilli. Le retour de « ma selkie » est très beau.
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Lahire • 1 semaine, 2 jours
Très touchant.
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Enattendantlapluie Auteur • 1 semaine, 1 jour
J'ai écrit quelques scènes avec la larme à l'œil. Sauras-tu les identifier ? ;)
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Swala • 3 semaines, 6 jours
La fin du chapitre est sympa, mais il me semble que le début pourrait gagner en profondeur. C'est la première fois qu'on a le point de vue du père, il faudrait le caracteriser davantage. Je pense au premier paragraphe, sur le fait que Lorelei soit végétarienne. On pourrait voir ses hésitations en faisant ses courses, et ce que ça lui inspire qu'elle soit végétarienne. En réalité, c'est un premier pas vers l'indépendance (elle affirme un choix alimentaire) et une première "épreuve" en tant que père (l'accepter comme elle est), donc même si c'est anecdotique tu peux prendre plus de temps pour poser ça.
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Enattendantlapluie Auteur • 3 semaines, 6 jours
Tu as raison et tu pointes un endroit où j'avais hésité. Le végétarisme de Loreleï est survolé jusque là. Or c'est une décision qui n'est pas sans impact sur la famille. D'où de nombreuses réticences quand les enfants veulent devenir vg, d'ailleurs.
Ça permettra de montrer un peu l'époque également, tout en n'enchaînant pas directement entre le désir d'intimité de Loreleï et la collision avec son père.
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Swala • 3 semaines, 6 jours
Oui, par exemple on peut se demander s'il l'approuve intellectuellement tout en trouvant ça pas très pratique, s'il ne comprend pas mais veut la laisser libre, s'il aime beaucoup la viande et a du mal à s'en passer... Mes 2 filles aînées sont végétariennes depuis l'école primaire, et du genre à bien te dégoûter si tu manges de la viande devant elles. On les soutient dans leur décision, mais elles ont quelque chose d'adolescent, bien sûr, dans leur démarche. Par contre, j'ai discuté ce matin avec mon mec de ce qu'on ressentirait si on trouvait celle de 15 ans au pieu avec un mec de 18. Je pense qu'on serait avant tout hyper mal à l'aise, et un peu inquiets de savoir si le consentement est éclairé, s'il n'y a pas de relation d'emprise étant donné la différence d'âge... Et en fait je pense qu'on ressentirait la même chose si on avait un garçon qui couchait avec une fille plus âgée sous notre toit. Après, ça reste très théorique, parce que nous avons une ribambelle de filles, mais aucun garçon...
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Enattendantlapluie Auteur • 3 semaines, 5 jours
Les réactions peuvent être très différentes, surtout il y a 40 ans, où des adultes couchaient avec des gamines OKLM.
Concernant le végétarisme, je suis en train d'écrire la V2. Tu me diras si cela te semble cohérent.
Cette scène me donne l'occasion de semer des éléments qu'on récoltera tout au long du roman. Krr krr krrr (un rire diabolique mais pas trop).
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Enattendantlapluie Auteur • 3 semaines, 5 jours
Voilà ! Nouvelle version en ligne !
Je pensais qu'en validant les annot', elles apparaissaient toujours, mais non. Normalement, j'ai fait les modifs qui me semblaient pertinentes avant.
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Swala • 3 semaines, 5 jours
C'est un très bon travail de réécriture, bravo !
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Enattendantlapluie Auteur • 3 semaines, 5 jours
Merci ! Tes idées m'ont inspirée.
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AlexSonntag • 3 semaines, 6 jours
Moments difficiles dans les relations père-fille. Je n'ai pas eu de fille, qu'un fils. Je ne connais pas les sentiments évoqués, les garçons ont d'autres problèmes.
J'aurais certainement réagi comme Maurice. Oui protege sa fille de 15 ans.
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Enattendantlapluie Auteur • 3 semaines, 6 jours
L'entrée dans la sexualité n'est pas un problème pour les garçons ?
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AlexSonntag • 3 semaines, 6 jours modifié
Je pense que non, en effet, mais mon expérience personnelle est peut-être biaisée. Les garçons n'ont pas subitement leurs fleurs mensuelles, et le mien à eu d'autres problèmes que nous avons eu à gérer.
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Enattendantlapluie Auteur • 3 semaines, 5 jours
Les "fleurs mensuelles" ? Tu m'étonnes que Loreleï te choque !
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